Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 20
--Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai réveillé ce poignant souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise action que de soupçonner de faiblesse ceux qui se repentent sincèrement; mais parlez, je suis prête à vous entendre....
Martial baissa les yeux, puis:
--Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnête homme de ne pas contenir plus longtemps en moi-même un secret qui se pourrait trahir, sans que je le susse moi-même....
--Un secret! je ne vous comprends pas!
--Le soir même où, désespéré, je m'étais décidé à chercher un refuge dans la mort,--ce qui était une mauvaise action, vous me l'avez prouvé,--quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette maison où je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure, s'était montrée à moi comme une protestation vivante contre l'acte que j'allais accomplir... C'était une jeune fille! Son regard était si doux, sa beauté si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla que, sans me voir, elle se plaçait sur mon chemin comme un bon conseil... Mais le désespoir l'emporta... je courus à la mort... et les vôtres me sauvèrent.
--Après? demanda la marquise, qui se sentait émue aux vibrations de cette voix si jeune et si fraîche.
--Vous n'avez pas oublié par quels miracles d'indulgence, de justice, de bonté vous m'avez rappelé à moi-même... Vous m'imposâtes une épreuve... et lorsque, courbé sur la tombe de ma mère, je lui demandai de me pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: «Marche, enfant, marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas été maître de ta propre conscience, maître de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer l'amour, ce n'en était que le fantôme! Relève-toi, et va toute ta vie les yeux fixés sur l'honneur et la vérité.» Je me relevai, fort, presque heureux, et je revins vous dire: «Me voici, je vous appartiens! disposez de moi. Je veux être un soldat du bien!»
--Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement contracté... Continuez, mon ami.
--Certes, c'est à l'élan de ma conscience, c'est à vos conseils, à ceux de ma mère que j'obéissais et que j'obéis encore... Mais je vous ai promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'étais suivi, dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'était révélée à moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour viendrait où elle me remercierait d'être redevenu un homme de coeur. Et si quelque mauvaise pensée tendait de nouveau à troubler mon âme, je pensais à elle... et tout s'évanouissait comme un mauvais songe.
--Et vous l'avez revue?
--Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre même d'un soupçon puisse peser sur moi. La première condition des règles que vous m'avez imposées est une entière franchise; je veux m'y conformer.
--Et cette jeune fille?
--Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante de grâce pudique et de bonté.
--Son nom?
Martial baissa la tête et murmura:
--C'est mademoiselle de Favereye, votre fille.
La marquise tressaillit. Une pâleur rapide s'étendit sur son visage.
--Ma fille!... fit-elle.
--Oh! mais, par grâce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abusé de votre confiance au point de laisser soupçonner, si faiblement que ce fût, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer silence. Jamais je n'ai levé les yeux jusqu'à mademoiselle de Favereye, et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sincérité de mon âme, j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui régénère toute une existence. Mais quelle que soit votre décision, je suis prêt à vous obéir. Il ne convient pas que je sois reçu chez vous en ami, en fils, sans que vous connaissiez mon âme tout entière. Je vous l'ai dévoilée. Maintenant, madame, à vous de me dicter vos ordres. Si vous l'exigez, je m'éloignerai. Jamais un mot ne sortira de mes lèvres qui trahisse cet amour condamné.
La marquise semblait en proie à une vive émotion. Réfléchissant, le front dans sa main, elle se taisait.
--Ah! je vous comprends! s'écria Martial d'un accent douloureux, mon audace vous blesse, et, indulgente, vous hésitez à me condamner... Oui, je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait ce qu'il fallait pour mériter votre confiance?...
Le jeune homme, profondément ému, avait peine à articuler ses mots:
--Ecoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles... Je ne puis vous répondre encore... il m'est impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous autoriser à la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous connaisse pas digne d'elle... les épreuves que vous avez supportées vous ont purifié du passé... et je crois en vous... mais dans cette famille où vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et qui ne m'appartiennent pas, à moi seule.
--Quoi! madame, vous me permettez d'espérer?...
--Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle vivement, en réprimant d'un geste l'élan enthousiaste du jeune homme, je crains que cette union ne soit impossible....
--Je ne vous comprends pas! En vérité, vous m'épouvantez! Mais c'est toute ma vie qui se joue en ce moment....
--Souvent déjà je vous ai dit que le mot suprême de l'existence est celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entraîner ni par une exaltation ni par un désespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous répondre, vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours peut-être... et alors je vous dirai toute la vérité.
--Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus fort, puisque vous ne m'avez pas repoussé.
--Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous n'a pu faire deviner à Lucie les sentiments cachés au fond de votre âme?...
--Je vous le jure....
--Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime?
--Il ne m'appartient pas de répondre... et cependant, il m'a semblé parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un à l'autre....
--C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami, laissez-moi seule... j'ai besoin de réfléchir....
Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta respectueusement à ses lèvres....
Marie resta seule.
--Hélas! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aimé, toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les arracher l'un à l'autre?
A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre.
La marquise s'approcha de la fenêtre.
C'étaient Lucie et Pauline qui revenaient.
Un instant après, elles étaient auprès de madame de Favereye qui, surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties à cheval, rentraient en voiture de louage.
Bientôt elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait failli coûter la vie à Pauline de Saussay.
--Méchante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine, seras-tu donc toujours imprudente!
--Toujours! s'écria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi, à chaque folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger.
--Lucie! fit Pauline en rougissant.
La marquise regarda les deux jeunes filles.
--En effet... vous m'avez parlé d'un sauveur, d'un courageux jeune homme qui s'est jeté à la tête du cheval, au péril de sa vie. Quel est-il?
Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence.
--Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas témoigné toute la reconnaissance qu'il méritait... Vous lui avez demandé son nom.
--En effet!
--Eh bien! vous ne répondez pas!... Est-ce que je le connais?
--Oui, ma mère, dit Lucie.
--Il appartient à notre monde?
--Je le crois.
--Mais enfin!... pourquoi ces hésitations?... J'ai le droit de savoir, ce me semble.
--Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais.
--Eh bien! mère, dit Lucie, tu n'as pas oublié le jour où nous sommes allées avec toi dans une maison de la rue des Arcis, où une malheureuse femme était mourante de blessures reçues dans un incendie.
Madame de Favereye tressaillit.
C'était rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie: car, ce jour-là, l'existence de Biscarre lui avait été révélée d'une façon indéniable; elle avait pu espérer un instant qu'il tomberait au pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'était devenu le cher enfant qui lui avait été si cruellement arraché... mais, hélas! tous les efforts de ses courageux amis avaient échoué, et, depuis cette heure, le désespoir s'était appesanti plus lourd sur son âme désolée....
--Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue....
--Auprès de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme....
--Oui... et la mourante, dans les dernières convulsions de son agonie, l'accusait d'être cause ou tout au moins complice de sa mort....
--C'est cela. Et, sans se défendre, sans répondre à cette épouvantable accusation qui l'assimilait à des bandits, ce jeune homme s'est enfui....
La marquise réfléchissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oublié, c'était le singulier sentiment qui s'était imposé à elle quand les traits de ce jeune homme avaient frappé ses regards.
Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se défendît, qu'il se disculpât, et quand il s'était élancé hors de cette chambre maudite, sans détourner la tête, il s'était fait en son coeur comme un déchirement.
--Eh bien! ce jeune homme?...
--C'est lui qui a sauvé Pauline!...
--Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!...
--Lui-même....
--Mais comment se trouvait-il là?... Il m'avait été dit qu'il avait quitté Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc.
--Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce pas, Pauline?
--C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay.
--Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru éviter avec intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait Jacques....
--Jacques! s'écria la marquise.
Elle pressa son front entre ses mains:
--Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une idée insensée qui vient de traverser mon cerveau....
--Et il a ajouté, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un titre qu'il n'avait pas gagné... et qu'il n'avait plus maintenant d'autre ambition que de mériter le titre d'honnête homme!
--C'est bien, cela! s'écria la marquise avec un élan de joie inexpliquée.
Puis elle dit à voix basse:
--Encore une âme qui se repent!... Je parlerai de lui à nos amis....
Elle reprit haut:
--Maintenant, mes enfants, après d'aussi vives émotions, vous avez besoin de repos.
--Tu nous renvoies déjà... fit Lucie.
--Je vous assure que je suis tout à fait remise, insista Pauline.
--Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis heureuse qu'auprès de vous.
Elle attira contre elle les deux jeunes filles.
A ce moment, la femme de chambre frappa à la porte:
--Madame, dit-elle, deux messieurs réclament l'honneur d'être introduits auprès de vous.
--Quels sont-ils?
--Voici leurs cartes.
