Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 17
--Mais vous regardez à l'envers! cria Exupère.
M. Lemoine eut un sourire dédaigneux.
--Enfant! fit-il.
Immédiatement, ordre fut donné d'admettre en toute franchise Exupère et ses trésors.
Il plia sa longue échine et sortit enchanté.
Le savant trottinait sur ses pas.
Il mit la main sur l'épaule d'Exupère:
--Alors vous savez lire là dedans?...
--Tiens! c'te bêtise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu!
M. Lemoine éternua de nouveau.
--Eh bien! mon ami, dès que vous serez installé, venez me voir. Voici ma carte.
--Oh! ça ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages à faire.... Ça fait bien un bon mois....
--D'où venez-vous?
--Du village de N..., à quatre-vingts lieues.
--Et vous faites le voyage à pied?
--C'est moi le cheval... je tire ma charrette....
M. Lemoine le considéra avec stupéfaction. Il eut d'abord l'idée de lui offrir de l'argent. Mais se souvenant de la théorie de M. de Talleyrand sur le premier mouvement, il s'abstint, préférant attendre....
Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupère de son bon vouloir. En somme, c'était un bonheur que pareille rencontre.
Exupère chercha à se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de deux heures de recherches, il découvrit sous les toits, rue des Grès, un vaste grenier où pullulaient les rats et les araignées.
Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.
C'était un rêve. Il est vrai qu'en ce temps-là, on ne songeait pas encore à baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.
Des âmes compatissantes prêtèrent trois chats à Exupère et la lutte commença. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La victoire resta aux chats, les rats déguerpirent.
L'installation eut lieu.
Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'énergie, Exupère installa des rayons, et un mois ne s'était pas écoulé que les livres du vieux Dosmadot étalaient gravement en rangs serrés leurs dos de parchemin.
Exupère compta son argent.
Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.
Il se souvint alors de M. Lemoine et se présenta chez lui.
Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois payée, la portière d'Exupère l'avait tenu au courant des faits et gestes de son futur protégé.
On devine le reste.
L'exploitation régulière commença.
Exupère, qui avait traîné une charrette, dut s'atteler à la gloire de M. Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le _Sic vos non vobis_... fût la devise de l'académicien. Exupère se mit à la besogne avec une énergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.
Il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'ignorance complète dudit Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus étranges, écrites avec les caractères les plus baroques....
M. Lemoine avait toujours les poches bourrées d'autographes de sauvages, et il était admirable de désinvolture lorsque tirant son mouchoir il laissait tomber une épître qui lui arrivait en droite ligne de Shang-Haï, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait en disant:
--Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-là ont une façon de tourner une phrase....
On prenait la lettre, on faisait une tête désappointée, Lemoine remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait agréablement chatouiller son ouïe:
--Un puits de science!
Or, tout en travaillant pour le compte de l'académicien, Exupère, enchanté de l'existence, préparait un grand ouvrage dont le titre importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la linguistique.
A vrai dire, il élevait un monument.
Si j'en disais le titre, on pourrait vérifier, car le livre a paru, ainsi qu'on va le voir....
M. Lemoine avait flairé la chair fraîche, et, un beau jour, il interrogea celui qu'il appelait son élève sur ses travaux.
--Oh! vous ne comprendrez pas! répondit naïvement Exupère.
--J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractère.
--Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.
Il tint sa promesse.
M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer, disait-il, à quelques confrères....
--Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.
Et il accabla Exupère de besogne, sans doute pour l'empêcher de s'ennuyer.
Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.
M. Lemoine donnait mille prétextes.
Il étudiait, il commençait à saisir. Et il accablait Exupère des louanges les plus hyperboliques.
Les jours furent des semaines et les semaines des mois.
Pas de manuscrit.
Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui existent à Paris, Exupère aperçut un livre dont le titre le fit tressaillir....
Sous ce titre il y avait un nom....
Et ce nom était celui de Marie-Népomucène Lemoine, membre de l'Institut, officier de la Légion d'honneur, etc.
