Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 21
--Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entraînant, je veux me venger! Il faut que le déshonneur frappe toute cette famille et la jette, suppliante, à mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur, baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.
Le marquis et sa femme étaient restés seuls.
--Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....
--Je suis à vos ordres, chère et noble femme, dit le magistrat.
Et, la précédant, il la conduisit jusqu'à son cabinet de travail, dont la porte se referma sur eux....
XVI
L'ÉPÉE DE DAMOCLÈS
Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie, profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les fibres les plus secrètes de son coeur.
Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne lui appartenait pas à elle seule.
Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle, les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant, il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union, la mémoire du mort.
Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie de Favereye n'était pas sa fille.
Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la fille de M. de Favereye.
Voici ce qui s'était passé:
Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée.
Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois, avait fait craindre pour sa raison.
Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour se préoccuper de l'état de sa fille.
Il avait, en vérité, bien d'autres pensées en tête que les soucis de famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui, parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutôt condamnaient les courageux citoyens qui s'efforçaient d'arracher la France au joug clérical de la Restauration.
Son absence, c'était le salut pour les siens. Mathilde fut admirable pour sa soeur, et, peu à peu, Marie de Mauvillers revint à la santé. Son cerveau, ébranlé par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa lucidité, et elle put jeter un regard sur l'avenir.
Certes, elle avait songé à mourir. Veuve de Jacques de Costebelle, violemment séparée de son enfant, elle était désormais isolée dans son désespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit d'abandonner la lutte.
L'infâme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance pour être plus criminelle épargnait du moins la vie de l'enfant. Marie de Mauvillers résolut de donner toute son existence à la recherche de cette créature, que le sort avait frappée dès sa naissance et que menaçaient pour l'avenir les périls les plus effrayants.
Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, désarmée, ne pouvant réclamer l'appui de son père contre le misérable qui lui avait juré une haine implacable?
Ce fut alors qu'elle se souvint du testament--car c'était bien un testament, hélas! que lui avait remis Jacques.
Respectant la volonté du martyr, elle attendit que l'année entière fût révolue, puis elle brisa le cachet.
Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de vivre pour lui.
Et il ajoutait:
«En ce monde de fausseté et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu puisses trouver un ami sûr et qui vous défende tous deux contre les périls de la vie.
»Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la plus absolue: c'est à lui que je te lègue, toi, ma femme; je lui lègue aussi mon enfant.
»J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles que nos coeurs sont unis à jamais, et que l'amitié la plus profonde lie nos deux âmes....
»Il se nomme le marquis de Favereye. C'est à lui que je t'envoie. Seul en ce monde, il connaît mon secret: il sait que ma vie tout entière t'appartenait et que tu étais la compagne sainte de celui qui va payer de sa vie sa fidélité à ses convictions.
»Rends-toi auprès de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il sera le père de notre enfant. C'est une âme noble et belle, ouverte à toutes les délicatesses. Il te comprendra.
»Au moment de mourir, je t'adjure de m'obéir, et pour toi et pour celui que je n'aurai même pas embrassé.»
Tel était le testament de Jacques.
Marie n'avait pas hésité. Elle devait obéir.
Elle se rendit auprès de M. de Favereye.
Le marquis occupait dès cette époque un rang élevé dans la magistrature. Quand Marie lui remit la lettre écrite par Jacques, il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura.
Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait porté un coup terrible.
--Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de moi... Son enfant sera le mien.
Mais Marie l'avait interrompu et lui avait raconté en sanglotant l'horrible scène dans laquelle Biscarre avait arraché de ses bras l'innocente créature, vouée désormais au malheur, et peut-être à l'infamie.
Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle retrouva en M. de Favereye l'austère probité, l'ardent amour de justice et de vérité qu'elle avait admirés en celui qu'elle avait perdu.
Mais un nouveau danger la menaçait.
M. de Mauvillers avait donné au régime de la Restauration des gages assez nombreux pour que désormais il pût aspirer aux plus hautes dignités. Il considérait que l'heure du payement avait sonné, et il présentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait commis, réclamant la récompense due à son cynisme.
La bienveillance royale ne lui fit pas défaut. Il fut compris dans une promotion à la pairie; et le roi, s'étant enquis de sa famille, daigna lui promettre de se préoccuper de l'avenir de mademoiselle de Mauvillers.
Peu de temps après, un des plus zélés courtisans des Tuileries sollicitait la main de Marie.
