Les loups de Paris II. Les assises rouges

Chapter 18

Chapter 183,684 wordsPublic domain

--Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième. Bah! ce sera pour le quatrième.

Mais le troisième tomba net sur les épaules de l'homme....

Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair....

L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas les conditions du programme....

--Cinq!

C'était fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.

--Vous permettez? demanda-t-il.

Et sans attendre de réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules....

Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la douleur devait être atroce....

Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à sa place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la casaque dont on l'avait dépouillé....

--C'est une mystification, dit un surveillant.

De fait, ils étaient tous consternés.

--Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.

--Soit....

La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en deux coups du fouet de nouvelle invention....

--C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.

Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à la main:

--J'offre de frapper le patient!...

--Tu n'auras pas la force....

--Essayez.

--Soit.

Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse, le _râble_ semblaient taillés en plein bronze....

Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute faible de cet exécuteur de hasard.

--Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit....

Il n'acheva pas.

On entendit un cri, un râle.

L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol.

Un seul coup du _cat-o'-nine-tails_ l'avait abattu.

Le médecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres.

--Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux s'il réchappe de cette première alerte....

C'était fait.

Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue.

C'était le soir de ce même jour qu'un forçat s'approchait d'Exupère.

Nous l'avons dit, c'était Biscarre.

Oui, c'était Biscarre qui était là, méconnaissable, le visage coupé par les fissures que la flamme semblait y avoir tracées.

L'autre condamné, l'incendiaire, était bien loin.

C'était Biscarre qui s'était fait reprendre à sa place.

C'était Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'était lui qui avait porté le coup effrayant.

Et maintenant, calme, maître de lui, il parlait à Exupère, tandis que les forçats, ayant reconnu le roi des Loups, le protégeaient contre toute intervention indiscrète.

Exupère avait levé la tête et le regardait.

--C'est à vous que je veux parler, dit Biscarre.

--A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.

Biscarre tira de sa poche un papier plié et, l'ayant ouvert, le mit sous les yeux d'Exupère.

Celui-ci poussa un cri.

--Qu'est-ce que cela? cria-t-il.

--Je vous le demande.

Déjà le forçat--l'ancien élève du curé Dosmadot--avait saisi le papier et l'étudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.

C'est que sur cette feuille des caractères étaient tracés....

Caractères étranges, hiéroglyphes incompréhensibles pour tous, croisement de lignes bizarres.

En une seconde, Exupère retrouvait tout son passé, toutes ses études qui avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le malheureux avait la nostalgie du travail.

Voici que, dans la main d'un forçat, il voyait un trésor que nulle richesse au monde ne pouvait payer.

Car, il n'y avait pas à douter, c'était bien une de ces écritures indiennes remontant aux siècles les plus éloignés, intraduisibles pour tous.

Pour tous... excepté pour lui, Exupère.

--Comprenez-vous ce qui est écrit sur ce papier? demanda Biscarre, qui suivait avec anxiété les expressions multiples qui se traduisaient sur ce visage transfiguré.

--Si je comprends!

Exupère eut un rire dédaigneux, auquel répondit un cri de joie de Biscarre.

--Tu peux me traduire cette inscription?

--Oui....

--Si tu le fais, tu seras libre.

--Libre!

Exupère baissa la tête et murmura:

--A quoi bon?

Biscarre se mordit les lèvres.

Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'était nécessaire. En cet homme, sevré depuis si longtemps de tout ce qui était sa joie, il y avait une puissance plus forte que tout espoir de récompense: c'était l'orgueil.

Exupère se sentait en présence d'un de ces problèmes que nul ne pouvait résoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait volé, qu'un misérable, gavé de tous les honneurs de la terre, avait dépouillé de ce qui était la chair de sa chair, le sang de son sang.

Tout à coup, une pensée sinistre traversa son cerveau:

--Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix étranglée.

--Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui avait dicté cette question.

--Ah! c'est lui!

Biscarre se souvint. Dans sa pensée, le travail venait de s'opérer rapide. Maintenant il savait. Exupère se croyait en butte encore une fois à l'une des obsessions dont l'académicien l'avait si longtemps poursuivi.

Exupère parlait:

--Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir à ce misérable ignare l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription est tombée entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit: Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet imbécile d'Exupère... Ha! ha! je suis muet!...

Biscarre lui prit la main.

--Écoutez-moi: je suis un forçat, un malheureux comme vous. Croirez-vous à ma parole?

--C'est selon.

--Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom de M. Lemoine.

--Ne prononcez pas ce nom!

--Et je puis vous en donner la preuve.