Exupère trembla de tous ses membres.
C'était un homme de la nature. Ses rages étaient folles.
Il entra et marchanda le livre.
Cela coûtait quarante francs.
Il jeta presque ces deux pièces d'or au nez du libraire et s'enfuit, emportant le livre comme s'il l'eût volé.
Il alla s'enfermer dans son grenier.
Malédiction! c'était son ouvrage! pas un mot n'était changé! Si fait! il y avait quelques sottises typographiques que l'imbécile Lemoine n'avait même pas su corriger.
Exupère grinçait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous son bras et courut chez l'académicien.
Celui-ci, le voyant blême, blêmit et comprit tout.
--C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupère.
--Mon ami! commença le professeur.
--Voleur! hurla Exupère.
Il y avait là un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses épaules....
Exupère le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur le crâne du savantasse....
Situation que le langage moderne traduirait comme suit:
--Il était allé peut-être un peu loin....
Si loin d'ailleurs que maître Lemoine avait la tête fendue, ni plus ni moins. Ce crâne vide--gonflé de vanité--n'avait pas fait résistance. Il s'était crevé comme un oeuf vide....
L'homme était tombé sur le parquet et le bloc avec lui.
Double sonorité qui avait appelé les laquais.
On était accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupère, qui s'était défendu avec une énergie de sauvage.
Il était vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut immédiatement arrêté.
Le cas était flagrant. D'ailleurs, Exupère ne niait rien. Son affaire était de celles qui ne valent pas la discussion. Il était en route pour l'échafaud et allait bon train.
Par malheur pour l'académicien d'abord, et pour Exupère ensuite, le crâne en question était de ces objets dont on peut dire que les morceaux sont encore bons.
Un praticien émérite--membre de l'Institut,--raccommoda lesdits morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cassés et recollés sont plus solides qu'au temps où ils étaient neufs, le savant se trouva de nouveau en possession d'un crâne de première qualité.
Ceci améliorait la situation d'Exupère, comme bien on s'en doute.
Le jour vint où il comparut devant les assises.
La démolition de ce crâne officiel avait vivement préoccupé l'opinion.
Il ne faut pas oublier que le savant était vénéré, adoré, choyé comme une des gloires de la France. Il était le seul que dans les revues à gros format on osât faire entrer en lice contre les érudits d'outre-Rhin.
Le ban et l'arrière-ban du monde académique s'étaient donné rendez-vous pour assister au jugement de l'assassin.
Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:
«Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la salle. Ce monstre à face humaine est un des criminels les plus repoussants qu'il nous ait été donné de voir figurer sur le banc abject des accusés.
»Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a véritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncés sous l'orbite semblent lancer des éclairs, et ses longues mains, qui se crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.»
Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon être maigre.
Du reste, il faut reconnaître que l'aspect d'Exupère n'avait rien de sympathique. Cet homme, qui avait toujours vécu en dehors du monde, semblait appartenir à une race spéciale. C'était en quelque sorte la première fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances, bon Dieu!
Si du moins il eût témoigné quelque repentir!
Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la vérité....
Et quand l'académicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux, comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son inépuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu payé de retour....
Exupère se leva furieux et lui montrant le poing:
--Vous êtes un menteur et un voleur! cria-t-il.
Scandale regrettable à tous les points de vue.
Certes, le savant se contenta d'opposer le dédain de la pitié à des accusations aussi insensées.
Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non plus le ministère public....
En vain le président, dans son interrogatoire, dont l'impartialité fut très-remarquée, adjura-t-il Exupère de revenir à des sentiments humains.
--Vous êtes un grand coupable, lui dit-il, et vous êtes un de ces êtres qui sont la honte de l'humanité. Mais tout sentiment ne peut être mort en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que l'univers entier nous envie, de vous avoir dérobé le fruit de vos veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis! rétractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....
--Monsieur le président, dit Exupère, au nom de la conscience publique, je déclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par cet homme: il m'a volé la chair de ma chair et le sang de mon sang.
