Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 16
A peine avait-il prononcé ces paroles que le misérable fut entraîné... il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux la tête du condamné....
Si cruels que fussent les assistants, cette scène terrible, cette prompte expiation qui avait frappé le coupable comme un coup de foudre avait serré toutes les poitrines.
La mort avait passé par là. Les plus hardis étaient pâles, les plus audacieux se sentaient frissonner.
Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de son énergie et de son pouvoir.
--Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore d'autres coupables.
Disant cela, il se tourna vers le banc des accusés.
Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa à son tour sur le banc qui lui servait d'appui.
C'était le moment fatal.
--Grâce! articula Goniglu.
--Grâce! grogna Muflier.
Biscarre les considéra avec ironie.
--En vérité, dit-il, ces hommes valent à peine le coup de hache qui les tuera!
--Un coup de hache! s'écria Goniglu.
Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il eût voulu constater que sa tête tenait encore sur ses épaules.
--Enlevez ces hommes! dit Biscarre.
Les exécuteurs s'approchèrent d'eux.
Réellement, il n'y avait aucune résistance à craindre; nos deux amis se laissaient aller comme de simples torchons mouillés. On entendait un râle sous les moustaches éplorées de Muflier, et du nez de Goniglu sortait un sifflement qui rappelait à s'y méprendre le grincement des trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillité des parents.
Biscarre appela un des hommes et prononça quelques mots à son oreille.
Goniglu s'était accroché de ses ongles, de ses mains, à Muflier. Lierre contre chêne.
Mais le chêne était déraciné!
Voici que les deux amis furent violemment séparés.
Quelques secondes se passèrent; on entendit le choc lourd et sinistre qui avait annoncé la mort de Pierre le Cruel.
--Ho! fit Goniglu, qui n'était plus ni vert, ni bleu, ni blanc.
--A l'autre! dit Biscarre.
Et quand il eut disparu, le même son se renouvela.
C'en était fait de ces deux braves.
O Hermance! ô Paméla! où étiez-vous à cette heure fatale? Viendrez-vous donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?
Cette double expédition avait, on le comprend, jeté un nouveau froid dans la foule des Loups....
Biscarre avait affirmé assez violemment son autorité pour qu'elle fût de nouveau assise sur des bases inébranlables....
--Maintenant, dit-il, écoutez-moi tous. Loin d'avoir négligé les intérêts de l'association, j'ai, au contraire, organisé une de ces entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait osé rêver.... Assez de luttes! assez de misères! je veux que les Loups, déshérités de tout repos, de tout bien-être, aujourd'hui poursuivis, traqués, ne dépensent plus en vain leurs forces dans des opérations mesquines et dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je veux que ces énergies violentes soient dirigées vers un but unique et grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....
Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.
--Si je n'ai point parlé plus tôt, c'est que mes plans n'étaient pas encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et l'heure de la révélation a sonné... Mais, conformément à nos statuts, il m'est interdit de dévoiler mes projets devant l'assemblée générale.
Il y eut naturellement un murmure de désappointement.
Mais, sans paraître s'en préoccuper, Biscarre continua:
--Je parlerai aux douze membres du conseil suprême qui siégent ici, et vous leur adjoindrez douze délégués que vous allez choisir immédiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la transgresser....
Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:
--Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort désigne douze d'entre vous; qu'il soit fait selon la loi....
Pendant que, groupés au fond du souterrain, les Loups procédaient au tirage des douze noms réclamés, Biscarre descendit du tribunal et s'approcha de Diouloufait....
Pendant toute cette scène, Dioulou était immobile, les yeux à demi fermés.
Biscarre lui posa la main sur l'épaule. Le colosse tressaillit.
--Ah! c'est toi? fit-il.
--Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.
Chose étrange, on eût dit que Biscarre était ému. Ce dévouement brutal, énergique jusqu'à la torture, jusqu'à la mort, avait-il donc ébranlé cette âme de bronze?
--J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, écoute-moi. Je t'ai tout donné, mon sang et ma vie. On m'aurait tué sans m'arracher un mot... Mais tout est fini entre nous.
--Que veux-tu dire?
--J'ai beaucoup réfléchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as tué la Brûleuse....
--Elle nous eût trahis!
Dioulou fit un geste.
--Laisse-moi donc parler! Tu as tué cette pauvre femme que j'aimais... et ça, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me séparer de toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me viendrait de mauvaises pensées, des tentations... J'ai résisté, tu le vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe où, comme un pauvre chien, avec mes regrets, traînant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, ça vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...
Biscarre était pâle.
--Ça vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!
Biscarre hésita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra longuement.
--Fais ce que tu voudras! dit-il.
--Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas méchant peut-être au fond. Mais, je le sais bien, moi... il y a des moments où tu as besoin de tuer... pour oublier....
