Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 24
--Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles révélations.
--J'attendrai, dit la marquise.
Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand, Martial et Archibald.
Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses lèvres....
Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait.
De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps.
Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont.
Ils entrèrent dans la rue de Seine.
Là, la voiture s'arrêta brusquement.
--Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions.
--La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats... et des agents de police.
D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée.
Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse et agitée.
--Que se passe-t-il donc? demanda Armand.
--Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une boucherie! toute une maison massacrée.
Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un crime avait été commis.
--Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald.
--Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé par un duc.
Martial poussa un cri.
--Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....
Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de police.
Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria:
--Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous rendre un bien grand service.
C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date comme médecin.
--Je désire passer monsieur, dit le magistrat.
--Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.
--Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme vous, au monde dont faisaient partie les victimes.
--Les victimes? mais qui donc a été frappé?
--Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron de Silvereal!
Un triple cri lui répondit.
Armand saisit la main de Martial:
--Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des innocents la peine de leur infamie.
Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les sentiments prêts à déborder.
C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de police--qui se nommait Duval--conduisait nos trois personnages. La porte de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste voisin.
Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le début de ce récit.
Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de l'hôtel.
Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes empruntées aux civilisations orientales.
Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé Jacques pendant quelque temps.
Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du dernier étage, il méditait son suicide.
Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé!
Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des échos de l'orchestre--et qui maintenant, morne et sombre, semblait un immense sépulcre.
Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue, s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse.
M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois amis:
--Entrez, dit-il.
Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et d'horreur s'échappa de leur poitrine.
Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M. de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se coagulait.
Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs....
--Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?
--Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à chaque instant.
Disant cela, il regardait les nouveaux venus.
Il reconnut M. de Bernaye.
--Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.
Martial et Archibald s'écartèrent.
Armand vint auprès de Silvereal.
Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là, gisant, moribond.
Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme....
Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina longuement les pupilles contractées.
--La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?...
--Le poignard--car c'est avec un poignard long et flexible que M. le baron a été frappé--a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue lentement... ce n'est qu'une question de minutes....
Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond....
--Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen.
--La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être instantanée....
--Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.
--Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la serre....
--Son nom?...
--Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que j'ai tout lieu de présumer coupable.
Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre, et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui s'écartèrent.
Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme était là, immobile comme une statue.
Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête.
--Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand.
XIX
PRIS DANS LA TOILE....
Les magistrats, immédiatement avertis, arrivèrent bientôt à l'hôtel de Belen.
C'étaient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient peut-être, avait naguère procédé à l'interrogatoire de Diouloufait, et un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout à fait inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout à l'heure.
Les premières constatations légales fournirent peu de renseignements. Il était évident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand désordre régnait dans le cabinet du duc. Les objets précieux avaient été jetés à terre et brisés, sans doute pour hâter les recherches. Enfin, un meuble avait été fracturé et des papiers gisaient sur le plancher.
Armand et l'autre médecin continuaient à donner des soins à Silvereal, dont l'agonie se prolongeait.
Peu à peu même il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait déjà essayé de parler....
Ce n'était d'ailleurs, selon toute évidence, que le dernier effort de la nature, résistant à la mort.
--Avant d'interroger le jeune homme arrêté, dit M. Varnay, il serait bon d'entendre les premiers témoins... Quels sont-ils?...
--Monsieur le juge, répondit le commissaire, c'est d'abord le valet de chambre de M. de Belen qui couche dans une pièce voisine... puis le portier de l'hôtel, nommé Benoît....
--Appelez ces deux hommes. Quant à vous, messieurs, ajouta le magistrat en s'adressant à Archibald et à Martial, je vous prie de ne pas vous éloigner.
Les deux hommes s'inclinèrent.
Ils étaient impatients de connaître les détails de cette étrange tragédie, qui venait, dans des circonstances si imprévues, dénouer une situation terrible.