Certes, M. de Mauvillers n'était pas homme à hésiter. Le prétendant était, à vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait même qu'il était fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait à la cour un rang spécial, non officiel, mais qui n'en était que plus puissante.
Cette dernière raison était décisive pour l'honnête Mauvillers. Du bonheur de Marie, il se préoccupait fort peu. Et il lui notifia sa volonté. Elle résista tout d'abord, pleura, supplia, demandant à se retirer dans un couvent.
M. de Mauvillers fut naturellement inflexible.
Le désespoir de la jeune fille était tel que, sans souci de son honneur, ne songeant qu'à se conserver pure à la mémoire de Jacques, elle allait peut-être tout avouer à son père.
Hélas! cette résolution extrême à laquelle son désespoir l'entraînait, l'eût-elle sauvée? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui destinait pour époux.
Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye.
Le marquis était lui-même dans une de ces crises douloureuses qui blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute une existence.
M. de Favereye, veuf, était resté seul avec une fille, qui était alors âgée de quinze ans. Certes, il n'avait pas à s'adresser le reproche que méritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'était pas démentie un seul instant, son affection inquiète n'avait pas un seul instant été en défaut. Et pourtant le malheur était entré dans sa maison.
La jeune fille était une de ces natures ardentes qui semblent plutôt relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, née d'un père honnête, d'une mère chaste, cachait-elle en son coeur les instincts les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu expliquer.
Elle avait commis une faute inexplicable, inexpliquée, car l'homme auquel elle s'était abandonnée était de ceux que ne recommandent ni l'intelligence, ni la probité, ni même ces avantages extérieurs qui parfois troublent la tête des jeunes filles.
M. de Favereye avait découvert cette intrigue: il avait contraint le misérable à se battre, et il l'avait tué.
Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri.
Et cependant elle allait être mère.
Avant de la condamner, il faut tout savoir.
M. de Favereye, qui avait soigneusement caché les causes du duel dans lequel le séducteur avait péri, avait ensuite conduit sa fille dans une de ses terres. Nul ne soupçonnait ce qui s'était passé. Pendant sa grossesse, sa fille fut en proie à des accès de folie qui prouvèrent son irresponsabilité.
Il était évident qu'elle ne résisterait pas aux douleurs de l'enfantement; le médecin, qui seul avait reçu les confidences de M. de Favereye, lui affirma que la mort de sa fille était inévitable, mais en même temps il s'engageait à sauver l'enfant qui naîtrait d'elle.
C'était à ce moment que M. de Mauvillers prétendait contraindre sa fille à une union détestée.
M. de Favereye vint à elle.
Il lui révéla ce qui s'était passé dans sa propre famille.
Puis il ajouta:
--Jacques de Costebelle vous a léguée à moi. Voici ce que je vous propose: Je suis riche, je possède plusieurs millions. Je connais et votre père et l'homme qu'il vous destine pour époux. Sur ces deux âmes, l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement à leurs projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la mère de l'enfant qui va naître, comme moi-même je deviendrai son père?... Vous serez la compagne respectée de ma vie; les secrets de notre passé seront à jamais ensevelis dans nos âmes.
Marie de Mauvillers avait accepté.
M. de Favereye n'avait pas trop préjugé de la bassesse de ceux dont il prétendait acheter le consentement.
Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait décliné l'honneur que voulait lui faire son souverain en apposant sa signature à son contrat.
M. de Mauvillers avait coûté plus cher.
M. de Favereye, quoique dans une situation élevée, n'était pas d'aussi utile concours que le mari par lui rêvé. Ce caractère indépendant, se refusant à mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions. Ceci valait un million.
M. de Mauvillers le reçut, et en même temps réfléchit qu'il était parfois avantageux de se ménager un refuge dans le parti libéral, au cas où le vent politique viendrait à tourner.
D'ailleurs, il lui restait Mathilde, déjà recherchée par M. de Silvereal, et qu'il saurait bien forcer à un mariage qui remplissait, à ses yeux, toutes les conditions désirables.... A moins, bien entendu, qu'un autre million ne vînt modifier ses intentions.
Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.
La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour à une fille qui, inscrite avec désignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par le marquis.
Comme ils avaient passé les premières années de leur mariage au fond de leurs propriétés de province, nul ne douta, au retour de la marquise, que Lucie ne fût sa fille.
Longtemps on avait redouté que la jeune Lucie ne portât en elle le germe de la terrible affection à laquelle avait succombé sa mère.
Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait entouré la pauvre enfant avaient conjuré le danger, et Lucie de Favereye était devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort allait se décider.