--Tais-toi! s'écria Biscarre.
--Voici les noms des douze délégués, dit une voix.
--Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.
Puis se tournant vers l'assemblée:
--Vous tous, à bientôt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....
Tout bas, il murmura:
--Et je serai vengé... enfin!
XII
D'OU VENAIT BISCARRE?
Biscarre venait du bagne de Rochefort.
Ceci demande explication et nous oblige à raconter certaine histoire qui, à première vue, semble étrangère à notre récit, mais qui, ainsi qu'on va le voir, s'y rattache d'une façon aussi directe que possible.
Dix ans avant l'époque où se passe le drame que nous racontons, existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait l'étonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.
Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette rubrique: M. Exupère.
Exupère qui? Exupère quoi? A vrai dire, on s'en préoccupait peu. Ce n'était pas là un de ces hommes sur l'origine desquels pâlissent les biographes.
Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs tablettes, préfaces de la postérité, un individu qui logerait au sixième, ou plutôt au-dessus du sixième étage de la rue des Grès?
Non pas la rue des Grès que vous connaissez, qui, à l'heure présente, montre au passant des maisons presque blanches et des locaux habitables....
Mais la rue des Grès de nos pères, sombre, noire, étroite, avec maisons penchées qui, d'un côté à l'autre, semblent Roméo et Juliette cherchant à se donner un baiser.
Au-dessus du sixième, avons-nous dit.
Voici comme:
Dans ladite maison, Exupère, qui, depuis son arrivée à Paris, habitait le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, découvrit un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici du grenier dans lequel, dit le poëte, on est bien à vingt ans,--ce qui n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En somme, le faux grenier chanté par les gens qui logent au rez-de-chaussée avait souvent une petite fenêtre, d'où Rigolette et Gilbert découvraient cet océan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil, sur lesquels, radieux, se découpaient les dômes; la fenêtre avec son toit en saillie, où poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....
Vous croyez peut-être que là eût été le rêve d'Exupère....
On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....
Aussi vais-je m'empresser de vous le présenter....
Exupère avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize ans, il était parvenu à cette taille. Et sans dire:
--J'y suis, j'y reste, il y était resté.
C'était un enfant trouvé, qui avait été recueilli par un vieux prêtre, philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes frères!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels, leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en échange de ses conseils, qu'une seule chose... le repos.
On le croyait un peu nécromant. Et les vieilles bonnes gens--dites bonnes parce qu'elles passent leur vie à dire du mal d'autrui--prétendaient qu'il avait commerce avec le démon, et se signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empêchait pas d'aller tendre la main à son presbytère, où cela sentait souvent non pas le soufre, mais la bonne soupe aux légumes, préparée pour les pauvres.
L'un de ces fidèles, gavé et ayant pris peut-être une indigestion à ses dépens, le dénonça à l'évêque, qui, pour ne pas manquer à la tradition, accueillit la délation et envoya chercher le brave homme.
Il se nommait le curé Desmadot.
On en avait fait le père Dos-à-Dos, naturellement.
Il alla à l'évêché, obéissant avant tout.
On le reçut dans une pièce sévère. La mine du dignitaire cadrait avec la pièce.
--Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!
--Je demande pardon à monseigneur; je remplis régulièrement les obligations que m'imposent les services du culte.
--Au dehors, soit. Extérieurement, je le concède. Mais, lorsque vous êtes rentré au presbytère, vous ne priez pas... la prière est le pain du chrétien, etc....
--Je demande pardon à monseigneur, reprit le patient, je crois que peu de membres du clergé prient autant que moi....
--Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prédilection.
--Je vais le dire à monseigneur. Je prie, car je travaille sans cesse....
Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.
--Vous travaillez!... Et c'est là ce que vous appelez prier?
Le vieillard--il avait soixante ans, était petit et maigre et avait le visage d'un ascète--se redressa autant qu'il le put faire:
--Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au clergé, j'ai appris le grec....
--En vérité....
--L'hébreu....
--Vous dites!...
--Le sanscrit, le pali....
--Vous m'épouvantez....
--Le pracrit, l'hindoustani....
--Assez!...
--J'ai étudié le chinois et la langue du Mogol.
L'évêque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...
--Écoutez-moi, mon ami, dit l'évêque, je crois que vos intentions ne sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur... mais priez... priez....
Il y eut un moment d'arrêt.
--A propos, je vous serais obligé de m'adresser un petit travail, vous savez? une bribe... un rien... sur le quatrième livre du Pentateuque... Vous vous rappelez le deuxième chapitre.
Impassible, le père Dos-à-Dos récita en hébreu les premières lignes du chapitre indiqué....
--C'est cela, fit l'évêque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de l'idée-mère.
--J'adresserai une dissertation détachée à monseigneur.
--C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela à personne!