--Ah!

--Cet homme est mort!

--Mort!

Exupère se dressa sur ses pieds.

--Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.

Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupère lisait. Ce Lemoine était mort, mort paralysé, dans un état d'idiotie complète. On pleurait la mort de ce grand homme, de cette lumière....

Exupère releva la tête:

--Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais libre....

--Je vous l'ai dit... et je le répète... mais vous refusiez tout à l'heure?

--Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme vivait, moi! mais j'aurais couru à sa maison, j'aurais pénétré dans son cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais écrasé le crâne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqué... et je ne voulais pas devenir un véritable assassin! C'est pour cela que je refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie à vous!... Si vous me donnez la liberté, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!... Depuis si longtemps, je suis privé d'étude et de travail!

Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.

--Hâtez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!

--Vous avez raison. Avez-vous un crayon?

--Voici.

Exupère se courba sur les caractères bizarres.

Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription avait été prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractères avaient été moulés par lui sur les deux fragments de statue cambodgienne que le duc avait arrachés à la terre....

Exupère resta quelque temps silencieux....

Parfois il s'arrêtait en levant les yeux, il semblait chercher:

--C'est une langue perdue! dit-il.

--La langue des Khmers, fit Biscarre.

--Oui!... taisez-vous!...

Biscarre, immobile, attendait avec anxiété.

Exupère écrivait.

--Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronquée et ne présente qu'un sens incomplet....

Puis il continua, se parlant à lui-même:

--Statue du roi lépreux!... ceci est certain... mais un fragment au moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trésor....

--Donnez-moi l'inscription... peut-être comprendrai-je....

Exupère eut un sourire quelque peu dédaigneux.

Mais il remit le papier à Biscarre.

Voici ce qu'il avait tracé:

TROISIÈME ORIENT YACKSA COLOSSE... NAGA DOIGT DE PRÉA PUT... DEUX LIS... DOIGT DU ROI... OMBRE CROISÉE, LA EST LE TRÉSOR DES KHMERS A ANGKOR WAT

--Le trésor! enfin! cria Biscarre.

Puis, s'adressant à Exupère:

--Écoute-moi! je t'ai promis la liberté!... voici encore ce que je puis t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays où cette langue était jadis parlée?

--Oui, je le veux.

--Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.

--J'attendrai, fit Exupère.

Un signal partit du groupe des forçats. Biscarre s'éloigna rapidement.

Le lendemain, trois coups de canon annonçaient une évasion.

C'était--paraît-il--l'incorrigible incendiaire qui s'était enfui....

--Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.

Inutile de dire que cette sécurité devait être trompée.

Il y avait longtemps que le véritable incendiaire, que le personnage à la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.

Quant à Biscarre, qui, avec une incroyable habileté, avait su pénétrer dans le bagne à sa place, on sait qu'il avait pu arriver à temps pour déjouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus vigoureusement que jamais l'autorité dont on avait prétendu le dépouiller.

XIII

BISCARRE S'EXPLIQUE

En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines, exposant son plan au Conseil suprême des Loups et aux douze délégués désignés par le sort.

On l'avait écouté avec une admiration croissante, et plusieurs fois des murmures approbateurs l'avaient interrompu.

--Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui révèle le lieu où sont enfouis les trésors de Khmers est incomplète. Exupère m'a tout expliqué. Là-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples immenses, dédales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inépuisables qu'il avait prétendu soustraire à la rapacité des conquérants.

»Depuis longtemps déjà l'existence de ces trésors était soupçonnée. Plusieurs tentatives avaient été faites pour les découvrir. Mais le secret gardé religieusement depuis plusieurs siècles a déjoué toutes les recherches. Cependant des Européens sont parvenus à apprendre qu'un personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois, était préposé à la garde de ces richesses, destinées, à certaine date fixée d'avance par la légende, à reconstituer l'empire détruit. Ces Européens--dont je vous dirai le nom tout à l'heure--se sont mis à la recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du Feu... c'est, paraît-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques fidèles connaissent la mission, mais qui est vénéré par tous à l'égal des plus grands princes....

»Ces Européens surprirent cet homme et le tuèrent; ils espéraient soit trouver facilement la trace des trésors recherchés, soit tout au moins obtenir par ce meurtre des indications précises.

»L'événement déjoua ces espérances.

»Seulement, un Français qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait auprès du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis à la torture, mutilé, et enfin assassiné.

»En le dépouillant, nos Européens trouvèrent un papier sur lequel quelques notes étaient inscrites en français.

»Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au trésor.

»Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais la France, mais Paris.

»Il semblait évident qu'une partie tout au moins du trésor avait été transportée en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de Paris. Nos Européens n'hésitèrent pas. Ils se croyaient sûrs, sinon d'obtenir un succès complet, en somme d'être rémunérés de leurs peines et payés de leur crime.

»Ils revinrent à Paris, et les recherches commencèrent.

»Mais là où ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de pierreries, ils ne rencontrèrent que des blocs de pierre informes et qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.

»Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persévérance j'ai organisé à Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux cachés, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout à l'heure vous écoutiez les accusations ridicules et intéressées dirigées contre moi, oubliiez-vous donc les sommes énormes que j'ai fait tomber dans la caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce gâteau royal?»

Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'écoutaient son regard dur et puissant.

Il paraît que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la même façon que dans la société régulière.

Les affiliés qui écoutaient Biscarre, membres du conseil suprême ou simples délégués, appartenaient à ce que nous appellerions, si nous l'osions, l'aristocratie des forçats. Tout au moins, c'en était l'oligarchie.

Et tandis que la vile plèbe, les Muflier, les Goniglu (paix à leur cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un écu en poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.

La preuve de cette observation fut clairement accusée par l'assentiment que tous donnèrent aux paroles du roi des Loups.

Il reprit:

--Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilité, m'avait mis sur la trace d'opérations mystérieuses auxquelles se livrait certain grand personnage étranger, de fouilles opérées dans les sous-sols de Paris.

»Je devinai que le mystère dont s'entourait cet homme devait cacher quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'étendrai pas sur les moyens dont j'usai....

»Bref, une nuit, je le surpris....

»Ah! cet homme croyait son secret bien gardé. Mon apparition subite le frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature énergique et qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint même pas à me faire une égratignure... j'étais maître de lui....

»Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme était désespéré. Toujours espérant découvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait pour la deuxième fois un fragment de pierre qu'il estimait sans valeur....

»Quand je le quittai, j'avais moulé, sans qu'il s'en aperçût, l'empreinte des caractères tracés sur le bloc de pierre, comme déjà je possédais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de granit qu'il avait déterré naguère et qu'il avait relégué dédaigneusement dans un coin de son cabinet....

»Après avoir pris certaines mesures indispensables à la réussite de mes projets, je me mis en quête d'un homme qui pût traduire les inscriptions tracées en caractères incompréhensibles pour nous....

»La recherche fut difficile. Car, en vérité, ajouta Biscarre en ricanant, j'ai constaté combien le niveau des sciences philologiques s'est abaissé en France.

»Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupère. Je parvins à pénétrer au bagne de Rochefort, où la malheureux est retenu depuis six années....

»Sur ma demande, il a traduit les signes gravés sur les fragments de statue et m'a donné, avec une incroyable érudition, les détails les plus complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne subsistent plus que des ruines colossales....

»Oui, ces trésors énormes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces trésors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!»

Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixés sur Biscarre, dont la parole brève, énergique, avait fait passer en eux la conviction dont il était rempli lui-même:

--Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient traqués dans cette vieille société où ils étouffent. A nous le monde! à nous la force que donne la richesse! Avec les trésors du roi des Kmers, nous érigerons là-bas, par delà les mers, un royaume étrange, dont la puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume des criminels, des forçats! De là, nous nous répandrons sur toute la terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre comme des réprouvés, mais comme des conquérants. Nous serons l'armée du mal, le peuple du crime!

»Guerre aux hommes! Guerre aux possédants!... Nous serons la nation vengeresse qui fera expier à l'humanité ses fausses vertus et ses réprobations hypocrites!...

»Comprenez-vous, mes maîtres, moi, Biscarre, votre roi, je vous créerai un asile inattaquable d'où vous vous jetterez sur le monde pour le dévaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec notre or, nous défierons les plus forts, nous achèterons les consciences, nous soulèverons les fils contre leurs pères, les déshérités contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...

»Nous appellerons à nous tous les bandits qui, poursuivis comme des bêtes fauves, jettent à la société qui les poursuit des menaces impuissantes, et tombent épuisés sous la hache qui les frappe... Qu'ils viennent à nous, et nous leur donnerons des armes!

»Je veux que le royaume du mal soit en épouvante à tous les peuples! Cet enfer--que leur imagination a créé--je veux le réaliser, moi, sur la terre!...

»Vous tous qui m'écoutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider à remplir cette tâche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites! êtes-vous prêts?...»

Tous, debout, frémissants, s'écrièrent:

--Oui! oui! nous sommes prêts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...

