Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 15
L'ébranlement subi par son organisme était tel, qu'il n'avait pas encore repris possession de lui-même.
Que s'était-il passé? Il était dans l'état d'un homme qui a passé de longues heures dans la tombe, et qui tout à coup se trouve inondé de la lumière du soleil.
Il y avait éblouissement de l'intelligence et des sens.
Quand il cherchait dans sa mémoire, il revoyait la salle de l'Hôtel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec les infirmiers glissant comme des ombres.
Puis une étrange sensation! il éprouvait à la tête d'intolérables douleurs. Son sang se glaçait, un tressaut général. Plus rien. Bourdonnement, tourbillon, immobilité, silence....
Et quand il s'était réveillé, tout autour l'obscurité, les ténèbres opaques.
On l'avait saisi. Quelques mots avaient été prononcés qu'il n'avait pas compris. On l'avait poussé en avant.
Voilà. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons décrite et qu'éclairaient lugubrement les torches vacillantes.
Devant lui, le tribunal.
Des mains à ses épaules, des liens à ses bras.
Où était-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.
On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur. Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'était l'affaissement de l'être tout entier.
Tout à coup, il entendit une voix qui venait jusqu'à lui, comme si on lui eût parlé à travers une épaisse muraille. Et pourtant, deux mètres à peine le séparaient du juge.
--Diouloufait, disait la voix, êtes-vous prêt à répondre aux questions qui vous seront adressées?
Il leva la tête. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, à la cravate rouge simulant une ligne de sang....
Et tout entier il frissonna.
En même temps, la raison, la pensée lui revinrent, et il s'écria:
--Qui êtes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?
Sa première sensation était la terreur.
--Diouloufait, reprit le président, souvenez-vous du serment que vous avez prêté!
Il se tut.
--Ce serment, je vais vous le rappeler.
Le président ouvrit un registre qui se trouvait à portée de sa main, et lut à haute voix:
«Moi, Bartholomé Diouloufait, évadé du bagne de Toulon, je m'engage à obéir en toutes circonstances aux lois qui régissent l'association des Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.»
--Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prêté ce serment?
Dioulou, les yeux fixes, répondit:
--Oui, j'ai prêté ce serment....
--Donc, tu es Loup! donc, tu dois obéir aux règles de l'association... Mais as-tu oublié les articles de notre Code rouge?
--Oublié... oui, je ne sais pas....
Le malheureux balbutiait.
--Je vais te les rappeler, dit le président. L'article 7 dit: Le Loup doit à l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer sans hésitation tout renseignement qui lui est demandé, alors même que les informations réclamées de lui compromettraient un parent, fût-ce son père ou sa mère, un ami, si intime qu'il lui fût, dût enfin sa vie propre être mise en péril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as prêté serment, le maître t'a-t-il donné lecture de cet article?...
--Oui! oui! je me souviens!... j'ai juré....
Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession de ses facultés.
Maintenant il savait où il se trouvait.
Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice humaine. Il se souvenait d'exécutions mystérieuses qui avaient suivi ses arrêts.
Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu à peu toute son énergie.
Comment était-il tombé entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore. Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des forçats et des bandits possédait, pour arriver à un but fixé d'avance, des moyens qui le plus souvent déjouaient toutes les précautions prises par ceux qui auraient tenté de lui échapper?
On l'a déjà compris: l'homme qui s'était présenté à l'Hôtel-Dieu sous le nom de James Wolf n'était autre qu'un des plus habiles affiliés des Loups. C'était celui qui maintenant siégeait au fauteuil présidentiel.
Pendant les courts instants qu'il avait passés auprès du lit de Dioulou, et sous prétexte d'examiner la conformation de son crâne, il l'avait soumis à une intoxication rapide dont le résultat avait été une léthargie semblable à la mort.
Les Loups savaient que le corps serait transporté au cagnard d'autopsie, et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains qui leur servaient de repaire.
On sait le reste.
--Diouloufait, il te sera adressé tout à l'heure des questions auxquelles tu devras répondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs connaître les motifs qui nous obligent à recourir à toi... Écoute avec attention, et ta vie répondra de ta franchise.
Dioulou se tenait debout, les bras croisés, la tête haute.
Le colosse, émacié, le visage pâle, était presque beau maintenant. Il y avait dans son oeil comme un rayonnement.
Celui qui occupait le poste de procureur parlait.
Dioulou écouta.
Voici quelle était la teneur du factum dont il était donné lecture:
«Dans sa séance en date du... le conseil suprême des Loups a confirmé à Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donné ses compagnons de chaîne... Sur le poignard et l'instrument de mort, Biscarre a juré d'obéir aux règles de l'association, et d'incliner le pouvoir suprême dont il était revêtu devant les principes immuables qui président à l'existence même de notre société.
»Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.
»Art. 27.--Le roi des Loups, dépositaire des secrets de l'association, s'engage à ne point user de ces secrets dans un but d'intérêt personnel.
»Art. 28.--Le roi des Loups, dépositaire des fonds de l'association, s'engage à ne point user de ces fonds dans un but d'intérêt personnel.
»Art. 40.--Au moment où le roi des Loups accepte le titre qui lui est décerné, il fait abandon à l'association de tous ses biens ou possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant à n'en pas revendiquer la partie la plus minime.
»Art. 41.--Toute fausse déclaration relative aux biens qu'il possède est punie de la déposition et de la mort.
»Art. 42.--Le roi des Loups s'engage à faire connaître au conseil suprême, dans les quinze jours qui précèdent l'exécution d'un plan conçu par lui, nécessitant le concours de plus de vingt des associés, les moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil suprême autorise, s'il y a lieu, l'expédition proposée.
»Art. 50.--Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus sévères, de changer de domicile et de disparaître pendant un délai de plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprême du lieu de sa résidence.
»Art. 51.--Le conseil suprême assigne le roi des Loups à paraître devant lui, par avis secret inséré dans les journaux choisis d'avance et d'un commun accord.
»Art. 52.--En cas de non-comparution, et après trois avis successifs, le roi des Loups est recherché par les moyens dont dispose le conseil suprême, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu même où il sera trouvé.»
Le forçat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles d'une voix nette et sonore.
Diouloufait, insensible en apparence à ce qui se passait autour de lui, attendait qu'il continuât.
Après un silence, l'homme reprit:
«Or, nous, chargé d'une enquête à la suite de dénonciations visant Biscarre, le roi des Loups, nous avons constaté les faits suivants:
»1° Biscarre a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des secrets qui lui ont été révélés, comme roi des Loups et chef de l'association;
»2° Biscarre, dépositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des sommes à lui confiées et les a dilapidées sans bénéfice aucun pour l'association;
»3° Négligeant les affaires de la Société, laissant sans emploi les forces vives qu'elle possède, Biscarre a employé l'influence dont il dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui ne conviennent pas à l'intérêt général;
»4° Biscarre, après avoir déclaré à plusieurs reprises qu'il préparait les éléments d'une opération considérable et avoir réclamé le concours d'associés au nombre de plus de vingt, a gardé ses projets cachés, et n'en a point fait part au conseil suprême, ainsi qu'il s'y était engagé;
»5° Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait attirées, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connaître sa résidence actuelle;
»6° Assignation à comparaître a été adressée à Biscarre par le conseil suprême dans les formes convenues. Trois fois avis lui a été laissé d'avoir à se présenter devant le conseil, et par lui aucune réponse n'a été faite;
»En conséquence, nous, membre du conseil suprême, nous déclarons Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui régissent l'association des Loups de Paris;
»Disons que tous moyens seront employés pour découvrir le lieu où il se dérobe aux recherches;
»Disons, en outre, que les Assises rouges seront appelées à statuer sur les faits, à recueillir tous témoignages de nature à faire connaître la vérité, et finalement à prononcer contre Biscarre les peines qu'il a encourues.
»Fait à Paris, en la cité des Loups, le... 184...»
Le procureur salua le tribunal et s'assit.
Diouloufait était toujours immobile.
Le président prit la parole.
--Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui paraîtront nécessaires à son édification. Êtes-vous prêt à répondre aux questions qui vous seront adressées?
--J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!
--Diouloufait, vous êtes le compagnon inséparable de Biscarre, et votre intimité vous donne droit à toute sa confiance. Mais au-dessus de l'amitié qui vous unit à lui, il y a les lois de l'association qui garantissent la sécurité de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est pas douteux: nous vous ordonnons de répondre en toute franchise. Où se trouve Biscarre?
--Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.
--Attendez!... peut-être regretterez-vous tout à l'heure de vous être laissé entraîner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant le juge d'instruction, vous avez affirmé tout d'abord que Biscarre était mort. C'était votre devoir, et nous ne pouvons vous blâmer d'avoir refusé toute dénonciation. Mais ici ce système ne saurait prévaloir. Mentir à la justice est utile; ici, vous devez déclarer la vérité. Or, vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les circonstances de la mort de la Brûleuse, tuée par le roi des Loups. Je répète donc ma question et je vous demande où se trouve Biscarre.
--Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vérité....
Un murmure de curiosité parcourut la foule.
--Je sais où est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la façon la plus formelle de vous révéler ce que je sais....