Le curé avait déjà compris; il s'inclina bas, très-bas, pour dissimuler un sourire.
Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du village.
Or, la nuit venait, il pleuvait à torrents. Dosmadot grelottait sous sa soutane mince, qui était pourtant la plus neuve qu'il possédât.
Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.
Il se hâtait donc, se plongeant à nouveau dans les spéculations de la philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose d'innommé dans la série des sons, frappa son oreille.
Il s'arrêta brusquement et tendit le cou.
Le même bruit se renouvela.
En même temps, la pluie redoublait.
Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque chose d'humain....
Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un fossé d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'étant accroupi sur le sol détrempé, étendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme grouillante... Doucement il saisit l'objet.
Ce qui était là, clapotant, clabaudant, vagissant, c'était simplement un enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspérée de ses petits membres grêles. Le curé, sans hésiter, se dépouilla de sa soutane et y enveloppa l'enfant; puis, remontant à cheval, les épaules fouettées par le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que la pluie perçait, il revint au presbytère.
Si ce furent des cris poussés par la gouvernante, on le devine; mais le curé n'y prit point garde, il savait de longue date que c'étaient des orages passagers. Et cela était si vrai, qu'une heure après le petit bonhomme, lavé, consolé, réchauffé, dormait du meilleur sommeil auprès du foyer devant lequel le bon curé le berçait.
Un enfant peut-il être jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se refusent à cette concession, en vérité il leur eût fallu une forte dose de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.
Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux rendre son apparence que ce simple mot: une araignée! Il avait une grosse tête, de longs bras qui semblaient des allumettes cassées en deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutôt, si fait... elles se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne révélaient pas une origine des plus aristocratiques.
Bah! tel le curé l'avait trouvé, tel il le garda. D'où venait-il? Qui avait jeté aux hasards du chemin cette pauvre créature qui ne demandait qu'à vivre? Il y avait là-dessous quelque douloureuse histoire de fille-mère. Un accident n'était rien moins que vraisemblable.
Cependant le curé fit crier à son de trompe aux environs la découverte qu'il avait faite, espérant que la mère accourrait reprendre son trésor perdu. Mais les jours, les semaines passèrent, et personne ne vint.
Le curé fit les déclarations régulières, puis il dit tout simplement que l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son éducation. Et voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant cela, une préoccupation ambitieuse... le village n'avait pas d'instituteur... eh bien! il élèverait le petit, et celui-ci rendrait plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reçu lui-même.
Comme de raison, l'enfant fut baptisé: ayant été trouvé le 28 septembre, il reçut le nom du saint que l'Eglise fête ce jour-là, Exupère, dont saint Jérôme dit le plus grand bien.
Nous passons rapidement sur les premières années d'Exupère, qui ne grandissait pas, mais s'étirait en longueur, s'amincissant comme si les années eussent été un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une régulière compression.
Le bon Dosmadot faisait son éducation: et quelle éducation! A dix ans, Exupère, qui n'aimait rien tant que de rester à la maison, eût rendu des points à Pic de la Mirandole. Son maître déclarait qu'il n'avait commencé réellement à apprendre que depuis qu'il avait cet enfant à instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en était peut-être pas un qui ne lui eût livré son secret.
Exupère, stylé par lui, s'était fait un monde à part. Pour lui, l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le _et cætera_ était formidable.
A chaque dialecte, à la découverte de chaque nouveau jargon, il lui semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son clocher pointu d'où tombaient les ardoises à chaque orage, et son choeur où il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonférence dans laquelle se mouvaient des milliers d'êtres, à formes bizarres, qui s'appelaient des lettres d'alphabet.
A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le curé l'accompagna à la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir bachelier, puis licencié, puis docteur... toutes les économies du prêtre y avaient passé.
Mais il était fier de son oeuvre et s'y admirait.
Par malheur, un beau ou plutôt un laid matin, qu'il était allé faire chez les pauvres sa tournée quotidienne, il glissa sur la glace et se cassa la jambe.
On le rapporta à la maison. Un _rebouteux_ le tourmenta, le tortionna si bien qu'au bout du cinquième jour, il mourut... non sans avoir cependant pris toutes ses précautions.
Exupère était institué son légataire universel. C'est-à-dire qu'il lui léguait une bibliothèque énorme, des liasses de notes qui, au poids seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son travail sur le Pentateuque, que l'évêque avait bravement publié sous son nom.
Et avec cela?
Cent sept francs et de bons conseils.
Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette à bras.
Son dernier mot avait été:
--Va à Paris!
Le vieux prêtre était mort sur la roche où il était attaché; mais dans ses heures d'ambition, il s'était souvent répété cette phrase fatidique:
--Ah! si j'étais à Paris!
Exupère qui, jeté subitement, seul, dans une île de la Polynésie, eût entamé une conversation des plus intéressantes avec le premier naturel qui eût bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait absolument où était Paris....
Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pensée que celle d'obéir à la dernière volonté de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une distance de quatre-vingts lieues le séparait de la capitale.
Il ne songea même pas à s'étonner....
Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dépensé dix francs.
On l'arrêta aux barrières. Naturellement le gouvernement crut que cet amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins des pamphlets prohibés... Les employés ou gabelous ouvraient les bouquins et reculaient épouvantés. On en référa au ministère de l'intérieur. Grand émoi dans les bureaux. La charrette et son contenu furent envoyés en fourrière, et un employé de la sûreté pria poliment Exupère de l'accompagner au ministère.
L'audience fut comique. Le quiproquo était complet. Exupère ne supposait même pas que la France eût le bonheur d'être gouvernée par le roi Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles étaient ses opinions, il répondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop méthodiques, étant Anglais, mais que la supériorité de Bopp et d'Eichborn, Allemands, ne les défendait pas d'une certaine rêvasserie incompatible avec les sains principes de la glossologie et de l'idiomographie.
Peu s'en fallut qu'on ne le crût fou, qu'on ne provoquât son internement pour cause de sécurité publique.
Par bonheur, ou plutôt peut-être par malheur (réticence qui sera pleinement expliquée par la suite), passa par là un membre de l'Institut, professeur à l'École des langues orientales et titulaire de plusieurs chaires à dénominations plus bizarres les unes que les autres.
Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps), nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.
Or, M. Lemoine était le type du savant qui ne sait rien, mais qui possède une habileté toute spéciale pour presser le cerveau d'autrui comme la plus poreuse de toutes les éponges.
Toujours rose, rond, rasé de frais, ayant un crâne chauve et poli qui semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allégrement ses soixante-cinq ans et les dignités multiples sous lesquelles tout autre eût été accablé. Sa poitrine bombée et sur laquelle se dessinaient des protubérances vacillantes disparaissait, aux jours de réception, sous les croix qui lui étaient tombées de toutes les parties du globe.
C'était l'homme des mémoires, machines in-quarto d'une quarantaine de pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie comparée, aplatissant ses adversaires de son dédain. Chaque mémoire, chaque demi-douzaine... de distinctions....
Or, c'était un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait l'oeil sagace. Il écouta Exupère et tout son gros être tressauta... _ecce homo_! Voilà celui qu'il cherchait depuis si longtemps....
Il n'avait pas été sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui arrivait même quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui donnait une légère teinture de la science des autres.
Il pria le secrétaire général du ministre de l'autoriser à adresser quelques mots à Exupère, et, demandant cela, il clignait de l'oeil, comme pour dire:
--Vous allez voir quel homme je suis!...
Et il interrogea bravement Exupère sur les langues sémitiques. Exupère fut d'abord enchanté. Le secrétaire lui avait fait comprendre que c'était là une épreuve décisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en face d'une des lumières de la science... dans la crainte sans doute qu'il ne fût subitement aveuglé.
Exupère écouta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....
L'autre parlait lentement, mâchonnant des paroles incohérentes qu'il voulait faire passer pour des citations des Védas....
Exupère eut un éblouissement.
Quel était ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard souriant, et qui avait une magnifique chaîne de montre, se plût à le railler?
Mais l'autre avait parlé d'abord pour le personnage officiel, imitant le médecin de Molière qui dit:
--Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...
Et débite le latin macaronique le plus fou.
Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de la tête en tournant ses pouces d'un air béat, ce qui équivalait à cette exclamation:
--Quel homme! bonté divine! quel homme!
M. Lemoine passa à un autre exercice.
--Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il.
Exupère sourit avec un certain dédain.
Puis, posément, il se mit à réciter le texte du livre hindou, le traduisant par membre de phrase, élucidant les expressions obscures.
M. Lemoine éternua, ce qui était sa façon de cacher son trouble.
--Eh bien? demanda le secrétaire.
--Il y aurait beaucoup à dire, répondit M. Lemoine, qui, bien entendu, n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorités de la langue sacrée; cependant, quoique ce garçon n'en soit encore qu'aux rudiments de la science, il est prouvé maintenant qu'il dit vrai. Son savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression.
Un geste du secrétaire lui prouva qu'il pouvait oser.
--Mais il y a de bons éléments, des principes....
--Avant de décider sur le cas qui nous est soumis, reprit le fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces quelques in-folios....
Il y avait là une pile de livres qu'on avait transportés dans les bureaux, où, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent promptement transformés en cornets ou autres menus objets.
Le savant mit des lunettes, qui lui étaient absolument inutiles--car sa vue était excellente--mais qui complétaient sa tenue.
Il ouvrit un des in-folio, secoua la tête d'un air entendu et dit:
--C'est parfait! je ne connais que cela!