--Accusé, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me confère....
--Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui avez raison?
Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise sur ses fauteuils professionnels.
La magistrature debout avait peine à se contenir.
Le réquisitoire fut foudroyant.
Il eut toutes les colères et tous les anathèmes.
Pas une formule ne manqua.
On reculait épouvanté; il fallait un exemple; il appartenait à MM. les jurés de venger la société, la science, la France!...
--Quoi! s'écria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du pracrit, de l'annamite comme de ça, notre pays a cette gloire immense de posséder l'homme _qui_, le premier, a pénétré les arcanes mystérieux de ces sciences admirables _qui_ sont la clef de l'histoire merveilleuse de l'humanité _dont_ les annales sont aujourd'hui livrées à l'étude de tous ceux _qui_ cherchent dans le passé les germes de l'avenir... L'avenir, messieurs, voilà le grand mot! Qui sait quels trésors de science, d'érudition, de dévouement gisent encore à l'état latent dans l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trésors, cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il était seul, nourri, alors qu'il était sans pain, habillé, alors qu'il était nu....
--Éclairé et blanchi, pendant que vous y êtes! s'écria Exupère hors de lui.
L'indignation ne connaissait plus de bornes.
Les gendarmes eux-mêmes avaient honte de leur accusé.
--Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux à l'oreille d'Exupère.
Il faut le reconnaître, le sauvage manquait absolument de tenue.
Il n'avait pas choisi d'avocat. On le défendit d'office.
On plaida la folie.
--Regardez, messieurs les jurés, regardez ce crâne oblong, ce front proéminent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites, et, après cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous reconnaîtrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez devant vous une de ces énigmes physiologiques qui sont du domaine de la science des aliénistes.
Et ainsi pendant sept quarts d'heure.
--Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le président à Exupère.
Celui-ci se leva plus calme.
--Pardon, monsieur le président... pensez-vous qu'il existe en France quelqu'un qui sache le sanscrit?
--Certes, la France est riche en érudits qui... Mais pourquoi cette question?
--Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces érudits dont vous parlez. Je réciterai quelques vers de Ramayana, pris au hasard, et nous demanderons à l'honorable M. Lemoine d'en donner la signification. Je parie ma tête qu'il se déclarera incompétent, attendu qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connaît à peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le président, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurés, que jamais de sa vie cet homme n'a été en état d'écrire une seule ligne du livre qu'il a eu l'impudence de signer.
Ces paroles avaient été prononcées avec une certaine dignité qui contrastait avec l'attitude générale de l'accusé.
Il y eut un moment de silence.
L'académicien fit un mouvement, et, se levant à demi, dit ceci:
--Bouddha a dit: Courbe la tête sous l'injure de ton ennemi et attends que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vérité descende sur la terre... _Bahamava pricoun Gazman a belidjar_!
--Ça! s'écria Exupère en éclatant de rire, ce n'est même pas de l'auvergnat.
Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit à sa façon et avait prêté à Bouddha un boniment dont il était parfaitement innocent:
--Canaille! va! lui cria l'accusé.
--Les débats sont clos, prononça le président.
La délibération du jury fut courte.
La réponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de circonstances atténuantes.
Exupère fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
--Les travaux forcés! fit-il en haussant les épaules. Allons! rien de changé!
Il y avait six ans que ce jugement avait été rendu.
Exupère était au bagne de Rochefort....
Chose bizarre. Une fois séparé du monde et enseveli sous la casaque du forçat, ce malheureux avait retrouvé sa douceur des anciens jours.
Taciturne et silencieux, il s'était renfermé dans son mutisme, comme dans un sépulcre.
Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du bagne, il avait repris, seul, sans livre, aidé seulement de son admirable mémoire, ses travaux de linguistique.
Parfois, lorsque des étrangers se présentaient, il remplissait les fonctions d'interprète, toujours impassible, paraissant ne pas entendre les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense érudition.
Sa santé allait s'affaiblissant. Il était évident que la douleur muette l'entraînait rapidement vers la tombe.
