Les loups de Paris II. Les assises rouges

Chapter 14

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Le ki! ki! devenait plus strident; c'était comme un appel de clairon. A l'assaut! et voilà qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse, aux bras, aux épaules, les rats, turcos enragés, grimpaient, agiles et féroces.

La lutte prenait alors des proportions épiques. Muflier se secouait avec fureur; de ses mains crispées il arrachait les bêtes aux dents aiguës, et ses vêtements se déchiraient, ouvrant à leur voracité des échappées radieuses.

Goniglu se roulait à terre, écrasant les animaux sous son poids, comme ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui à aplanir les routes.

Puis tout à coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel stratégiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystère! Mais, sans hésiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou plutôt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du général Trochu.

Et voilà plusieurs jours que durait ce supplice!

Oh! que bien loin s'étaient envolées les joies de l'hôtel de Thomerville! Où étaient les chauds-froids de volaille et les suprêmes d'ananas? Où les Saint-Émilion première et les Clos-Vougeot de 1847? Où les draps fins et les meubles du bon atelier?... où le bonheur? où le repos?

Maintenant hâves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme Muflier se comparaient _in petto_ à ces malheureux que la justice, ou plutôt l'injustice féodale précipitait dans les _in pace_.

Goniglu avait été beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait reproché à Muflier les titillations passionnées qui l'avaient arraché à sa couche et l'avaient déterminé à courir la pretantaine.

Goniglu se révélait comme fataliste. Cela était parce que cela devait être.

Cela! mais quoi? voilà bien ce qu'il y avait de plus terrible.

Être torturé, écartelé, pendu, ce n'est pas toujours agréable. Mais ne pas savoir ce qui vous menace, sentir l'épée suspendue au-dessus de sa tête, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une dague! Voilà qui est sinistre!

Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit à la torture. Certes le premier nom qui leur était venu à l'esprit était celui de Biscarre; mais ils le connaissaient.

Le roi des Loups avait toutes les brutalités, toutes les violences. Il n'était pas homme à résister à sa colère. S'ils eussent été en son pouvoir, il se fût déjà présenté pour leur jeter leur crime à la face, il les aurait déjà tués!

Mais «qui? qui?» s'écriaient-ils, faisant concurrence aux rats.

Ce n'était pas qu'ils n'eussent tenté quelque chose pour obtenir des renseignements. Mais ce quelque chose était bien peu.

Chaque jour--le matin ou le soir--il leur eût été bien difficile de le dire, car, selon le mot du poëte,

C'est toujours la nuit dans le tombeau,

chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre à laquelle leurs yeux s'habituaient comme les prunelles des félins, Muflier et Goniglu voyaient apparaître dans l'air une ligne noire qui se balançait.

C'était un bâton flexible au bout duquel était fiché un pain noir.

Provende de la journée.

Alors ils avaient crié, appelé, interrogé.

Un bâton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc une tête, donc une bouche.

Mais la bouche restait muette à leurs supplications, et le bras se retirait. Et dans les ténèbres, collés l'un contre l'autre, désolants et désolés, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.

Muflier avait des révoltes. Alors c'étaient des fureurs à ébranler les tours Notre-Dame. Mais les voûtes qui les enserraient étaient solides.

Pourtant ils ne voulaient pas mourir.

Ils se sentaient encore pleins de vitalité: ils étaient décidés à résister jusqu'au bout....

Quand viendrait ce bout?

Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils s'assoupissaient, ces bêtes, lâches et sournoises, profitaient de leur impuissance pour grignoter leurs vêtements, assaisonnés d'un tantinet de chair fraîche.

A l'heure où nous retrouvons nos amis, le découragement commence à s'emparer d'eux. Leurs âmes blindées ont reçu des secousses trop vives. Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se compose que de soupirs entrecoupés d'interjections:

--Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.

Richard III disait aussi:

--Mon royaume pour un cheval!

--Écoute... fait tout à coup Goniglu.

--On marche dans le mur....

--Les rats....

--Non, des hommes!...

--Pourtant on a apporté la ration....

--On approche!...

--C'est peut-être la fin....

--Bah! ça vaut mieux....

--Serre-moi la main, Muflier.

--Embrasse-moi, Goniglu.

Et dans cette suprême étreinte, les deux amis rappellent Eudore et Cymodocée (voir les _Martyrs_ de M. de Chateaubriand), prêts à marcher au cirque romain.

Cependant une lueur éclaire le souterrain....

Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont paru.

Encore cette fois, ils ont le visage noirci.

--Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.

Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre à cette suprême dignité dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en rejetant la tête en arrière.