Devant cette déclaration si nette, si audacieuse, les membres du tribunal s'étaient levés. En vérité, c'était chose presque incroyable qu'on osât les braver, eux qui n'avaient qu'un mot à dire pour que Diouloufait tombât sous les coups des affiliés....
--Ceci vous étonne, dit encore Diouloufait, et déjà vous vous demandez quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre à parler. Mais, sachez-le bien, j'ai donné ma parole à Biscarre... et cette parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra à parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu résister à cette horrible torture de savoir que Biscarre avait tué la pauvre créature que j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais traitements? Biscarre est votre roi, à vous, mais, pour moi, il est plus encore, c'est un maître que j'aime malgré tout, malgré le mal qu'il m'a fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.
Un grondement menaçant sortit de toutes les poitrines.
--Vous avez compris, reprit le président, ce que signifient ces mots inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements qui nous sont nécessaires....
--Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la donne.
Et Dioulou avait aux lèvres un singulier sourire de résignation....
Les juges se consultèrent.
Puis le président étendit la main:
--Au nom de la sécurité de tous, compromise par les agissements de Biscarre, roi des Loups, nous décidons que Diouloufait, traître au serment qu'il a prêté, sera contraint par la force de livrer au tribunal le secret qu'il refuse de faire connaître volontairement.
Un long silence suivit cet arrêt.
Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils étaient livides. Peut-être cette première exécution n'était-elle qu'un prélude... De fait, ils avaient peur.
Tout, dans cette sinistre procédure, leur rappelait la terrible responsabilité qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait était menacé de mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur châtiment, à eux qui avaient trahi!
Cependant le président avait fait un signe. Et deux hommes étaient venus se placer aux côtés de Diouloufait.
Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.
Une porte latérale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils supportaient une sorte de _brasero_ rempli de charbons incandescents.
Un frémissement de curiosité sauvage courut dans la foule des maudits. Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de fauves se réveillaient.
Le brasero fut déposé aux pieds de Diouloufait.
Le colosse ne tressaillit pas.
--Diouloufait, reprit le président, il est encore temps, parle! Révèle où se trouve Biscarre!
--Non.
--Agissez donc.
D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux côtés du malheureux le renversèrent en arrière.
--Je ne résiste pas, dit-il.
Une sorte de lit de camp, fait de chêne, avait été placé derrière lui.
Sa tête était appuyée au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, à la façon du garrot espagnol.
Une autre chaîne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses bras. Ainsi il était dans l'impossibilité de faire un seul mouvement.
Tout son sang affluait à sa tête. Ses veines se gonflaient à éclater. Malgré son impassibilité apparente, il y avait en lui cette angoisse physique qui convulse le corps à l'approche de la douleur.
Ses jambes dépassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il eût été impossible de les relever, retenues qu'elles étaient par un appareil de forme bizarre qui clouait ses genoux à l'angle du bois.
Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous noirs. Déjà le feu avait rongé le bois. Déjà cet infâme instrument avait enserré plus d'un supplicié dans ses tenailles de fer.
Le brasier fut placé sous ses jambes, qu'on avait mises à nu jusqu'aux cuisses.
Il était monté sur une sorte de trépied, formé de deux parties dont l'une, supérieure, était mise en mouvement par une crémaillère dont l'un des tortionnaires tenait la poignée, de telle sorte que le brasier pût à volonté être rapproché ou éloigné des pieds du patient.
Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleuâtres.
En ce moment, le réchaud se trouvait environ à dix pouces de Diouloufait.
Il avait fermé les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se crispaient, comme s'il eût cherché un point d'appui contre la souffrance attendue.
--Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?
Il ne répondit pas.
Le président leva le bras.
Alors on entendit un craquement. C'était l'engrenage de la crémaillère qui agissait.
Lentement le brasier montait.
Les pieds du malheureux s'éclairèrent d'un reflet ardent: déjà la chaleur devait être intolérable. Mais dans cet organisme contracté, replié sur lui-même en quelque sorte, il n'y eut pas un frémissement.
Le brasier monta encore.
Encore une fois, le président réitéra sa question.
Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un sépulcre, Dioulou cria:
--Non! cent fois non!...
Et les aigrettes de feu léchèrent la chair.
La crémaillère craqua.
Cette fois, les pieds étaient posés à plat sur les charbons.
Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brûlée se répandit dans la salle.
Les traits du supplicié se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on entend aux forges, râlait dans sa poitrine.
Et pourtant il ne criait pas.
Tout à coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal. D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'était à douter qu'un être humain pût opérer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les genoux du supplicié, il le brisa comme s'il eût été de verre, tandis que d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient sur le sol détrempé.
--Misérables! hurla-t-il.
Et tous se dressèrent: les juges sur leurs siéges, le procureur dans sa chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.
Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:
--Biscarre! le roi des Loups!
C'était lui, c'était le maître.
Et lui, sans se préoccuper de ce cri, brisait de ses doigts crispés les chaînes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant, il l'étendit sur le sol, lui soutenant la tête dans ses deux mains.
Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il se souciait bien peu de ses pieds tuméfiés et déjà rongés par la flamme.
Biscarre lui prit les épaules et l'embrassa... puis, reposant sa tête sur un des blocs de bois, il se redressa, et fièrement, le front haut, il regarda autour de lui.
Tous se taisaient. On admirait déjà la force surhumaine, on était épouvanté de cette audace.
Puis, Biscarre offrait un aspect si étrange!...
Biscarre portait le costume des galériens, la casaque de laine rouge, le pantalon de laine jaune, les souliers à caboches... au front le bonnet vert....
Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lança sur la terre. On vit alors sa tête rasée....
Il était à l'ordonnance du bagne....
Son visage, aux traits accentués, était livide de colère; et de ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, s'échappaient des lueurs fauves....
--Misérables! répéta-t-il encore.
Il alla droit au président:
--Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce siége où tu n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable que toi....
--Mensonge! répondit le forçat qui s'efforçait de conserver son assurance.
--Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lâche bourreau!... eh bien!... écoutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adressé l'avis convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma disparition avaient dépassé les limites fixées par nos statuts!... il a menti!... Cet homme a dit que je négligeais les intérêts de l'association pour ne me préoccuper que de mes intérêts personnels... il a menti!...
Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se défendre.
Biscarre était devant lui, fier, implacable:
--Ose donc, devant moi, prétendre que tu m'as adressé le signe convenu!...
--Je l'ai fait....
--Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....
Le président se courba sur les papiers qui encombraient son bureau, feignant sans doute d'y chercher une pièce absente.
--Eh bien!... cette preuve? répéta Biscarre.
L'autre, pâle, le front inondé d'une sueur froide, se laissa tomber sur son siége.
Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les gradins....
Un cri de rage s'échappa de sa poitrine... il chancela comme un homme ivre.
--Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous targuez de ce titre de membres du conseil suprême, vous êtes ses complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes maîtres! vous étiez bien courageux tout à l'heure pour torturer ce malheureux, coupable d'avoir tenu la parole donnée, et qui, au milieu de nous tous, bandits et criminels, a, seul peut-être, droit au titre d'honnête homme!... Le moyen était habile, et votre victoire était sûre... son obstination même à se taire était une arme contre moi... vous étiez certains de la victoire. Le roi des Loups était condamné!... Vous lanciez quelque assassin qui l'eût surpris lâchement et qui, vous n'en doutez pas, aurait eu aisément raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa place, et cet autre, c'était celui-là qui avait dirigé toute cette grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...
Il éclata de rire.
--Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...
Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'élancer sur Biscarre. Mais soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition, par son audacieuse défense, avait déjà recouvré toutes les sympathies de ces misérables....
Il reprit la parole:
--Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au jury à décider, à ce jury qu'il a convoqué lui-même... Cette question doit lui être posée:
«Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employé des moyens frauduleux, dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?
»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un membre de l'association dont il connaissait l'innocence?
»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intéressés, compromis la sécurité de l'association?»
--Messieurs les jurés, continua Biscarre, veuillez entrer en délibération.
Les douze hommes se levèrent et disparurent par une porte s'ouvrant derrière le tribunal.
L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.
Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait oubliés? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:
--Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...
Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas à se faire remarquer....
D'autres s'empressaient à panser les plaies de Dioulou. Les chairs n'avaient été attaquées que superficiellement; et, bien qu'il lui fût impossible de se tenir debout, il éprouvait déjà un immense soulagement.
Biscarre, appuyé sur la table du tribunal, la tête dans les mains, réfléchissait profondément.
La foule causait à voix basse; une terreur indicible pesait sur l'assemblée.
Tout à coup, il se fit un grand silence.
Les jurés rentraient en séance.
L'un d'eux s'avança vers la barre du tribunal; là, il se tourna vers l'emblème effrayant que nous avons décrit et qui représentait l'instrument de mort. Il étendit la main:
--De par les lois qui nous régissent, parlant comme si nous nous trouvions en péril de mort, nous faisons connaître la réponse du jury....
«Sur toutes les questions:
«Oui, à l'unanimité.»
On entendit un cri furieux. C'était Pierre le Cruel qui se débattait aux mains de ceux qui le retenaient....
Biscarre dit à son tour:
--Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut, ordonnons que Pierre le Cruel soit mis à mort....