Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 2
--Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer à accepter nos soins... Tenez, je vais vous dire la vérité. Nous sommes des gredins... mais vous nous allez, et vous nous désolerez en nous renvoyant....
--Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette naïveté touchait malgré lui.
Comme l'avait dit Archibald, c'était une véritable joie pour lui que les airs ahuris des deux coquins.
--Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravité comique; cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je viens m'adresser... j'aurais préféré....
--Laissez-nous le tablier! répéta Goniglu.
--Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves, causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre....
--Biscarre! s'écrièrent les deux hommes avec une terreur réelle. Où est-il?...
--Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de croire qu'il est mort....
Muflier et Goniglu se levèrent brusquement:
--Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touché, si vous l'avez enterré de vos propres mains... oui, le Bisco a _dévissé son billard_... mais sans ça, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que les bons chiens qui crèvent.... Avez-vous une preuve?...
--Non, tenez, lisez ceci.
Armand remit à Muflier le journal.
Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus son épaule.
--Eh bien? demanda Armand.
--Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier.
--Cependant, il est tombé à l'eau et n'a pas reparu.
--On ne l'a pas vu reparaître, ça n'est pas la même chose.
--Mais ses vêtements?
--C'est une frime.
Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion de Muflier.
--Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me trompent pas. Ne m'avez-vous pas parlé de certaine maison de banque dans laquelle vous aviez vu plus d'une fois pénétrer le Bisco?
--Ça, c'est vrai.
--Dans quelle rue?
--Rue Louis-le-Grand.
--Et vous ne l'avez jamais vu ressortir?
--Jamais.
--Alors, qu'est-ce que vous supposez?
--Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco, vous sauriez que le diable est un imbécile auprès de lui... Il passe à travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se brûler... à travers les murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs.
--Étiez-vous entrés quelquefois dans cette maison de banque?
--Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des valeurs, nous? est-ce que nous jouons à la Bourse?
Archibald et Armand échangèrent un regard. Leurs soupçons étaient justifiés. Biscarre et Mancal n'étaient évidemment qu'un seul et même personnage.
Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne pouvait être mis en doute, et le meilleur garant de leur sincérité était la terreur que leur inspirait le roi des Loups.
--Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre, d'autres renseignements que ceux précédemment donnés?
Muflier se leva et prit une pose de tragédie, la main étendue à la façon d'un Horace de pendule:
--Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas le rater....
--Vous êtes donc devenu son ennemi?
--Oh! il y a longtemps que ça grainait. Je ne fais pas la petite bouche. Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'appréciait pas ce que je vaux.
--Grand tort et preuve évidente de mauvais goût, fit Archibald.
--Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous me bottez considérablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f... de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et j'ai un _béguin_ pour vous... Pas vrai, Goniglu?
Goniglu était ému. Il tourna la tête et murmura:
--Ils me vont comme un gant....
--Eh bien! voilà qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on tâchera de faire quelque chose de vous.
Goniglu regarda Archibald avec ahurissement:
--Faudra donc faire de bonnes actions?
--Peut-être.
--C'est que... l'expérience nous manquera.
--Bah! un apprentissage à faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir vous êtes désagréable, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul avec mon ami....
--Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!...
Ils saluèrent et se dirigèrent vers la porte.
Mais avant de la franchir, ils se retournèrent encore.
--Vous savez, dit Muflier, faut pas vous gêner avec nous... et s'il y a quelque coup de torchon à donner pour votre service, allez-y!...
--Merci, fit encore Archibald.
La porte se referma.
--Singuliers alliés! dit Armand.
--Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des hypocrites....
--Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est loin d'être terminée.
--Vous pensez aussi que Biscarre est vivant?
--J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le désire....
--Et pourquoi?...
--Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de retrouver son enfant?...
--C'est vrai....
--Ah! si comme moi vous aviez vu son désespoir, lorsqu'elle a cru à la disparition de ce misérable!... Était-ce là, d'ailleurs, ce que nous lui avions promis?...
--Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme soit puni....
--Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous adresserai plus qu'une question... mais c'est par nécessité. Je désire savoir comment vous vous êtes échappés de la prison où vous retenait Biscarre... Peut-être ces détails me mettront-ils sur la voie du traitement qui peut sauver sir Lionel....
--Le récit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement. Niaisement nous avions été battus par ce bandit... Une trappe s'était ouverte sous nos pas et nous étions tombés d'une hauteur de plusieurs mètres dans une sorte de caveau où l'obscurité était profonde. Cette chute subite nous avait étourdis, mais cependant nous ne tardâmes pas à revenir à nous. Les ténèbres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu où nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant à voix basse, nous échangions nos premières impressions. En vérité, nous nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous fût possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier d'une énergie qui me rassura.