Telle était donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme, alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:
--Ainsi, disait le marquis, cet homme a osé vous insulter!... Mais comment a-t-il pu connaître les faits qui se sont passés jadis aux gorges d'Ollioules?
La marquise ne pouvait répondre.
Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'était passé, c'est-à-dire que le matin même, de Belen avait reçu un billet anonyme, émanant de Biscarre, et qui était ainsi conçu:
«Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'époux de la belle Lucie de Favereye, qu'il demande à sa mère ce qu'est devenu l'enfant, né d'elle, aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.»
L'honnête duc n'avait pas hésité à employer le moyen qui lui était offert. On sait comment le marquis l'avait chassé.
Le danger n'en subsistait pas moins.
Le misérable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un scandale. Certes, il était facile de prouver son identité avec le banquier Estremoz, et de le renverser du piédestal d'infamie sur lequel il se dressait fièrement.
Mais l'intervention même de la justice était un danger.
Ne se défendrait-il pas en insultant un des noms les plus vénérés de la magistrature française?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?... Non.
C'était le déshonneur d'une famille qu'il haïssait. Ce déshonneur rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la médisance et la calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'où elle irait?
Le marquis tenait les mains de sa femme serrées dans les siennes, et il murmurait:
--Et pourtant j'ai promis à Jacques de vous sauver!...
Puis ils parlaient de Martial.
Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels honorables efforts il s'était relevé. Certes, aucun motif ne s'opposait à ce que sa requête fût accueillie, dût-on prolonger de quelque temps encore l'épreuve qui lui avait été imposée.
Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connaître les mystères de la naissance de Lucie, l'initier au passé de celle qu'il allait appeler sa mère?...
Et cela, au moment où de Belen déclarait à la marquise une guerre acharnée....
L'embarras était grave.
La marquise se sentait environnée de dangers. Le silence qui s'était fait autour de Biscarre l'épouvantait plus encore... Elle prévoyait une catastrophe prochaine....
A ce moment, un laquais frappa à la porte.
Il apportait un billet à la marquise.
Elle déchira vivement l'enveloppe.
--D'Armand de Bernaye, fit-elle.
Puis, l'ayant parcouru rapidement:
--Mon Dieu! s'écria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-être le salut!
--Qu'est-ce donc? demanda le marquis.
--Lisez....
Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:
«Dans trois jours, nous connaîtrons le nom des assassins du père de Martial. Soëra parlera. Donc, dans trois jours, à minuit, le Club des Morts devra se réunir chez moi... Vous savez que je soupçonne le duc de Belen d'être complice de ce crime...»
--Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout tracé... Je veux connaître toute la vérité... J'irai avec vous chez M. de Bernaye....
XVII
LE CERCLE SE RESSERRE
Revenons à la petite maison de la Porte-Maillot.
Là encore une crise s'opérait, crise pénible, fiévreuse, et qui puisait son intensité dans l'âpreté des sentiments en jeu.
Jacques était rentré avec Isabelle, après l'incident qui l'avait mis en présence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de Saussay.
Le Ténia était trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas deviné que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par un gentilhomme à une femme en péril.
Quand la porte s'était refermée derrière elle, il lui avait semblé ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien Jacques pour ne pas deviner une émotion qu'il s'efforçait en vain de dissimuler, mais dont il n'était pas le maître.
Toute attaque de sa part n'eût fait que donner à la situation une importance que peut-être elle ne comportait pas encore.
La Torrès eut recours à ses plus savantes séductions: souriant, cachant sous une gaieté languissante et sans affectation les pensées de crainte et de colère qui commençaient à sourdre en elle, la courtisane questionna légèrement Jacques sur ce qui s'était passé. Spirituellement, elle le railla de son _don quichottisme_, disant:
--Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est là une profession pleine de dangers? Votre réputation de sauveur va s'étendre sur toute la terre, et un jour viendra où notre petite maison sera le rendez-vous de toutes les dames éplorées qui viendront réclamer le secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.
Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait ses regards dans ses yeux:
--Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....
Lui s'efforçait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait envahi.
Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait, Jacques, regardant autour de lui, éprouvait je ne sais quel dégoût qui le prenait à la gorge.
Il écoutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modulée d'art et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument sans accord, et, se repliant en lui-même, il cherchait à ressaisir l'écho d'une autre voix, franche, vibrante de vérité et d'émotion vraie.
Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en imagination ce regard à la fois effrayé et confiant qui tout à l'heure s'était posé sur lui.
Et le Ténia devinait ce combat.
