Les loups de Paris II. Les assises rouges

Chapter 23

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--Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est jamais démenti, c'est Soëra!»

--Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les mains avec angoisse.

--Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial, l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur. Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis, je vous supplie de veiller sur lui....

Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:

--Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous appartenez et que votre cause est la nôtre!...

--Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime qu'il n'avait pas osé formuler.

--Attendez! fit Armand en levant la main.

Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.

Soëra parut.

Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois comme une apparition fantastique, dans ce récit.

Rappelons cependant son portrait:

La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un animal sauvage.

Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous les sens, formant un enchevêtrement bizarre.

Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa venue chez le duc de Belen.

Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles, rayée de lignes multiples et de couleurs variées.

Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle scintillaient des diamants.

Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce environ et saillant en pointe.

Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or, large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.

Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant.

Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la baisa.

--Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le reconnaissez-vous?

Mais déjà Martial s'était élancé, criant:

--C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans la maison de mon père!

En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de surprise et de joie:

--L'ami de l'Eni! l'ami de mon père!

--Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où tous deux ont perdu la vie.

Puis il reprit:

--Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial! l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y a plus à en douter, c'était votre père!

Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il chancela, comme si la foudre l'eût frappé.

Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras.

Mais, se redressant tout à coup:

--Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!...

Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer.

--Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur ferai payer leur crime par des tourments effroyables!

Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le retour à la raison.

--Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!

--Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père... il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères d'éclairer sa conscience... demandant--ce sont ses propres expressions--au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à ajourner ses projets de vengeance.

--Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas? s'écria Martial saisissant la main de Soëra.

Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:

--Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!

--Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez, messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.

C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.

Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres du Club des Morts.

Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en étendant les bras vers l'Orient.

Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il commença.

Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des idiomes asiatiques....

(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient pas moins à la longue son attention.)

«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée, le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la vérité!

[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des rois Khmers vénèrent comme une relique: _Giang_ signifie _esprit_, _génie_.]

»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait au secours, qui n'arrivait pas....

»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....

»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant; l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»

Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.

Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.

Soëra reprit:

«Aux temps qui sont tombés dans la nuit--ensevelis dans le passé--mes pères étaient puissants--ils s'appelaient les Khmers--et l'immense royaume était Kmerdom.

--Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers--par milliers les géants d'or qui veillaient--aux portes des villes colossales--par milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha--dont les trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.

--Les nagas (serpents) étaient domptés--tous tremblaient devant l'épée dont nul n'avait triomphé--et sur les hautes montagnes les pagodes gigantesques--portaient au séjour de Vichnou--les prières du peuple innombrable.

--Le roi Lépreux fut coupable--parce qu'il manqua à sa parole--ayant promis la vie à un brahmane--savant entre tous--il le tua.

--La terre trembla--des colonnes de soufre ardent sortirent des entrailles du sol.--La grande statue de Bouddha roula de son socle dans le lac profond--et les ennemis des Khmers--pour venger le dieu--se jetèrent sur Ang-Kor la puissante.

--Qui chancela sur sa base énorme.--L'univers s'acharna contre Ang-Kor.--Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie--les fleuves sortirent de leur lit--prenant colonnes et tours, corps à corps--et les renversant--comme un géant renverse un enfant qui l'a insulté.

--Les montagnes s'écroulèrent--et sous leurs masses des milliers de cadavres furent ensevelis--dont pas un n'eut la face tournée vers l'Orient--ce qui était le châtiment terrible.

--Le vent dispersa les peuples--comme les feuilles des arbres--ils tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante--et le frère ne retrouva plus son frère--ni la mère son enfant.

--Seule, la mort les frappait--sans qu'un bras se levât pour les défendre--et, comme des chiens furieux,--les peuples voisins--qui avaient tremblé devant eux--les mordirent quand ils passaient--frappés déjà par les Giangs--ministres de la colère de Bouddha.

--Il se fit un orage étincelant--qui dura pendant un siècle--et pendant lequel la foudre ne cessa pas de rugir--ni l'éclair de briller--puis la nuit se fit profonde,--le soleil s'étant voilé--pour ne pas voir l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.

--Et quand il osa regarder--les Khmers n'étaient plus qu'une poussière impalpable--que balayait un souffle--les tours, les palais, les villes, les statues colossales, n'étaient plus--que des ruines sur lesquelles couraient les reptiles.

--Les reptiles immondes--transformation dernière des ennemis des Khmers--que Bouddha avait frappés à son tour--parce que--pour avoir écrasé les Khmers--ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»

Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu retracer l'histoire.

Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux ruines d'Ang-Kor-Wat.

Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi Lépreux, était celui-ci:

Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en vain à tous les savants de son empire.

Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain bouillant.

Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se prêter à cette épreuve--dangereuse, il faut en convenir--le roi--contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.

--J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui laisser.

Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.

C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et la ruine.

La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin.

A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent leur capitale.

Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs.

Armand l'engagea doucement à reprendre son récit.

Soëra obéit:

«Les années passèrent longues et nombreuses--les Khmers n'étaient plus,--et les derniers enfants de l'empire--errant comme des tigres poursuivis--tombaient un à un dans la mort.