«De deux choses l'une, dit-il, ou cet _in pace_ est sans issue, et nous sommes condamnés à périr de faim, ou le misérable Biscarre va nous achever tout à l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la position paraît de toute façon désespérée. Cependant nous sommes vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni l'épuisement ni le massacre. Cherchons et étudions l'endroit où nous nous trouvons.
»--Sans lumière?...
»--Allons donc! ne suis-je pas un fumeur?
»Un instant après, une allumette éclatait, et nous pouvions regarder autour de nous. C'était une cave à voussure de maçonnerie. Au premier coup d'oeil, il semblait qu'elle n'eût d'autre issue que la trappe par laquelle nous y avions été précipités.
»La lueur s'éteignit, et nous fûmes de nouveau plongés dans l'obscurité. Nous ne parlions plus: nous réfléchissions; et je dois avouer que pour ma part, je ne doutais pas que notre mort fût certaine. Tout à coup sir Lionel posa sa main sur mon bras.--Écoutez, fit-il.--Je tendis l'oreille et je perçus un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et régulier, un va-et-vient dont il m'était impossible de discerner la nature.
»--Qu'est-ce que cela? demandai-je.--C'est le remous de l'eau, dit simplement Lionel.--De l'eau?
--Lionel avait enflammé une seconde allumette, et rapidement il fit le tour du caveau, qui mesurait environ cinq à six mètres carrés.
»--Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidité glaciale.--Quelle conclusion en tirez-vous?--Que cette cave dépend de quelque ancien égout muré depuis longtemps; la voûte existe de l'autre côté de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est là le bruit que vous entendez.
»--Alors, nous risquons d'être noyés, si par hasard la muraille cède... Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.--Ou de salut!...--Je ne vous comprends pas.--Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix était aussi calme que s'il eût causé dans un salon, celui qui s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le péril où nous nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir, et il n'est pas de plan si insensé qu'il ne soit bon et juste de s'y arrêter. Mort pour mort, je préfère périr en luttant. Je ne suis pas de la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamnés qui sourient sur l'échafaud pour faire croire à leur courage. Sous le couteau, je lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous proposer vous paraîtra sans doute ridicule... raison de plus pour l'adopter....
»--Parlez! m'écriai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que vous n'aurez pas à rougir de moi....
--Écoutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre de temps, j'ai étudié la nature de cette muraille; elle est faite de moellons, joints par un ciment que l'humidité a fortement attaqué, et je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons à disjoindre les pierres....
»--Mais l'eau se précipitera ici: nous périrons asphyxiés...--C'est vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme: la voûte est haute, nous attaquerons la muraille à son sommet. Dès que nous serons parvenus à faire une ouverture, l'eau pénétrera dans le caveau, et en même temps sa force nous aidera singulièrement à agrandir l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande pour nous laisser passer avant que l'eau ait complétement rempli le caveau. Le flot nous saisira et nous entraînera au dehors, et si nous ne sommes pas brisés, broyés, cent fois tués, noyés et asphyxiés, nous reverrons nos amis... sinon advienne que pourra....
»Son accent était empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne comprisse pas très-clairement sur quelles chances il pouvait réellement compter, je lui répondis que j'étais prêt à tout.
»Aussitôt nous nous rapprochâmes du mur. L'un de nous, à tour de rôle, tenait une allumette enflammée, et, pendant les quelques minutes de clarté que nous donnait la cire jusqu'à sa complète combustion, l'autre s'efforçait, à l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes; mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me rappela très-justement qu'en tout état de choses, elles nous seraient inutiles à l'avenir.
»Tout à coup Lionel poussa une exclamation de joie, bientôt coupée par un cri de surprise et d'effroi. Au même moment, je me sentis frapper en plein visage par une colonne d'eau, lancée avec force. Je chancelai, mais, me raidissant, je parvins à me tenir debout.
»--Eh bien? demandai-je à Lionel.
»--Voilà la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est trop étroite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui touche déjà mes chevilles, et bientôt elle sera aux genoux; si elle atteint les épaules et la tête avant que nous puissions nous jeter dans le chenal, l'affaire est entendue.
»Je me tenais auprès de lui: ses mains crispées s'accrochaient aux pierres et s'efforçaient de les attirer en avant. Mais par un hasard fatal, l'assise inférieure était formée de pierres lourdes et qu'il semblait impossible d'ébranler....