--Bien! mes fidèles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...

Il y eut un redoublement d'attention.

--Avant tout, il faut nous emparer de ces trésors... J'ai besoin de vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a découvert les deux fragments de statue est en possession d'un papier important, je dirai plus, indispensable; c'est celui où sont tracées les indications qui permettront de retrouver le troisième bloc de pierre... Exupère m'a affirmé que ces fragments ne devaient être qu'au nombre de trois.

--Si vous avez saisi le sens renfermé dans l'inscription incomplète déjà traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-même qui, placée dans certaine position, doit, par la projection de son ombre, désigner la place exacte où les trésors sont enfouis... donc il nous faut le troisième morceau qui la complète... Seul, le papier dont je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher à celui qui le détient... il faut l'assassiner....

--Nous le tuerons, dit un des Loups.

--Quel est son nom? reprit un autre.

--Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes dernières dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise... Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystérieuse qui a montré la prétention de lutter contre nous. Je veux l'abattre, avant que nous quittions la France pour marcher à la conquête des trésors....

--Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.

--Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la prudence! la moindre indiscrétion pourrait compromettre notre oeuvre.

--Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.

--Jusque-là, silence! Cachez-vous dans vos tanières comme des fauves, prêts à bondir au premier signal; ne cherchez pas à savoir où je suis avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!

Un dernier cri de: Vive Biscarre! ébranla les voûtes antiques des souterrains de l'Hôtel-Dieu.

Quelques instants après, l'obscurité reprenait possession de ces cryptes sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant les grilles rouillées des larges baies.

XIV

PARADIS OU ENFER

Laissons pendant quelque temps le roi des Loups à ses ténébreuses machinations et revenons à celui qui, menacé par sa haine, oubliait dans les joies d'un amour insensé les désespoirs de sa vie passée.

Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.

Depuis que, pour la première fois, Isabelle de Torrès, belle à damner un saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononcé ces mots passionnés:--Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un rêve.

Et, de fait, ses sensations procédaient à la fois de l'engourdissement et de l'ivresse.

Si parfois il s'éveillait de cette torpeur sensuelle, c'était dans une sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et âcres l'arrachaient à cette demi-somnolence.

C'est qu'en vérité cette femme possédait, pour les choses d'amour, une puissance infernale. Son souffle était à la fois capiteux et enivrant; ses baisers tuaient l'âme et le corps, comme ces poisons des Borgia qui éteignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-même.

Et Jacques ne résistait ni ne tentait de résister.

Où il était, où il allait, il ne le savait plus. La pente était glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait béant au-dessous de lui.

Sa conscience s'était endormie, son intelligence sommeillait.

Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans même savoir ce qu'était cette vie. C'était l'effarement cérébral de l'homme saisi par un engrenage et dont le corps, lancé par le levier de fer, tourne dans le vide avant d'être broyé entre les cylindres qui le tueront....

D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.

Jacques était sa proie. Elle l'avait pris. Il était à elle.

Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui semblait une sorte de révélation.

Comme toutes les courtisanes--qui bien avant les poëtes et les romanciers, ont inventé la théorie de la réhabilitation--le Ténia avait oublié son passé. L'empoisonneuse du duc de Torrès prétendait découvrir en son âme toutes les délicatesses et toutes les innocences; celle qui avait surexcité la passion sénile de Silvereal jouait naïvement toutes les pudeurs.

Plus n'était question--fût-ce au plus profond du souvenir--de Martial, dont elle avait exploité le talent et en qui elle avait engourdi, sinon tué, tout sentiment qui ne se rapportât pas à elle-même... de sir Lionel, qui s'était brûlé la cervelle à ses genoux et dont elle avait dédaigneusement repoussé le corps de sa petite mule bleue.

En vérité, ce cynisme d'oubli était admirable. Et, pour elle, passé, présent, avenir, se résumaient en un mot: Amour! en un seul nom: Jacques!...

Elle avait des chatteries adorables et avait retrouvé toute la _félinité_ de sa nature première. Dominatrice, elle s'était faite humble. Violente, elle était devenue soumise. Elle avait des terreurs d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait quelque réveil d'énergie.

Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.

Alors elle l'enveloppait dans le réseau de ces enchantements que la Mythologie prête à Circé.

Parfois elle se prenait à craindre qu'on ne le lui enlevât.

Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom d'amour à cette dépravation cérébrale qui ne demande à la femme que la satisfaction des sens.

Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne déploya plus d'habileté ingénieuse que ne le faisais le Ténia.