--Vos mains! reprend la voix.

Ils tendent les poignets.

Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de précaution que les gendarmes tiennent en réserve pour les récalcitrants.

On tire un peu en avant. Ils marchent.

La scène a quelque chose de théâtral.

Ils passent au milieu d'une haie formée d'hommes qui tiennent des torches. Le problème se corse. Mais la solution doit être proche.

On avance assez vite, tantôt sur le sol glissant, tantôt sur des dalles où le pied a peine à tenir.

Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....

La clarté de torches nombreuses les inonde et les aveugle.

Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrière. Mais le petit instrument ci-dessus désigné les rappelle à la soumission.

Un cri rauque s'échappe de leur poitrine.

Et Muflier prononce ces mots:

--N.d.D.! cette fois-ci, ça y est!...

Où sont-ils donc?...

C'était une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des arêtes de pierre couraient le long des voûtes, se réunissant à une clef pendante.

Cela tenait de l'église et du cloître.

Mais cela n'était pas le plus surprenant.

Au fond, était établi un tribunal élevé de trois pieds environ au-dessus de terre; à gauche, une chaise, à droite un banc enfermé d'une balustrade.

Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.

Plus en avant, quelques bancs.

Enfin, derrière une nouvelle balustrade courant d'un côté à l'autre de la salle et la séparant à peu près en deux, une foule pressée, bavarde....

Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.

On avait poussé les deux amis vers le banc de droite, c'est-à-dire celui des accusés. Et, interloqués, stupéfaits, ils s'étaient laissés tomber.

Ceux qui les avaient conduits s'étaient placés derrière eux, et après les avoir délivrés de leurs entraves, avaient tiré d'une gaîne un long poignard qu'ils tenaient à la main, prêts à frapper, si les hommes eussent manifesté la moindre velléité de résistance, ce qui d'ailleurs était loin de leur pensée.

Le tribunal était vide, ainsi que la chaire qui en une cour régulière eût été destinée au procureur.

Au-dessus du tribunal, à la place où d'ordinaire est suspendu le christ en face duquel les serments sont prêtés, il y avait un appareil de forme bizarre, attaché à la muraille.

Depuis leur entrée, Muflier et Goniglu n'avaient pu détacher leurs yeux de ce simulacre bizarre qui, mal éclairé par la lueur des torches, présentait des ombres singulières.

Tout à coup ils frissonnèrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce qu'il y avait là, c'était la silhouette d'une guillotine, tracée en rouge éclatant sur la muraille noire, et surmontée d'une énorme tête de loup.

A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.

--La Cour, messieurs! crie une voix.

Était-ce une hallucination?...

Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vêtus de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes qui sont là....

Mais ils portent au cou un ruban rouge, collé contre la chair, qui donne l'illusion de la trace laissée par un coup de hache, à supposer qu'après une exécution la tête ait été rapprochée du tronc.

Derrière eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus élevé que leurs siéges.

Ils portent au cou le même insigne rouge, ainsi que celui qui est venu prendre place à la chaire de procureur.

Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques applaudissements, aussitôt réprimés, se sont fait entendre. Il est évident que c'étaient là des félicitations adressées aux personnages qui venaient de paraître.

Douze hommes! cela ressemblait furieusement à des jurés. Outre la cravate rouge, ils portaient à l'épaule une sorte d'épaulette taillée dans une tête de loup.

Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de greffier, s'était assis.

Puis deux autres, debout, les épaules couvertes d'une pèlerine de peau de loup, remplissaient l'office d'huissiers.

--Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.

Le silence se rétablit immédiatement.

Le président se leva:

--Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte de renvoi.

Muflier et Goniglu étaient verts.

Ils commençaient à comprendre.

Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils avaient entendu parler à voix basse de ce tribunal qu'on désignait sous le nom des Assises rouges.

Par une odieuse contrefaçon des lois régulières, ce tribunal était constitué selon les règles de la procédure normale. Un président assisté de deux juges dirigeait les débats. Ces siéges ne pouvaient être occupés, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamnés à mort, contumaces ou évadés.

Parmi les premiers dignitaires de la bande étaient choisis douze jurés, statuant en secret et faisant connaître leur déclaration.

Il n'était pas admis de circonstances atténuantes.

Un code spécial réglait l'application des peines, qui se résumaient en général par ce seul mot: La mort.

Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices étaient réservés à certains coupables. Les règles étaient fixes et immuables, et il n'existait pas de recours contre les décisions prises, qui étaient immédiatement exécutées.

Quant à la foule, elle se composait de Loups-maîtres, c'est-à-dire admis à un grade supérieur qui les initiait aux secrets de l'association.

Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plèbe des Loups. C'étaient des affiliés, moins que cela, des instruments.

Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de l'Hôtel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murés et dont à Paris nul ne soupçonnait l'existence.

--Accusés Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le président, et écoutez.

Ce président n'était pas Biscarre.

C'était une autre célébrité des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.

Les deux hommes obéirent.

Le greffier commença sa lecture: c'était un document rédigé dans la forme judiciaire et dans lequel--détail des plus curieux--étaient visés les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'était pas une parodie de la procédure régulière. Ses agissements étaient suivis pas à pas, et eût-on fermé les yeux pour écouter qu'on se fût cru transporté dans une de ces audiences solennelles où la société se défend contre le crime.

Nous ne reproduisons pas cette pièce, qui, en somme, ne reposait que sur des faits exacts et visait des détails déjà connus des lecteurs.

Rien ne pouvait mieux prouver l'habileté de la police que la direction supérieure des Loups de Paris avait à sa disposition.

Tout était relaté: l'enlèvement des deux amis, leur séjour à l'hôtel de Thomerville, leur trahison.

On comprend facilement quelle était la teneur de l'accusation dirigée contre les deux Loups réfractaires.

Ils avaient livré à des ennemis le secret de la retraite de Biscarre. C'était grâce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups avait failli être surpris, sous le déguisement du vieux Blasias, dans la maison du quai de Gesvres.

Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les imputations dont ils étaient l'objet.

Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de _stupeo_ et signifie au propre complétement abruti, avaient écouté, sans hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.

Hélas! où était cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers présents, passés et futurs prétendait ne jamais se départir? Ses moustaches, se conformant à sa triste pensée, pendaient languissantes au coin de ses lèvres décolorées.

Le président prit la parole.

--Accusé Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relatés dans l'acte d'accusation?

Muflier fit un effort surhumain et parvint à décoller sa langue, qui, avec un entêtement diabolique, se cramponnait à son palais.

--Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.

--Expliquez-vous. La défense est libre et vous avez le droit de dire tout ce que vous pensez nécessaire à votre justification.

Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile, rien ne germait.

Le président, toujours calme, reprit:

--Je vais vous interroger sur les détails. Est-il vrai que vous soyez tombés au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et Gauche?

--Ça, c'est vrai!... glapit Goniglu. Même que nous avons reçu une de ces piles....

Muflier l'interrompit d'un geste.

Le vieux Romain reparaissait, la dignité reprenait son empire.

--Voyons, dit-il, c'est pas tout ça, faut causer. On est des Loups, on n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mangé le morceau pour le Bisco, pas vrai?

--Vous avez tenté de livrer le chef des Loups à la justice?

Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.

--Pas vrai!... Il n'est pas question de _rousse_ là dedans! J'ai causé, bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la _raille_? avec des _mouches_? Je répète, pas vrai!... J'ai jaspiné avec un gentilhomme de nos amis, un brave gars qui nous a hébergés, nourris, dorlotés comme des poupards... Il voulait savoir où était le Bisco, cet homme! Pourquoi donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voilà!

Un murmure violent s'éleva dans l'auditoire.

Le président se leva.

--Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est interdite. Nous ne sommes pas ici à la cour d'assises... Je regretterais de me voir contraint de faire évacuer la salle....

Impossible de rendre le ton d'autorité avec lequel étaient débitées ces observations.

Le silence se rétablit comme par enchantement.

Le président se tourna vers les accusés.

--Goniglu, acceptez-vous les explications données par l'accusé Muflier?...

--Tiens! c'te bêtise! s'écria Goniglu. Il dit la vérité, pourquoi donc que je dirais le contraire?...

--Messieurs les jurés apprécieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous à faire valoir pour expliquer le mobile qui vous poussait à livrer le chef des Loups à ses ennemis?

--Oh! ça, je vais vous le dire, s'écria Muflier. Vous savez, moi, franc comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas moi seulement, mais tous les camarades... demandez à Maloigne, à Truard, à Bobet, à Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'était plus tolérable, ce matou-là!

Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un élan soudain.

--Il a raison! s'écria-t-il. Nous voulions nous débarrasser du Bisco. Ça ne touche pas aux Loups, ça. Est-ce que nous avons trahi les camarades? Non! lui, lui seul!

--Et d'où vous venait cette haine pour Biscarre?

--Il ne nous fichait rien à faire... il nous laissait nous rouiller! Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction à se mettre sous la dent... Si on se permettait une _cambriolade_ ou un _poivrier_, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous occuper!...

Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa réputation d'orateur était compromise.

--Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste à la Frédérick. Tu fatigues ces messieurs....

Il fit un profond salut au président.

--Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier à vous demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tête... mais je déclare ici, devant....

Il hésita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses regards tombèrent sur le sinistre emblème suspendu au-dessus du tribunal.

--Devant... ce qu'il y a là, continua-t-il, je jure que s'il y a un coupable en tout ça, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups! mais un chef, ça commande, ça dirige! ça s'occupe de ses soldats! Ça ne passe pas son temps à manigancer un tas de tripotages dans le grand monde, que le diable n'y verrait goutte.

Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.

--Et moi, accusé, et Goniglu, ici présent, nous accusons Biscarre d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqué aux devoirs que lui imposait son titre de chef! Voilà!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu, puisque j'étais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un _rupin_ qui n'en aurait fait autant.

Muflier était superbe. Ses moustaches s'étaient fièrement redressées. Il y avait en lui du Mirabeau et du Danton.

Un frémissement courut dans la salle.

Le président se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent échangés à voix basse.

Goniglu, absolument _épaté_, considérait Muflier avec une admiration non dissimulée. Il est vrai que le coup était hardi.

--Muflier, dit le président, vos explications, si étranges qu'elles puissent paraître, se rattachent à un ordre de faits tout spécial. Nous croyons devoir surseoir à votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout à l'heure. Restez à votre banc, et ne vous mêlez en aucune façon aux débats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la bienveillance du tribunal et de MM. les jurés....

--Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait son idée fixe.

--Si vous prononcez une seule parole, reprit le président, je me verrai dans la nécessité de vous faire reconduire en prison....

Muflier entendit bruire à ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur froide le glaça tout entier.

Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.

Goniglu l'imita.

--Qu'on introduise Diouloufait, dit le président.

Il se fit un mouvement.

Évidemment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'était que le préambule de la grave affaire qui avait motivé la réunion des assises des Loups.

Les deux amis constituaient à peine un lever de rideau.

Les rangs de la foule s'écartèrent....

Et au fond de la salle on vit apparaître Diouloufait, debout.

Deux hommes le tenaient aux épaules.

Était-ce bien Diouloufait? En vérité, on en eût douté.

C'était bien l'homme qui avait passé par la tombe. Le sépulcre lui avait imprimé au front un stigmate indélébile. Un grand cadavre! pas d'autres mots n'auraient pu caractériser cette pâleur qui, sur ce large visage, s'étendait en masque sinistre.

Il marchait--ce colosse--sans conscience de lui-même, allant où on le poussait. Pour ces natures brutales, le mystère est une sorte d'assommoir. On eût dit qu'il avait reçu sur le crâne un coup terrible.

Il ressemblait à ces hémiplégiques qui--selon le mot de Monselet--ont oublié leurs membres dans leur lit.

Il se traînait plutôt qu'il n'avançait.

On le poussait doucement. Sa tête énorme vacillait sur ses épaules. Ses yeux à demi fermés semblaient ne rien voir....

Muflier et Goniglu le regardaient.

--Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amène celui-là?

--Dame, je n'en sais rien. Peut-être qu'il va manger sur notre compte?

--Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!

--Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous démolira pour lui....

--Mais le Bisco est mort!

--Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! proféra Muflier, qui s'oublia jusqu'à faire un cuir.

Le président était debout, attendant que Dioulou fût parvenu jusqu'au tribunal.

Un silence profond s'était établi.

Tous connaissaient Diouloufait.

Dans l'auditoire, il en était plus d'un que le géant avait sauvé au péril de sa vie....

Car il est temps de faire connaître au lecteur la vérité sur Dioulou.

Oui, c'était un criminel, c'était le complice de Biscarre, c'était un Loup, c'est-à-dire un affilié de cette bande terrible qui mettait la police aux abois....

Oui, Diouloufait avait volé, il avait tué....

Mais....

Ce _mais_! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde de bandits. Il faut que nous l'expliquions.

Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen--au moment du partage--d'être sorti.

Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition. Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise....

Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune extrémité pour le salut de tous....

Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de l'association.

Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait été véritablement heureux qu'au cabaret de l'_Ours vert_. Sauf les rares visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait comme tout le monde à la vie normale.

Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite. S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse, Dioulou considérait comme un point d'honneur--singulier, mais réel--de ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole, et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une affection brutale, irraisonnée.

Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs.

Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non avide, mais voleur, tel était Dioulou....

Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche du danger, et cela sans le voir....

Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rêve épouvantable. La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette ivresse qui est la mort.