»L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en tourbillonnant et nous enserrait à la ceinture. Le remons était si fort que nous avions peine à conserver notre équilibre.
»--Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus désagréable qu'une autre.
»A peine avait-il prononcé ces paroles, que, levant la tête, je poussai un cri à mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'était ouverte sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.--Le feu! m'écriai-je.--Où cela?--Dans la maison du bandit... au-dessus de notre tête....
»--Bon! fit Lionel en riant, c'est la méthode _contraria contrariis_; seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde à nos trousses, nous sommes bien morts.
»Au même instant, il se fit auprès de nous un écroulement. Où? Comment? Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot, entraîné dans une sorte de gouffre où mon corps jouait comme une épave... la nuit... un épouvantable fracas... mes membres se heurtaient à des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la muraille s'était abîmée sous les efforts de Lionel. Par quel étrange bonheur avons-nous été entraînés vers la rivière? je ne le sais... je perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez repêchés, Lionel et moi... J'en ai été quitte pour une fluxion de poitrine. Quant à mon cher et pauvre ami, je suis désespéré de ce que vous m'avez appris. C'est lui qui nous a sauvés!... C'est à vous de le sauver maintenant!...»
Archibald avait mis dans son récit une animation qui l'avait épuisé. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son front.
--Écoutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre guérison est certaine, et avant une semaine vous serez prêt à recommencer la lutte. Il ne faut pas nous le dissimuler, elle sera terrible. Le misérable Biscarre n'a disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous à quelque coup de tonnerre éclatant tout à coup. Lionel nous manque; mais nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup.
--De qui voulez-vous parler?
--De ce jeune homme que les frères Martin ont sauvé du suicide, de Martial. C'est une âme dévouée et un coeur énergique. Et je crois d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le fils d'un homme que j'ai trouvé assassiné au Cambodge, dans un de mes derniers voyages. Et je suis persuadé--ceci peut vous paraître étrange--qu'à ce meurtre n'est pas étranger certain personnage que nous connaissons et qui joue à Paris un rôle mystérieux....
--Quel est ce personnage?
--M. de Belen.
--Ah! cette sorte de métis portugais... serait un assassin!
--Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner.
--Et cet homme....
--C'est Soëra, c'est l'être bizarre que j'ai recueilli le jour même où le père de Martial avait été assassiné.
--Mais quel rapport avec M. de Belen?
--Il y a quelques jours, lors du bal donné par le duc, Soëra, qui était venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et n'a pu réprimer son agitation.
--Vous l'avez interrogé?
--Certes; mais cet homme appartient à une race bizarre, soumise à des rites inconnus; depuis le soir où cette révélation soudaine a éclaté--du moins à ce que je suppose--Soëra s'est renfermé dans un mutisme absolu; il passe les journées et les nuits prosterné dans l'attitude de la prière, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que l'heure ait sonné où le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler....
--N'avez-vous pas mis Martial en face de Soëra?
--Je vous comprends. Vous vous souvenez qu'à la vue de Martial, j'ai été frappé d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune homme est le portrait vivant de son père, de ce vieillard que j'ai trouvé horriblement mutilé, expirant dans d'épouvantables tortures. Oui, le jour viendra où, si mes prévisions se réalisent, Soëra dira au fils toute la vérité; mais il règne dans cette aventure de profondes obscurités, que je cherche à percer. Par bonheur, mes études sur les langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent à me guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura à punir en M. de Belen--et peut-être en un autre, que je ne vous nommerai pas encore--deux criminels... Ce jour-là, Archibald, si j'ai besoin de vous....
--Comme toujours, vous me trouverez prêt....
--Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira....
Un instant après, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en salutations, sortait de l'hôtel d'Archibald.
II
SITUATION
La disparition de Mancal, outre l'émotion qu'elle avait causée dans le monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre, n'avait pas laissé que d'inquiéter certains de nos personnages, ou tout au moins de leur causer une impression profonde.
Seuls, Silvereal et la duchesse de Torrès le connaissaient sous son incarnation de Blasias; et de ce côté, les nouvelles colportées par les journaux avaient été un véritable soulagement.
En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne fût mort.
Silvereal voyait disparaître un complice qui, un jour ou l'autre, pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait laissé un conseil dont il entendait bien faire usage à l'occasion. Les dernières paroles du vieux Blasias étaient restées gravées dans sa mémoire, et la dernière scène qui s'était passée dans la chambre de Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le désir de vengeance et de liberté.
Se venger? Pourquoi songeait-il donc à se venger de Mathilde, et quel crime cette femme avait-elle commis?
Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'épouser le baron de Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au moins de l'indifférence qu'il inspirait à celle qui devenait, par la volonté paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que Mathilde, pour obéir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honnête et profond.
Donc il l'avait haïe, dès que les premières heures de la passion brutale avaient été passées. Cette résignation dissimulée lui semblait une insulte. Et cependant, pendant les premières années de cette triste union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait dévoilé nettement l'état de son âme.
Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se sentait indigne de cette affection et imputait à crime à Mathilde sa propre impuissance à se faire aimer.
Maintenant, il avait trouvé prétexte à sa haine, et il n'attendait plus qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et (c'est là une des plus bizarres étrangetés des caractères criminels) tout en étant absolument convaincu de son innocence.
Restait à trouver le moyen de parvenir à son but. Blasias était mort, et Silvereal se trouvait réduit aux seules suggestions de sa propre intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et déjà il apercevait dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde et Armand dans un piége. Qu'il parvînt à les réunir accidentellement, et alors la loi ne donnait-elle pas au mari outragé le droit de faire justice?...
Voilà nettement expliquée la situation du baron.
Celle de la Torrès était plus complexe.
Malgré le dédain qu'elle avait affiché jusque-là pour les conseils de Mancal, malgré la maligne satisfaction qu'elle avait éprouvée à le railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait été victime lui-même de l'empoisonnement dont il lui avait remis les éléments, le Ténia n'avait pu, sans frissonner, constater l'étrange puissance dont disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant à l'ivresse, avouait un crime horrible.
Certes, elle n'avait pu comprendre exactement à quelles circonstances se rattachait ce meurtre, compliqué de tortures: la scène s'était passée dans un pays qui lui était inconnu; les noms de Cambodge, de roi des Khmers étaient pour elle lettre morte.
Mais ce qui l'avait frappée, terrifiée, c'est que, par ambition, pour obéir à des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir à cet homme dont les mains étaient teintes de sang. Et cependant était-elle innocente elle-même? N'avait-elle pas empoisonné son premier mari?... L'âme humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies, elle se sent révoltée par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caractère de la Torrès n'était que contradictions.
Jetée dans la vie au hasard, sans connaître son père, élevée par une mère sans principes et sans honneur, qui avait roulé dans toutes les impudeurs, Isabelle avait été vendue à un vieillard qui avait payé à cette mère les prémices de la beauté de sa fille.
Lorsque cet homme était mort, il laissait à Isabelle le plus terrible héritage qu'elle pût recevoir: la conviction que sa beauté la pouvait sacrer reine, et avec cette conviction, le mépris des hommes, le dédain de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-même....
C'était d'ailleurs une des plus étonnantes singularités de cette existence que les enseignements reçus. Le vieillard dont nous parlons se nommait le duc de D....
Quand il s'était senti mourir, il avait renvoyé ses serviteurs et appelé Isabelle auprès de lui.
Sur ce visage émacié, usé encore plus par la débauche que par la maladie, régnait une étrange expression d'ironie:
--Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'était de ce nom qu'il avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'émeus pas, ou tu me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es dans le vrai. Je ne t'ai jamais aimée moi-même; je t'ai prise comme un jouet acheté à beaux deniers comptants, et je m'en suis amusé. Il est dans le monde grand nombre de gens qui me méprisent; ils ont raison, et tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais songé qu'à mes satisfactions égoïstes, estimant que jouir de la vie était ma seule mission ici-bas. Je t'ai pervertie à mon gré, j'ai éteint en toi tout sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, à supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie.
Il s'arrêta un instant, puis reprit:
--Si tu es ma digne élève, tu dois attendre avec impatience le moment où je serai mort.
Elle protesta d'un geste.
--Ne t'en défends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me prouver que je n'ai pas suffisamment réussi à te corrompre. Donc, en ce moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va pas bientôt finir de m'ennuyer, ce vieux-là?--et tu es dans le vrai. Seulement--il y a un seulement--tu as d'autant plus de hâte de me voir aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon testament un agréable souvenir de moi.
Elle ne put réprimer un regard brillant de convoitise.
--Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un écu, pas un rouge liard. Qui sait? si grâce à moi tu te trouvais dans un état de modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait à nouveau de toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis là, moi qui ai mis soixante ans à extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai trop bien donnée au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider à en sortir. Au contraire, ce m'est, à la mort, une douce satisfaction que de songer au mal que tu feras....
Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On eût dit que la Mort lui posait sur la bouche ses doigts décharnés pour le contraindre au silence.
Mais il se roidit contre l'agonie, et continua: