Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 22
--Vos laquais! mais, ma chère belle, ils sont de chair et d'os comme nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dévouement.
--Misérable! qui osez insulter une femme!
--Une femme! allons donc! Ténia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le comte de Cherlux, vous avez hâte de la défendre, n'est-il pas vrai, et il faut qu'elle s'attache à votre cou de ses deux mains, pour que vous ne m'ayez pas encore sauté à la gorge. Écoutez-moi quelques instants seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est traînée dans toutes les hontes, qui a été la maîtresse d'un vieillard, qui l'a corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a poussé Lionel Storigan au suicide, qui a volé le nom et le titre du duc de Torrès et l'a empoisonné. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de Silvereal et m'a conseillé de me débarrasser de ma femme par le poison. Voilà ce qu'est Isabelle de Torrès, monsieur. Non, ce n'est pas une femme, c'est un de ces êtres hideux que l'on écrase du pied comme un reptile!
--Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je n'ai jamais aimé que toi!...
Jacques était foudroyé. Ces révélations effrayantes tombaient sur son cerveau comme un coup de massue....
--Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'écria Silvereal, qui semblait atteint de délire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donnés pour un baiser... Ces bracelets, ruisselants d'émeraudes, tu les as achetés d'un prix infâme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur ton sein, c'est moi qui l'y ai attaché de ma propre main....
Avec un geste de dégoût, Isabelle arracha la parure, la lança sur le tapis et écrasa sous ses pieds les perles qui craquèrent....
C'était presque un aveu. Jacques était livide.
--Vous ne parlez plus de me châtier, monsieur de Cherlux! cria encore Silvereal.
--Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parlé, l'associé du voleur Mancal n'a point tant de délicatesse!...
Jacques tressaillit comme si tout son corps eût été traversé par une commotion électrique. Il releva la tête et regarda de Belen en face.
Celui-ci continua en ricanant:
--Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure à la face de ces misérables... dignes l'un de l'autre... L'une est une courtisane, l'autre est un....
Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'était rué vers lui, et sa main, avec un bruit mat, s'était abattue sur son visage.
De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrière.
--Infâme! râlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!
Silvereal s'était élancé auprès de Belen, et, le serrant dans ses bras, il le retenait.
--Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous m'avez frappé au visage!... Voleur! fils de voleur!...
Jacques, subitement, avait repris son calme.
--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.
--Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette scène dégénérer en lutte corps à corps.
De Belen, la gorge serrée, les yeux injectés de sang, ne pouvait plus proférer une seule parole.
Tout à coup, il éclata de rire:
--Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour témoins, je prendrai deux gardes chiourmes du bagne.
Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entraîna au dehors.
Un instant après, la grille se refermait sur eux.
Jacques et le Ténia étaient seuls.
Isabelle était tombée à genoux, les bras étendus vers son amant.
Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.
--Jacques, fit-elle, écoute-moi.
Il la regarda, puis, par un geste menaçant, il leva les deux poings comme s'il eût voulu l'écraser.
Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne s'abattirent pas.
--Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis doublement déshonoré? Et l'amour de cette femme m'a souillé plus encore que les calomnies dont j'étais la victime... Oui, j'étais un innocent... elle a fait de moi un coupable et un infâme!...
--Jacques, ils ont menti, je t'aime!...
Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha son visage du sien, si près qu'elle sentait son haleine qui la brûlait comme une flamme.
--Moi! je te hais!... Je sens monter à mes lèvres un mépris qui m'étouffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jetée, cette accusation que tu n'as pas osé nier!... et tu ne m'as même pas assez respecté, moi que tu disais aimer, pour m'empêcher de piétiner dans cette boue où tu étais tombée!...
--Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aimé, je t'aime!
--Ne répète pas ce mot, qui est un sacrilége! Est-ce que tu aimes? est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as étouffé en moi les derniers éveils de ma conscience, toi qui m'as rabaissé au niveau des plus déshonorés et des plus infâmes... Je te hais!
--Non! non! ne dis pas cela!...
Et elle s'attachait à lui, se traînant sur les genoux, désespérée, criant, sanglotant....
Il la repoussa violemment... puis, s'élançant vers la porte:
--Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...
Et il bondit dehors.
Le cercle que Biscarre traçait autour de lui se resserrait de plus en plus.
L'heure de la vengeance était proche: une habileté infernale réunissait peu à peu tous les fils de cette effroyable machination....
Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice pour bondir sur sa proie....
XVIII
CATASTROPHE
Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à traquer dans leurs repaires.
Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables travailleurs tels que M. de Bernaye.
Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes fenêtres.
Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin, le troisième était réservé à son habitation particulière.
C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club des Morts.
Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de ses nombreuses bougies.
Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les deux frères Droite et Gauche.
Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants.
Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel Storigan.
L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante.
Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se mouvait plus que par une action purement mécanique.
A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville, était devenu fou.
Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus profonde. C'était un cadavre qui marchait....
Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête, et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé.
Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.
Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.
Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand. Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient.
On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut.
Mais elle n'était pas seule.
Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée.
Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances.
Tous se levèrent dans l'attitude du respect.
Armand vint au-devant du vieillard.
--Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous.
--J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a besoin de mon concours.
Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées.
Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les révélations attendues auraient trait au duc.
Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts graves.
--Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi, comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se feront sentir longtemps encore.
»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir plus violente que jamais....
»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés....
»Je veux parler de M. le duc de Belen.
»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter aujourd'hui....
»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France, où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale.
»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles qui avaient eu confiance en lui...»
A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle:
--Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a été la cause directe de sa mort....
--C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!
--Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est l'assassin de ta mère!
--Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore. Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière!
--Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez....
--Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il, Estremoz était décédé.
La marquise de Favereye s'était dressée à son tour.
--Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux a été commis?
--C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en lui-même, j'en possède une copie authentique.
--Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son tour.
--Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts sans que les autres en prennent également connaissance... De cette règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent, je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier Estremoz....
Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment.
Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une feuille qu'il déplia.
--Lisez, monsieur de Favereye.
Le vieillard s'était approché.
Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:
--Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme, c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...
La marquise avait poussé un cri.
Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet homme était un faussaire....
L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette scène.
M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.
--Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après quoi nous ferons justice.
Armand réclama le silence d'un geste:
--S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal, en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise, s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin révélé.
Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son père.
--Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu d'imagination.
»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région, dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes. J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de toutes les nations environnantes.
»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens, et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.
»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements, me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me semblaient partir.
»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être--je le croyais alors--nul être humain n'avait pénétré--quand un horrible spectacle me frappa.
»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres, ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais--chose épouvantable!--le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»
Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.
«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!... mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....
»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait, poussait les cris qui avaient attiré mon attention....
»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement, m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la descente, je parvins à regagner la rive.
»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains, déchirés par la fureur d'assassins inconnus.
»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais éprouvé une folle espérance.
»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant.
»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le vieillard était mort....
»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le témoin.
»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma disposition.
»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance. Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol, arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de poussière.
»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite, et après une longue hésitation, il me répondit:
»--La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!
»--Le roi des Khmers! m'écriai-je.
»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune explication précise.
»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait qui portait le titre d'Eni--textuellement, roi du feu--qu'il était mort, et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!»
Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide, s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût frappé tout son être.
--Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis chez mon père....