--Seule, une famille protégée par Bouddha--réservée aux grandes destinées de l'avenir--vivait solitaire dans les forêts--la famille d'Eni, Roi du Feu--auquel la puissance divine avait promis que les ruines se relèveraient--et que, puissantes, les cités des Khmers--dresseraient encore vers le ciel--leurs cimes puissantes.

--Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers--le secret des trésors immenses cachés--dans les entrailles profondes--des géants de granit qui veillent--silencieux, sur Ang-Kor endormie.

--Eni était un homme et Eni mourait--mais il transmettait à son successeur le secret qu'il avait gardé.--Les derniers Khmers lui étaient soumis--et, des extrémités de la terre--ils obéissaient à ses ordres--et, devant lui--les souverains de Siam s'inclinaient--lui envoyant chaque année des tributs.

--Eni succédait à Eni gardant le trésor--et le sabre sacré--que doit ceindre un jour le roi des Khmers--alors que Bouddha--d'un signe de sa tête--lui aura donné l'ordre de marcher en avant.

--Le dernier Eni était mon père.--Il vivait seul dans les forêts--et, silencieux--il attendait l'ordre de Bouddha.

--Par sa science divine--il sut que des entreprises criminelles--s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.--Il traversa les mers--et vint en France pour parler au roi de la science.--Il resta longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard l'accompagnait.

--Mon père! s'écria Martial.

--Oui, c'était ton père, reprit Soëra--car les traits de son visage étaient--malgré l'âge--semblables aux tiens.--Eni me dit: Fils, j'ai confié à la terre française le secret éternel de la puissance des Khmers.--Au jour de ma mort--je te dirai tout, et tu continueras mon oeuvre.

--Lui et le vieillard s'aimaient--longtemps je les ai vus tous deux--marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et qui leur répondaient--mais à eux seuls--car nulle voix ne parvenait jusqu'à nous.

--Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de feuillage--il se fit un grand bruit--et des hommes se jetèrent sur mon père--mon père fut frappé le premier--une balle lui traversa le coeur--et sans un cri--sans avoir pu prononcer un seul mot--il roula sur la terre rougie.

--Puis les deux assassins--saisirent le vieillard et le torturèrent--voulant qu'il trahit le secret des Khmers.--Horrible! le vieillard poussait des hurlements de douleur--mais il ne parlait pas.

--Enfant, j'essayai de le défendre--j'étais faible et ne pouvais rien--un des hommes me saisit--et me précipita dans le gouffre--croyant que j'allais mourir.

--Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant--et moi, accroché aux lianes--je regardais le flot--qui tourbillonnait autour de moi. Je ne voulais pas mourir.--Je luttai longtemps, si longtemps, que le soleil monta à l'horizon!...

--Je gémissais et j'appelais.--Un homme vint qui entendit mes cris de désespoir--et me sauva.--Mais j'étais épuisé--le génie de la souffrance s'accroupit sur ma poitrine--et sur mon front...--Je dormis longtemps sur le bord de la mort.

--Quand je revins à moi--j'étais sur un navire.--L'homme généreux qui m'avait sauvé--m'emmenait dans son pays.--Depuis, je ne l'ai plus quitté.--Mais le jour de la vengeance est venu--parce que j'ai retrouvé les assassins de mon père--et que celui qui est mort--crie vers moi qui suis son fils.

--Et que le vieillard t'appelle--toi aussi, pour que tu punisses--ceux qui ont brisé son corps--brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...--Frère, donne-moi ta main, et--reçois mon serment.--Vengeance! vengeance!...»

En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des pagodes indiennes.

Tous étaient haletants.

--Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du duc;--c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa femme et Lucie de Favereye--il voulait s'élancer, frapper. Je pus m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a désigné comme complice du crime.

»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra s'est engagé à nous obéir.»

Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.

--Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras, je le ferai.

--A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!

Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à une effrayante surexcitation.

Archibald prit la parole:

--Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice ne se pourrait contenter de ces témoignages.

--Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne sont-ils pas en dehors de l'humanité?

--Un mot, dit M. de Favereye.

Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la solennité majestueuse de la justice, tous se turent.

--Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut, contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.

Martial se tordait les mains.

Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé à sa ceinture.

Tout à coup sir Lionel poussa un cri.

Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer? Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion?

Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine.

Mais du geste Lionel l'écarta.

--Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!... Entendez-vous ces râles de désespoir!

Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit qui parvenait à son oreille.

--De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le châtiment est venu. Il est trop tard.

--Folie! s'écria Martial.

--Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont perdu en netteté.

Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa tête:

--Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous? Qu'entendez-vous?

--Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang!

Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision.

Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous ces paroles arrachées par la folie.

Seul Armand conservait son sang-froid.

La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le retentissement de faits vrais....

--Martial, dit-il, je crois--vous m'entendez--je crois fermement que sir Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le pressentiment inconscient....

--Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...

--Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il faut que nous sachions la vérité.

--Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald.

--Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient d'ensanglanter l'hôtel de Belen....

Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:

--Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et permettre à la fureur de Martial de se calmer.

--Vous avez raison, dit le magistrat.

Et s'adressant aux autres:

--Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen.

--Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel.

Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial, troublé, n'avait plus la force de résister.

Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de l'assassin?

--A l'hôtel de Belen! cria-t-il.

--Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville.

Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main:

--Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie confiance!...

--Ne le frappe pas seul!

--Je te le jure.

Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène.

Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées.

Armand vint à elle: