Les loups de Paris II. Les assises rouges

Chapter 19

Chapter 193,794 wordsPublic domain

Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient sur lui leur ombre lourde et opaque, l'hôtel de la rue de la Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sûr.

Elle avait acheté--en secret--une charmante petite maison auprès de la porte Maillot, au bois de Boulogne.

Habile à se cacher, elle s'était échappée sans que Jacques soupçonnât même son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de l'argent, elle avait transformé cette maison en un nid d'amour.

Elle n'était plus avare, ou du moins son avarice avait changé de forme. Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant le trésor sur lequel elle veillait avidement, c'était son amant, c'était Jacques....

Un jour, elle l'avait emmené sans lui dire où.

Sa voiture, toute douilletée de satin, les avait entraînés à travers les rues. Il s'étonnait, il questionnait.

Elle refusait de répondre.

Puis la portière s'était ouverte, et Jacques avait poussé un cri de surprise. En vérité, c'était à se croire transporté dans le pays inconnu des féeries splendides.

Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dôme de cristal, enchevêtrait en une vaste voûte verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les plus brillantes. Ce n'étaient que fleurs éclatantes aux parfums enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait à travers les tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.

Puis un perron de marbre blanc donnait accès dans la demeure, où était entassé--avec une profusion royale, mais avec un goût parfait--tout ce que l'art moderne a imaginé de plus délicat et de plus admirable à la fois.

Les statues, aux profils voluptueux--nudités sublimes qu'Isabelle semblait défier--se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et chatoyantes.

Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main!

Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre mortelle.

Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard devant ses yeux et sa pensée.

Pour lui aussi le passé était mort.

Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les ténèbres.

Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en un baiser.

Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les nerfs et atrophie le cerveau....

Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.

Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile stigmate.

Il ne songeait pas à sortir. Pour lui l'existence tout entière se renfermait dans cette maison, tout imprégnée d'une atmosphère d'ivresse.

Parfois il s'étendait sur un sofa, devant une des fenêtres d'où l'oeil se perdait à travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il ne rêvait pas.

Alors, doucement, le Ténia s'approchait derrière lui, sur la pointe des pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses deux mains sur sa tête, et, se penchant, le baisait au front....

Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression eût été une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses bras....

Un jour--midi venait de sonner--Isabelle était sortie. Il n'avait même pas songea lui demander où elle allait. N'était-elle pas maîtresse absolue dans cette maison? Puis son absence n'était-elle pas--sans qu'il se l'avouât--une sorte de soulagement pour lui?

Ce jour-là, il se sentait plus faible, plus absorbé que de coutume.

Etendu à la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard errer dans le vide....

Déjà on touchait au printemps.

Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clarté blanche et lumineuse. Le chemin s'étendait comme un long ruban de soie.

Tout à coup, loin, bien loin, deux points noirs se détachèrent sur cette matité.

Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indifférence d'un enfant.

Bientôt les points grandirent, prirent forme.

C'étaient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancés.

Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.

Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-même. En vain celle qui le montait s'efforce de le maîtriser.

L'animal cherche à désarçonner sa cavalière qui lui scie la bouche avec le mors.

Le cheval alors s'élance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un galop furieux, il s'emporte.

La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.

Que s'est-il passé dans l'âme de Jacques?

D'un seul geste, il a ouvert la fenêtre... et a bondi dans le jardin... Un élan le porte sur la route.

Le cheval va passer... il est encore à une vingtaine de mètres....

Résolûment, Jacques se jette à sa rencontre... et au moment où l'animal, martelant le sol de ses sabots enfiévrés, passe à sa portée, il se rue au poitrail et le saisit par les naseaux.

La jeune fille jette un cri terrible....

Jacques est renversé... mais ses mains, accrochées au mors, n'ont pas lâché prise.

L'animal le traîne... l'homme le tient encore.

Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir... mais voici que l'animal, dompté, s'arrête... brusquement... de ses quatre pieds qui semblent rivés à la terre....

Jacques est debout, pâle, une sueur froide au front....

Une voix lui crie:

--Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.

Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.

Il la reçoit dans ses bras... et pousse un cri:

Il a reconnu celle qui naguère se trouvait auprès du grabat sur lequel expirait la misérable Brûleuse.

Celle qu'il vient de sauver au péril de sa vie, c'est Pauline de Saussay.

Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait la tête sous les insultes que lui jetait à la face celle qui se tordait dans les angoisses de l'agonie.

Mais c'était à cause d'elle surtout qu'il s'était enfui, devant elle qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms prononcés, noms de bandits et d'assassins, il en était qui se trouvaient fatalement liés à sa vie.

Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile, voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tête languissante. Il voyait ce visage pâle et doux, à l'ovale angélique, ces grands yeux bleus à demi fermés qui semblaient noyés dans les larmes....

Jacques sentit son coeur se serrer sous une étreinte convulsive....

Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'était bien un parfum de pureté et de bonheur qui s'échappait de toute sa personne. Le frémissement de terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes du coeur de Jacques....

La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagnée du domestique, qui l'avait enfin rejointe....

C'était Louise de Favereye.

Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....

--Blessée! Pauline est blessée! cria Lucie.

En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, où pas un pli n'était tracé.

--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas blessée... ce sang est le mien.

En effet, dans l'effort, il s'était martelé le front, son sang coulait.

Il eut un sourire.

--Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand il s'agit de sauver une existence?...

Lucie le regarda.

Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scène étrange dont elle avait été témoin. Elle hésitait à parler.

--Que votre domestique se mette en quête d'une voiture, dit Jacques, car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter à cheval.

Lucie confirma l'ordre formulé par Jacques.

Pauline avait été étendue, toujours évanouie, sur un des côtés de la route. Lucie soutenait maintenant sa tête sur ses genoux, et, embrassant ses cheveux, cherchait à la ranimer en lui prodiguant les plus douces caresses.

Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui échappa, en même temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.

--C'est vous qui m'avez sauvée! dit-elle d'une voix faible. Encore une fois merci!...

--Je bénis le hasard qui m'a placé sur votre route, dit Jacques.

En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement découverte dans une rue voisine.

Lucie parla à son tour.

--Monsieur, dit-elle à Jacques, nous ne savons comment vous exprimer toute notre reconnaissance....

--Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une prière.

--Laquelle?

--J'ai compris à vos regards, à votre surprise, que vous m'avez reconnu et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre à laquelle je me suis trouvé mêle.

Lucie protesta d'un geste.

--Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous êtes étonnée de ne pas entendre sortir de mes lèvres un seul mot de justification. Eh bien! quelles que fussent les apparences, si étrange que vous ait paru ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai versé pour elle, je jure que je suis un honnête homme et que j'ai droit à votre estime.

Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle murmurait:

--Oh! je n'ai jamais douté, moi!

Lucie tendit la main au jeune homme.

--Je vous crois, dit-elle.

--Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant à Pauline.

Pauline ne répondait pas, mais sa main, se dégageant doucement, toucha en frissonnant la main du jeune homme.

--Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connaître votre nom?

Les deux jeunes filles se nommèrent.

--Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le vôtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?

Jacques hésita. Puis:

--Je me nomme Jacques, dit-il.

--Est-ce tout?

--Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom, qu'il n'a pas gagnés, pour mériter d'être appelé désormais Jacques l'honnête homme....

Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.

Puis le cocher lança les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent encore une fois.

A ce moment, un coupé débouchant sur l'avenue croisa la voiture qui emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.

--Jacques! cria une voix.

C'était Isabelle, c'était le Ténia.

Elle était sortie vivement de la voiture.

--Toi! mon Jacques! que fais-tu là? Mais tu es blessé! mon Dieu! c'est du sang! Que s'est-il passé? parle! parle!

--Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai arrêté un cheval qui s'emportait.

Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononcé ces paroles l'avait frappée en plein coeur comme un coup de poignard.

Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.

--Tu as sauvé une jeune fille?

--Oui.

--L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?

--En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.

Et pour couper court à une conversation pénible, il se dirigea vers la maison.

Isabelle marchait auprès de lui et le regardait à la dérobée.

Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.

--Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.

--Rien! fit Jacques.

Et la porte se referma sur eux.

Le jeune homme était pensif.

Et Isabelle la courtisane se disait:

--Que se passe-t-il donc? j'ai peur!

Puis avec un frisson, elle disait:

--Ah! s'il ne m'aimait plus!...

XV

LE BIEN ET LE MAL

Dans le long récit que nous avons entrepris de raconter, il est nécessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forcé d'abandonner pendant quelque temps, sauf à y revenir en temps utile.

Maintenant qu'on connaît, en partie du moins, les projets de Biscarre, cette entreprise grandiose, presque sublime à force d'audace criminelle, qui était venue s'enter en quelque sorte sur ses premières résolutions, il nous faut revenir à l'hôtel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous n'avons pas conduit le lecteur.

Cet hôtel qui, depuis plusieurs siècles, appartenait à une des plus honorables familles de la noblesse de robe, était situé à l'entrée du faubourg Saint-Honoré, à peu de distance de l'emplacement où se trouve aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre.

Il était occupé maintenant par M. de Favereye, magistrat à la cour de cassation, dont l'intégrité était proverbiale. Plusieurs fois il avait résisté à des ordres venus de haut, et devant sa probité, qui rappelait celle de cet honnête homme qui rendait «des arrêts et non des services,» les plus éhontés corrupteurs de cette époque féconde avaient dû battre en retraite.

La marquise de Favereye, née Marie de Mauvillers, sa femme, occupait avec sa fille Lucie le premier étage de l'hôtel, ainsi que Pauline de Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa mère mourante avait léguée à la marquise.

Au moment où nous pénétrons dans cette demeure, la marquise et sa soeur Mathilde, assises l'une auprès de l'autre, les mains dans les mains, causent avec animation:

--Patience! patience! répète Marie, si triste que soit ta situation, n'oublie pas que tu as des devoirs sacrés et que nulle puissance au monde ne peut briser le lien qui t'attache à M. de Silvereal.

--Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une exaltation fébrile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort!

--Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation m'épouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille diminuer le fardeau de douleurs que tu as à supporter, ne te souviens-tu pas des angoisses qui, depuis si longtemps, pèsent sur ma vie!... As-tu oublié ces larmes que je verse sans cesse, désespérant maintenant de retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher à ce misérable qui en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tuée, moi!

--Tu es forte et je suis faible!

--Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une lâcheté! Qui se tue, déserte!

--Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est privé de cette illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torrès... Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque retraite où il n'a pas su la découvrir... D'hypocrite qu'il était, le désespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'éprouve son âme jalouse, c'est à moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me brave sans cesse, il répète le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je conserve comme un écho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que ses lèvres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs qui m'effrayent... Il s'est réconcilié avec le duc de Belen, et ces deux hommes, jetés dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop longtemps que je lutte!

--Mathilde!

--Souvent, la nuit, seule, désolée, pressant entre mes mains mes tempes prêtes à éclater, je songe à fuir... oui, en vérité!... je veux courir chez Armand, et lui crier: «Prends-moi!... emmène-moi!... arrache-moi de cet enfer où je me débats!» Puis, j'ai peur de moi-même, j'ai peur de perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce fantôme de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois bien, soeur, que c'est à désespérer!

La douleur de Mathilde était poignante.

Et, par malheur, elle ne faisait que dire la vérité.

Depuis que le Ténia avait entraîné Jacques loin de la rue de la Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.

Cet amour de vieillard--passion d'autant plus violente qu'elle restait inassouvie--avait dégénéré en une sorte d'aliénation mentale. Pendant des journées entières, il errait autour de l'hôtel abandonné de la Torrès.

En vain il avait questionné, en vain il avait tenté de corrompre à prix d'or les quelques serviteurs laissés dans la maison. Bouches et portes étaient restées closes.

Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait supplanté. Depuis l'heure où Isabelle avait enlevé Jacques, le rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus reparu dans la société.

De Belen supposait qu'irrité, et surtout humilié de l'affront qu'il avait reçu en pleine visage, le jeune homme était allé cacher sa honte dans quelque retraite ignorée.

Aussi, quand Silvereal vint à lui pour le supplier de l'aider dans ses recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pensée que le rival du baron fût son ancien commensal.

Et chaque jour, rentrant à son hôtel après une nouvelle déconvenue, Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique désespoir. Ne pouvant être aimé, il voulait être craint, être haï même.

Les scènes les plus odieuses se succédaient: oubliant ce qu'il devait à son éducation et à son rang, le vieillard ne reculait pas devant les expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il eût tenu dans ses mains une preuve qui lui permît de tuer l'un des deux amants!

Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre à se battre....

Silvereal était lâche: ce n'était pas l'homme du combat loyal, face à face. Il était de ceux qui s'embusquent au détour d'un chemin, abrités derrière les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrière....

Et tel était l'homme auquel Mathilde, aimante, honnête, pleine d'ardeur et de vitalité, se trouvait unie par un lien indissoluble.

Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots consolateurs. Il est des désespoirs que rien ne peut adoucir, surtout quand devant toutes les espérances, se dresse un mur infranchissable.

On frappa à la porte.

La femme de chambre entra et remit une carte à Marie de Favereye.

Elle y jeta les yeux. Puis:

--Faites entrer, dit-elle.

Et se tournant vers sa soeur:

--Écoute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et peut-être trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destinée.

--Hélas! je ne l'espère pas.

A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arrêtant à quelques pas des deux dames, salua profondément.

C'était Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torrès, celui qui, sauvé par les frères Droite et Gauche, avait juré de consacrer sa vie tout entière à l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts.

Et combien maintenant il était différent de lui-même!

Ce n'était plus ce visage pâle, creusé par les insomnies et les remords, cet oeil enfiévré d'une passion malsaine.

Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturité.

Martial avait la beauté mâle, énergique, vigoureuse de l'artiste qui croit en lui et s'est créé un magnifique idéal.

Déjà il avait repris ses études, et plusieurs succès étaient venus le récompenser de ses efforts. Mais il sentait lui-même qu'il n'avait pas encore donné la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout, il redoublait de travail et d'activité.

On eût dit qu'un but nouveau s'était imposé à lui.

En ce moment, il venait rendre compte à Marie de plusieurs actes de bienfaisance dont il avait été chargé par elle.

Tous les matins, dès l'aube, le jeune homme se rendait dans les quartiers misérables: il surprenait les douleurs inconnues, les désespoirs qui se cachent, et éprouvait une indicible joie à soulager les pauvres et les déshérités.

--Je vous laisse, dit Mathilde.

Elle attira sa soeur contre sa poitrine.

--Ah! toi, du moins, murmura-t-elle à son oreille, tu as su te créer une vie nouvelle....

--Pourquoi ne pas m'imiter?

--Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin m'enlève jusqu'à la liberté de mon esprit!

Marie l'embrassa encore une fois, en lui répétant: «Courage!» puis elle revint auprès de Martial:

--Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matinée a-t-elle été bonne?

--Madame la marquise jugera par elle-même; voici la liste des malheureux que j'ai visités.

Il remit à madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement. Parfois des exclamations lui échappaient:

--Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas, il faudra placer les enfants... car dans ces misères, c'est surtout à l'avenir de ces chères créatures qu'il convient de songer.

Puis:

--Un ouvrier, qui a été blessé pendant son travail... ceux qui tombent à ce champ de bataille ont droit à toute notre estime. Veuillez vous enquérir de ce qu'il sait faire, et nous tâcherons de lui donner des travaux à surveiller, à diriger....

Et ainsi à chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye trouvait à formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit et un inaltérable sentiment de justice et d'humanité.

Quand elle eut achevé, elle donna quelques instructions à Martial, puis l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se leva comme pour l'inviter à prendre congé.

Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait à chaque instant, semblait hésiter à se retirer.

--Avez-vous quelque chose de plus à me dire, mon ami? demanda doucement madame de Favereye.

--Moi, madame, en vérité, je n'ose.

--Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence à me faire?

--Peut-être.

Le front de Marie se couvrit d'une ombre légère.

--Une confidence ou une confession? demanda-t-elle.

--Une confession! que voulez-vous dire?

--Ne vous ai-je pas affirmé que je remplacerais auprès de vous la mère que vous avez perdue, et qui était tout bonté et tout indulgence.... A elle vous auriez tout avoué, jusqu'à vos fautes. C'est cette même confiance que je réclame de vous.

--Mais je vous jure!...

--Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... Hélas! j'ai une douloureuse expérience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans l'âme des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle?

--Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites!

--Pardonnez-moi!

--Oui, j'ai été coupable autrefois! oui, cette misérable a possédé mon coeur, mon être tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de probité et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce passé s'est évanoui comme un mauvais rêve, je marche la voie droite, tête haute, coeur ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma mère ne m'a pas encore pardonné!

Disant cela, Martial s'était levé.

Ses yeux brillaient d'une noble indignation.