Elle avait à peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrachée à la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais été admise dans le monde où elle eût pu rencontrer Pauline et Lucie.
Mais elle la devinait belle, pure et chaste.
Et c'était en elle, à cette pensée, un frissonnement qui la secouait tout entière.
--Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette mélancolie?... N'es-tu pas heureux auprès de moi?... Est-il quelqu'un de tes désirs que je n'aie pas satisfait?...
Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle faisait appel à tout ce que l'expérience lui avait appris. Jacques ne la repoussait pas... il faisait pis!... A ses élans passionnés, il répondait avec une indifférence qu'il tentait en vain de cacher. Le marbre ne s'échauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.
Il fallait pourtant briser cette glace: après tout, peut-être se trompait-elle! Il n'était pas possible que le premier regard d'une autre femme l'eût à ce point, en une seconde, métamorphosé....
Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette hébétude dans laquelle elle avait tenté d'étouffer toutes ses facultés pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un foyer d'honneur et de vitalité dont, par bouffées, la chaleur lui montait au coeur....
Elle croyait qu'il s'était laissé troubler par le caractère romanesque de l'aventure. Voilà tout.
Jacques, en ce moment, avait peur de lui-même. Il entendait, résonnant au plus profond de son être, une voix qui lui criait que jusqu'ici il avait marché dans le mauvais chemin....
Il est des moments où la lucidité de la conscience est telle que les faits mêmes, acceptés de longue date avec une insouciance irraisonnée, prennent subitement leur véritable caractère.
Et cette voix mystérieuse répétait à Jacques:
--Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison où rien ne t'appartient? Ce luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as payé? N'es-tu pas l'esclave d'une femme qui te méprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu donc que le mépris des honnêtes gens s'attache à qui comme toi ne sait pas, par son travail, conquérir dans la société une place honorable et honorée?...
Cette pensée s'imposa à lui, si terrible, si poignante, qu'il eût voulu écarter une épouvantable vision....
Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprès de lui, il la repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout à coup ses mains à son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis en poussant un cri....
Ah! l'habile comédienne! il l'avait à peine effleurée! mais elle n'ignorait aucune des roueries de son rôle de courtisane.
Et comme elle était là, inanimée, pâle--car elle savait jouer jusqu'à la pâleur--Jacques fut épouvanté de ce qu'il avait fait... il se jeta à genoux auprès d'elle, cherchant à la secourir, oubliant tout, sinon que cette petite femme l'aimait et qu'il s'était montré dur et brutal.
--Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!
Il avait tous les enfantillages des consciences dévoyées.
Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus adorée. Elle l'écoutait, les yeux fermés: elle entendait sa voix chaude, que faisaient trembler des larmes mal contenues.
--Isabelle, je t'aime! répétait-il.
Alors, comme si ce mot eût réchauffé en elle les sources mêmes de la vie, en se suspendant à son cou, ses lèvres touchèrent ses lèvres.
Et toutes les résolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.
Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, à elle, à elle seule.
Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?
La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.
La nuit vint, fiévreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles exaltations.
Jacques était de nouveau rivé à sa chaîne, plus forte, plus puissante, par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'étourdissement l'avait repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.
La journée du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'était juré de ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, étant retombé sous son empire, il ne cherchait même plus à s'évader de sa honteuse prison. On eût dit que la pierre d'une tombe se fût abaissée sur lui.
Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis le moment où Jacques avait sauvé Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il était environné de nouveau par cette atmosphère apathique qui l'étouffait.
Isabelle, étendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pensée sans but.
Tout à coup la porte s'ouvrit violemment....
Et deux hommes parurent sur le seuil.
L'un était le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.
Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal avait-il enfin découvert la retraite des deux amants?
Une lettre anonyme de Biscarre avait révélé ce secret au baron. Quant à pénétrer dans la maison, quelques pièces d'or avaient opéré ce prodige.
Isabelle avait bondi sur ses pieds.
Jacques était debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.
--En vérité! s'écria le baron dans un accès de fureur folle, voilà donc le grand mystère dévoilé! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui va se passer ici ne sera pas de votre goût.
--Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez moi! s'écria Jacques qui cherchait à secouer la torpeur qui l'accablait.
--Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez acheté ces tentures... Parbleu! je vous en félicite! Cela a dû vous coûter bon!... Après tout, vous êtes si riche!...
--Insolent! je vais vous châtier!
Mais comme Jacques s'élançait, déjà Isabelle s'était jetée entre lui et les deux hommes.
--Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?... Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?