M. Benoît était, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait défendu la mansarde de Martial contre les prétentions envahissantes de M. de Belen, propriétaire de l'immeuble.
C'était un gros homme, tout rond, confit en dignité, et qui, étant portier, considérait sa situation comme un sacerdoce.
Or son attitude même prouva, dès le début, que sa dignité avait reçu une forte atteinte.
Il s'avança, tête basse, rougeur au front. On avait assassiné son maître, et sa responsabilité lui paraissait d'autant plus engagée qu'il n'admettait pas qu'on pût s'introduire dans l'hôtel par une autre issue que la porte cochère.
--Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage à être aussi bref et aussi clair que possible dans votre déposition et à éviter les détails inutiles.
M. Benoît fut froissé, mais il dissimula.
Il était d'ailleurs sous le coup d'une surprise réelle. La présence de Martial l'étonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme «sentait mauvais,» ainsi qu'il avait souvent répété à l'épicier d'en face. Et ce n'était pas une mince stupéfaction que de le retrouver en pareille circonstance, admis par le juge d'instruction à faire partie d'une sorte de jury d'enquête.
Quoi qu'il en soit, M. Benoît ayant toussé et étant parvenu à placer commodément deux doigts entre les boutons de son gilet, commença ainsi:
--Pour lors donc, monsieur le juge, je m'étais endormi vers les onze heures du soir. M. le duc, selon son habitude, était rentré dans son appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la nuit ici, étendu sur un fauteuil; ça peut paraître drôle, mais ça ne me regardait pas, vu ma situation subalterne.
--Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la différence des conditions sociales.
M. Benoît réprima un mouvement d'impatience et reprit:
--Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire à madame Benoît--mon épouse légitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans--et qui le sera jusqu'à sa mort--de lui dire, dis-je, que je tenais à me lever de bonne heure, ayant à me livrer à divers travaux d'intérieur.
«Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures--deux heures un quart, je ne saurais préciser, n'ayant pas eu la pensée de consulter ma répétition, dans la crainte de réveiller madame Benoît--j'entendis un coup de sonnette. Mon devoir m'étant dicté par ma conscience, je me glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je demandai qui était là. Une voix me répondit: Baron de Silvereal.
»Pour tout autre visiteur, à une heure aussi indue, j'aurais sonné le valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonné plusieurs fois de laisser pénétrer chez lui M. de Silvereal, à quelque heure que ce _soye_.
Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprès de madame Benoît.
»J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, à cinq heures du matin, je fus éveillé en sursaut--en sursaut, c'est le vrai mot--par des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hésitai un moment; je me disais qu'il n'était pas possible que des cris partissent de....
--Faites-nous grâce de vos réflexions, interrompit M. Varnay.
--Je respecte la justice française, dit M. Benoît avec une nuance de dépit, donc je fais grâce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir compte des avis de madame Benoît, qui m'exhortait à la prudence, je m'élançai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je m'élançai vers l'appartement de M. le duc. Au moment où j'allais franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que dis-je! un siècle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes regards! Tenez, je vous demande pardon, mais à ce seul souvenir je sens que je m'en vais.
De fait, M. Benoît, pâle sous son masque trognonnant, paraissait prêt à s'évanouir.
En semblable occurrence, les révulsifs sont d'effet souverain.
--Continuez, sinon je croirai que vous avez intérêt à tirer l'affaire en longueur, dit brusquement le procureur du roi.
L'effet fut immédiat. M. Benoît réagit contre l'effet nerveux, et enfonçant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb à son cerveau qui perdait l'équilibre, s'écria:
--Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple. Primo, j'ai reçu un formidable coup de poing sur la tête; secundo, il y avait en tout une bougie allumée... Les quatre, six, dix hommes ont disparu à mes yeux comme un vain brouillard du matin....
--Pas de poésie, fit M. Varnay.
--Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les hommes se sont enfuis, évanouis, _effumaillés_... Cependant, j'en ai vu un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu: c'était une espèce de tesson de statue qui se trouvait à côté du bureau de M. le duc, tenez... à la place où est monsieur....
Il désignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.
--Ayant reçu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement crier comme cela: Ah! ah!... j'ai fermé les yeux un moment, je m'en excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie était vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la porte... j'ai vu debout... pâle... couvert de sang... un jeune homme... Oh! celui-là, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appelé «Canaille!» et je lui ai sauté à la gorge....
--C'est celui qui a été arrêté....
--Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait aussi entendu le grabuge et qui était entré derrière moi... Oui, monsieur, je l'ai appréhendé!... Car je le connais bien!... C'est un mirliflor que monsieur a nourri, hébergé, dorloté comme pas un, et qui l'a payé en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crânes hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...
--Quelle a été l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous êtes jetés sur lui?
--Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien! il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect, d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me contenir, et je l'ai appelé assassin!... Il m'a regardé comme s'il ne me comprenait pas, et il a marché en avant; il voulait s'en aller... oh! ça, c'était clair. Mais je lui ai dit--moi et le valet de chambre: «Minute, mon bonhomme! quand le sang est tiré, faut le boire!» Et nous avons appelé les laquais. On a collé, mis l'assassin dans la serre. On est allé chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux de lui rendre cet hommage, et voilà! je ne sais rien de plus.
Et voulant juger de l'effet produit, M. Benoît jeta autour de lui un regard parabolique.
--Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.
Le nouveau témoin confirma les détails déjà fournis par M. Benoît. Pour lui, le jeune homme qu'ils avaient arrêté lui avait fait l'effet d'un individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'évader plus facilement. Seulement, il n'avait pas donné dans le _godant_, parce qu'il le connaissait.
--Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.
--A ce qu'il paraît, reprit le témoin, que c'était une espèce de va-nu-pieds qui avait été jadis recommandé à M. le duc. Comme M. le duc était--révérence parler--la bête du bon Dieu, il lui avait donné asile ici, d'autant plus qu'il devait appartenir à une excellente famille, et s'appeler le comte de Cherlux....
--Le comte de Cherlux! répéta le juge qui cherchait dans sa mémoire.
--Oh! le vieux comte était un gentilhomme de roche! déclara le laquais. Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la garde de son paletot....
--Il est mort, je crois.
--Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts, des bas... mais il s'était remplumé. Le jeune homme disait qu'il était son fils. Ça, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de Cherlux était porté pour le sexe....
--Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benoît?...
--Au moment où j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je les ai vus approximativement, à preuve que je suis sûr qu'ils avaient la figure noircie....
--Par quelle issue se seraient-ils échappés?
--Ça, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sûr que ce n'était pas par la porte, puisque j'étais devant.
--Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du roi.
Les deux magistrats se levèrent.
Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:
Le substitut avait posé auprès de lui sa serviette, large portefeuille rempli de papiers. Le portefeuille tomba à terre et s'ouvrit. Quelques lettres s'en échappèrent.
M. Benoît se précipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main, il poussa un cri.
--Qu'avez-vous? demanda le juge.
--Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.
--Eh bien?
--C'est l'écriture de M. le duc....
Le substitut la prit vivement.
--De M. le duc de Belen?
--Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son écriture.
Le valet de chambre s'était approché à son tour.
--Et c'est moi-même qui ai porté cette lettre hier soir au parquet.
Les deux magistrats échangèrent un regard. A voix basse, le substitut expliqua à M. Varnay que les papiers lui avaient été apportés dans la soirée par un employé du parquet, mais qu'absorbé par d'autres occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.
Du geste, M. Varnay écarta les deux serviteurs.
Le substitut avait brisé le cachet et parcouru rapidement la lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Monsieur le procureur du roi,
»Ayant été grossièrement insulté par un personnage que j'ai jadis accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupçons qu'il m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux. Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui appartiennent pas. En effet, après l'avoir accueilli, j'ai dû le chasser, car il a reçu chez moi le billet que je joins à cette lettre et sur lequel j'appelle votre attention.
»Ce prétendu comte de Cherlux--qui vit aux dépens d'une femme perdue, la duchesse de Torrès--appartient, selon toute apparence, à la bande célèbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups de Paris.
»Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est, m'a-t-on affirmé, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.
»Je me tiens d'ailleurs à la disposition de M. le procureur du roi, pour lui fournir à ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de requérir.»
Cette lettre était signée du duc de Belen.
--Voilà qui éclaircit singulièrement cette triste affaire, dit M. Varnay. Ce prétendu comte de Cherlux a voulu empêcher ces révélations, et avec l'aide des bandits auxquels il est affilié, il a assassiné M. de Belen.
A ce moment, Armand s'approcha:
--Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche à son terme. Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le blessé retrouvera une lueur de raison, dont peut-être vous pourriez profiter pour obtenir de lui quelque renseignement.
--Vous avez raison, répondit M. Varnay. Le plus important, c'est la confrontation.
Puis, s'adressant aux agents:
--Amenez ici l'homme arrêté.
Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.
En vérité, Jacques était effrayant à voir. Les yeux hagards, la bouche convulsée, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait d'un pas automatique et sans paraître avoir conscience de ce qui se passait autour de lui.
--Approchez, dit le magistrat.
Jacques releva la tête et le regarda.
Des plaques de sang souillaient son visage et ses vêtements. Il passa ses deux mains sur son front et on vit que ses mains étaient rouges.
Le substitut se pencha à l'oreille du juge.
--Je connais cet homme, lui dit-il à voix basse.
--En vérité....
--Je l'ai déjà vu dans une circonstance singulière... Il s'est fait passer pour médecin, afin de pénétrer auprès d'une femme, dite la Brûleuse.
--Je sais... cette femme qui a été assassinée par Biscarre, le chef des Loups....
--Ce jeune homme, grâce à son mensonge, est entré dans la maison.
--Sans doute envoyé par les bandits... Ce renseignement est précieux. Nous en reparlerons.
Le juge s'approcha de M. de Silvereal:
--Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?
Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil où il était affaissé.
Armand lui tourna doucement la tête vers le jeune homme, et du doigt toucha ses paupières. Il se produisit une contraction et les yeux s'ouvrirent.
Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme s'il eût été touché par une étincelle électrique; son bras s'étendit dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine:
--Assassin! râla-t-il.
Et il retomba, inerte, insensible... Il était mort!...
Jacques avait entendu; une épouvantable crispation agita sa face livide.
--Assassin! répéta-t-il. Qui donc?...
--C'est vous qui avez frappé cet homme? lui dit nettement le juge.
--Moi! moi!
Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un déchirement se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.
--Où suis-je? s'écria-t-il.
Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.
--Ce sang!... quel est ce sang?...
--C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.
Et le saisissant par le bras, il l'entraîna jusqu'aux deux cadavres.
Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, étendit les bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.
Armand s'était élancé vers lui.
--C'est un habile comédien, dit le juge. Cet évanouissement est simulé.
--Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vêtements du jeune homme, la syncope est réelle, mais elle ne présente aucun danger....
--L'assassin sera placé à l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant que la justice ait son cours.
Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevèrent le corps de Jacques, et avec les précautions nécessaires, le descendirent jusqu'à une voiture, où il fut placé, toujours évanoui....
Au moment où ils avaient paru, les imprécations furieuses avaient éclaté, maudissant l'assassin. Peu s'en était fallu que la foule ne rompît le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture, qui s'éloigna au pas....
Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle, dont sa mère ignorait encore le véritable nom, était accusé d'assassinat, l'échafaud l'attendait... La hideuse araignée avait tendu sa toile. La mouche était prise.