La marquise jeta un cri:
--Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!...
Lucie et Pauline s'étaient redressées vivement, comme deux biches effarouchées.
--Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, à assister à cette entrevue.
--Oh! ce Belen! je le déteste! s'écria Lucie.
--Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes chères filles, embrassez-moi encore une fois.
Elle resta seule un instant.
--Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut être leur but?
On annonça:
M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.
Silvereal était plus verdâtre que jamais. Depuis qu'il subissait les tortures de la jalousie, son teint s'était plombé, son oeil était devenu vitreux.
Quant à de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un contentement de soi-même plus grands encore qu'à l'ordinaire.
Les deux hommes saluèrent profondément la marquise, qui de la main leur désigna deux siéges.
--A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave, dois-je l'honneur de votre visite?
--Mais, ma chère belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous présenter nos hommages?
De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononcées par son digne ami.
--Je vous suis reconnaissante de votre intérêt, reprit la marquise, et suis toujours prête à vous recevoir. Cependant je suppose que quelque motif spécial a dicté aujourd'hui votre démarche.
--Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est fondée... Vous le savez, moi, je suis la franchise même... et, puisque vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous réponds qu'en réalité un intérêt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entière, m'a conduit ici, et m'a engagé à prier mon ami Silvereal de m'accompagner.
Cette fois, ce fut au tour du baron à opiner de la tête.
Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.
La marquise n'était pas femme à se laisser tromper par les feintes affirmations de franchise de M. de Belen.
Elle se contenta de s'incliner, en disant:
--Je vous écoute, monsieur.
--Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous être présenté... et ce m'est une précieuse recommandation auprès de vous, je n'en puis douter.
Silvereal sourit. La marquise se tut.
--Je possède un grand nom, madame. Les _de Belen_, dont le nom, entre parenthèses, rappelle le saint Sauveur de Bethléem, remontent au temps de la conquête des Maures... et il y eut un de Belen parmi les compagnons du Cid Campeador.
La marquise ne put réprimer un sourire. Cet étalage de noblesse ne la touchait que fort médiocrement.
--De plus, continua le duc, je possède d'ores et déjà une grande fortune qui, j'en ai la conviction, doit s'accroître, dans un délai peu éloigné, de merveilleuse façon.
Merveilleuse était le mot propre, si de Belen comptait encore sur le trésor des Kmers.
--Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces détails....
--Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un âge où la solitude devient un fardeau pesant; où, quel que soit le luxe qui vous environne, on se sent mal à l'aise si on n'a pas auprès de soi un être qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....
--D'accord....
--Si bien, madame, que désirant associer une compagne à mon existence, j'ai jeté les yeux autour de moi....
Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prête à recevoir le choc.
--Et j'ai rencontré la jeune fille la plus charmante qu'un époux pût rêver d'attacher à son sort....
--Et cette jeune fille?...
--Possède tout le charme dont sa mère est si largement douée, acheva M. de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.
Silvereal n'avait pas quitté sa belle-soeur du regard. Il s'attendait à la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie que le duc inspirait à la marquise.
Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:
--Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?
--Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable à tous égards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle de Favereye....
La marquise garda un instant le silence:
--Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps au fait de vos intentions?
--En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.
--Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre démarche?
--Point précisément... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne connaît le désir de M. le duc et qu'elle y est de tous points favorable....
--Vous croyez?... En vérité, je m'étonne qu'elle ne m'ait pas fait part... de ces projets, ne fût-ce que pour m'assurer de l'intérêt qu'elle prend à M. le duc de Belen....
Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne pouvait échapper aux deux hommes.
De Belen n'était pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise habitude de brûler ses vaisseaux avec une facilité exemplaire.
Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.
--Enfin, madame, dit-il assez sèchement, j'ai pensé que c'était à vous, mère de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord d'adresser ma requête. Oserais-je espérer que vous ne la repousserez pas?
--Est-ce donc dès aujourd'hui une demande officielle?
--Certes, madame. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je vous suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de Favereye....
La marquise se leva:
--A demande positive, dit-elle froidement, il faut réponse non moins catégorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos aïeux n'aient combattu sous la bannière du Cid Campeador, je ne discute ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos espérances, mais j'ai le regret de vous déclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle Lucie de Favereye....
Un double cri lui répondit.
Cri de rage de M. de Belen, cri de stupéfaction de Silvereal.
L'audace de la marquise épouvanta le baron.
De Belen, par un violent effort de volonté, reprit le premier son sang-froid.
--Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et je m'étonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considérer comme une insulte....
Il tenait fixés sur la marquise ses yeux, qui étincelaient de fureur mal contenue.
Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.
--J'ai dit, répondit-elle. Vous avez dû me comprendre, et c'est assez!...
--Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requête d'un galant homme....
--D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....
--Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en supplie! En vérité, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa raison....
--Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grâce, je vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul besoin d'intermédiaires, si honorables soient-ils.
Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.
De Belen s'était levé à son tour:
--Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous l'explication des motifs qui vous portent à m'éconduire de façon aussi singulière... Mais ce n'est point à vous que je compte m'adresser.
--Et à qui donc, je vous prie?
--A M. le marquis de Favereye....
--En vérité... vous demanderez raison à un vieillard?
De Belen fit un pas vers la marquise:
--Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai à M. de Favereye... et savez-vous ce que je lui dirai?
--Votre ton me paraît bien menaçant, monsieur le duc... n'oubliez pas que vous êtes ici chez moi, sinon je me verrai obligée de vous contraindre à vous en souvenir.
--Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui, j'irai à M. de Favereye.
Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serrées:
--Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut la tête, n'a apporté dans la maison de son mari que la honte et l'infamie.
La marquise resta impassible.
--Je vous écoute, monsieur le duc.
--Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges d'Ollioules, et que là elle mettait au monde un enfant illégitime. Je sais que cet enfant a disparu mystérieusement, assassiné peut-être par celle qui avait trahi la confiance de son père. Voilà ce que je dirai à M. le marquis de Favereye.
Madame de Favereye était pâle comme une morte.
Mais sans frémir, sans trembler, elle porta la main à la sonnette, qui retentit:
--Prenez garde, madame, s'écria le duc, ne me poussez pas à bout.
Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.
Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmurées plutôt que prononcées. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.
Un valet entra.
--M. le marquis est-il à l'hôtel? demanda la marquise.
--Il rentre à l'instant même.
--Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.
--Madame! cria de Belen. Cette provocation!...
--Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!... Est-ce que la lâcheté n'est pas l'arme favorite de celui qui, à Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont flétri comme un voleur?...
--Malédiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'élancer.
Mais à ce moment, M. de Favereye parut.
Si jamais le type du magistrat, honnête, consciencieux, ne demandant qu'à sa conscience la formule de vérité, fut jamais réalisé, c'était bien en M. de Favereye.
De haute taille, le front élevé, l'oeil large et intelligent, les cheveux blancs tombant jusque sur ses épaules, M. de Favereye, vêtu de noir, semblait la vivante incarnation de la justice.
Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.
Il ne s'inclina pas.
--Vous m'avez fait demander, madame, dit-il à la marquise, je me rends à vos ordres.
Belen, interdit, dominé par cette apparition solennelle, balbutiait des mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que la terre voulût bien l'engloutir....
--Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.
Le marquis regarda le pseudo-duc:
--Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc à moi qu'il appartient de le chasser.
--Monsieur! cria de Belen.
--Et comme je lui adressais la seule réponse qu'il méritât, c'est-à-dire un refus méprisant, savez-vous ce qu'il a osé me dire?
--Cet homme a toutes les audaces.
--Il a osé me menacer d'aller à vous, monsieur de Favereye, et de me dénoncer, moi, comme fille coupable et femme déshonorée!... il m'a accusée d'avoir tué l'enfant, né de mes entrailles, dans une nuit d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...
--Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possédait plus. Ah! honnêtes gens! inattaquables et inattaqués! je saurai bien faire plier votre orgueil....
Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais, solidement bâtis, étaient entrés au signal.
--Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.
--Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...
--Obéissez! dit M. de Favereye.
Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se débattre, il était maîtrisé.
Silvereal s'était esquivé.
--Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparaître devant moi, si jamais un mot de votre bouche attente à l'honneur de madame la marquise, la plus honnête femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents de la force publique que je confierai le soin de vous châtier....
Écumant, livide, de Belen ne résistait plus.
--Lâchez-moi! dit-il aux laquais.
Sur un signe du magistrat, ils le laissèrent libre.
De Belen enfonça son chapeau sur sa tête:
--Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez ce qu'il en coûte de m'avoir outragé!
Le marquis lui montra la porte d'un geste de dégoût.
Il sortit.
Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.
Là, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montré peu de hardiesse pour défendre son ami.