C'était pour parler à Exupère que Biscarre avait pénétré dans le bagne de Rochefort....
Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue fût affilié aux Loups de Paris.
De sa sinistre aventure, il ne lui était resté au coeur qu'un sentiment unique, indéracinable, un mépris profond pour l'humanité.
Il se sentait presque heureux d'être au bagne, c'est-à-dire à jamais séparé de cette société où on volait les travaux de linguistique comparée. S'il eût voulu cependant, il eût obtenu sa grâce.
L'honorable académicien, que sa première _flouerie_ (première avec Exupère) avait mis en goût, brûlait du désir de publier un livre nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pâmer d'aise les patentés de la science officielle. Il avait cherché à remplacer Exupère. Mais la devise des académies est pareille à celle de Nicolet:
«De plus fort en plus fort!»
Après le travail mirifique de l'élève du curé Dosmadot, il fallait reculer jusqu'à l'impossible les limites de la science sacrée.
Mais qui en était capable? Point lui à coup sûr. Il avait eu la délicatesse de chercher longtemps, très-longtemps un nouveau secrétaire. Mais les amateurs de ces sortes d'études abondent peu. Et le savantasse avait dû s'avouer que les Exupère étaient aussi difficiles à trouver qu'une idée neuve. Alors il s'était rendu dans le cabinet du ministère. Et là, le vieux crocodile avait versé quelques pleurs sur son ex-confident.
Quelle belle âme! On avait été ému?... Des renseignements avaient été pris au bagne. La conduite d'Exupère autorisait pleinement une mesure de clémence. Alors l'académicien avait fait savoir au forçat que, s'il consentait à entrer de nouveau à son service particulier, en s'engageant à mettre à sa disposition les trésors d'érudition qu'il possédait, il pourrait recouvrer sa liberté.
Et savez-vous comment Exupère avait accueilli ces effusions d'un coeur généreux?
Il avait répondu à l'envoyé d'un savant altéré de gloire, qu'il préférait manger les _gourganes_ toute sa vie, porter double chaîne, tomber sous le bâton des gardes-chiourmes, plutôt que de prêter les mains et le cerveau à cette infamie.
Incorrigible! c'était le mot....
Il resta au bagne.
Sa plus grande souffrance, la seule, à vrai dire, tant il était philosophe, c'était la privation de livres. Il avait la nostalgie du sanscrit. C'était un tantalisme poussé à l'état aigu. Il eût donné un bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractères cunéiformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....
Or, un soir qu'il rêvait, assis au bord de la mer, ce qui lui était souvent permis, grâce à la protection du médecin, qui avait obtenu pour lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un homme, un forçat, s'approcha de lui.
Ce forçat portait un bonnet vert. C'était un condamné à vie.
Costume semblable d'ailleurs à celui d'Exupère.
Certes, si quelque gardien eût passé par là en ce moment; si, curieux de regarder le visage de ce forçat, il se fût détourné pour le voir, il eût poussé un cri de surprise.
Ce forçat était inconnu à Rochefort, il n'était pas immatriculé sur le livre d'écrou.
Mais ce personnage était bien gardé. A quelque distance, on eût pu apercevoir un groupe de forçats qui semblaient avoir organisé autour de lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.
C'était Biscarre.
Pour entrer au bagne, il avait dû déployer autant d'habileté, de prudence, que tant d'autres en déploient pour s'évader.
Et de fait, l'invention était des plus originales.
Il faut bien comprendre que l'entrée du bagne était gardée d'une façon toute spéciale.
Pour empêcher les forçats de s'évader, les gardes-chiourmes se fiaient, à l'intérieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils apportaient aux rondes de surveillance.
Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent à lutter continuellement, venait de l'extérieur.
Le forçat livré à lui-même entre les murailles du bagne doit faire appel à une ingéniosité qui est des plus rares et qui a fait la réputation légendaire des Collet et des Fanfan.
Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout l'arsenal nécessaire à l'oeuvre de liberté, ce qui suppose une tension d'esprit, une habileté de mains, une persévérance véritablement exceptionnelles.
Mais c'est de l'extérieur que viennent les instruments microscopiques, les ressorts de montre, les _bastringues_, grâce auxquels le forçat pourra scier les barreaux, les vêtements qui le déguisent, les perruques et les faux cheveux qui le rendent méconnaissable.
Aussi la surveillance organisée à la porte est-elle si minutieuse que sans un ordre d'écrou ou une permission ministérielle, il est impossible de pénétrer dans ce lieu, qui rappelle l'_hadès_ des anciens.
Biscarre n'était pas assez novice pour se livrer de façon ridicule.
Or, voici ce qui s'était passé:
Il se trouvait à cette époque au bagne de Rochefort un forçat qui avait eu le tort d'enfumer dans une métairie sa mère et son frère, dont il prétendait hériter.
Pour ce il avait mis le feu à la bâtisse: seulement le hasard s'était déclaré contre lui, une poutre l'avait frappé à la tête alors qu'il cherchait à fuir.
Conclusion: il était borgne, et son visage, affreusement couturé par la flamme, ayant conservé une teinte sanguinolente entreillissée de blanc, était la chose la plus épouvantable qu'il fût donné de regarder.
A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se détournait quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mêmes, quoique rompus à toutes les émotions, évitaient de le regarder en face. Il paraissait d'ailleurs résigné à son sort et nul ne se fût imaginé qu'il aspirât à rentrer dans la société, d'où l'eût chassé sa monstrueuse laideur.
Cependant un soir--le soir même qui précédait les scènes qui vont suivre--le misérable manqua à l'appel.
En vérité, c'était trop d'audace.
Tenter de s'évader, lorsqu'au premier pas on était certain d'être reconnu, lorsque le signalement était de ceux sur lesquels on ne peut se méprendre, c'était folie.
Aussitôt qu'on s'était aperçu de sa disparition, le canon du fort avait jeté aux échos les trois coups réglementaires invitant les paysans à courir sus à la bête fauve.
Puis les renseignements indispensables avaient été immédiatement affichés.
Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matinée ne devait pas s'écouler sans que la brebis galeuse ne fût réintégrée de force au bercail.
C'était justement raisonné.
Et la preuve, c'est que, trois heures après le lever du soleil, deux paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un individu d'une laideur effroyable, au visage rongé par le feu, à l'oeil fermé et bordé de paupières rouges et boursouflées.
On tenait l'évadé.
Restait à déterminer la peine qu'il devait encourir.
Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il suffisait de lui appliquer un châtiment administratif, d'autant plus que le simple raisonnement devait suffire à le convaincre de l'inanité de toute tentative ultérieure.
Ce que d'ailleurs l'autorité lui expliqua, en détaillant, avec des ricanements, les monstruosités physiques qui constituaient son signalement:
--En vérité, c'est à n'y pas croire; mais, misérable, regardez-vous dans un miroir! Vous osiez prétendre à l'évasion!... Regardez donc cet oeil suintant, ce front crevassé, cette lèvre tordue....
Le malheureux ne répondait pas; à peine s'il poussait quelques grognements inarticulés.
--Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.
--Bah! une cinquantaine de coups de bâton....
--Cela suffira.
L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.
--Le plus tôt sera le mieux... Finissons-en....
--D'autant que voici l'heure du dîner....
--Et que nous tenons à dégager notre responsabilité.... Allons.
On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été qu'une masse inerte....
Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au châtiment... à l'expiation....
L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture....
Un condamné à vie s'avança tenant à la main l'instrument du supplice. En cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le _cat-o'-nine-tails_, touffe de neuf lanières, garnies de petites balles de plomb.
L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec comme un coup de feu.
Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de bois.
Il faut dire que chaque coup du _cat-o'-nine-tails_ était compté pour dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme consacré, que le patient devait recevoir.
Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.
Il ne remua pas.
Deux! Il y eut du sang.
Même immobilité.