Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 13
--On les appelle les Loups de Paris.
--En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de sa redingote et l'avait arrêté sur place, j'ai entendu parler de ces misérables; leur chef est mort.
--On dit qu'il est vivant.
--En vérité. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'était pas abuser de votre bonté, je vous adresserais encore une requête.
--Tout à votre service, mon cher confrère.
--Je m'occupe beaucoup de médecine légale, et souvent, on a bien voulu avoir recours à mes faibles lumières dans des instructions criminelles; je serais très-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la phrénologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne recueillerait pas là quelque fait nouveau, quelque observation de haute importance?...
Le directeur paraissait fortement embarrassé.
--Mon cher confrère, vous ne sauriez croire à quel point votre demande me chagrine....
--Eh! pourquoi?
--Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.
--Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.
--Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre à l'hôpital, il est confié à notre responsabilité. Et il nous est interdit--de la façon la plus formelle--de le laisser communiquer avec personne.
--Sans exception?
--Sans exception. Nos instructions sont précises, et je ne saurais y contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des reproches qu'il est de ma dignité d'éviter.
--Oh! yes! très-juste! très-juste!... Je n'insiste plus... le devoir avant tout.... Ah! vous autres Français, vous ne transigez jamais... Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pénétrer jusqu'à votre prisonnier.
--Ah! en Angleterre!...
--Certainement... On se serait dit: Les instructions en question s'opposent à ce que le prisonnier communique avec un étranger... ou même avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent ni un ami... C'est un médecin!... Les médecins sont de tout temps admis auprès des malades, quels qu'ils soient... Voilà ce qu'on dirait en Angleterre... Mais ici, vous êtes les esclaves de la règle... C'est bien! c'est très-bien! Quel peuple!...
Malgré l'admiration béate exprimée par le visage de l'Anglais, M. le directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait pas... au moins un peu.
Cependant sir James avait lâché résolûment le bouton du Français, et se dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.
Je ne sais quelle bouffée d'orgueil patriotique monta au cerveau du fonctionnaire.
--Docteur! fit-il.
L'Anglais s'arrêta et se retourna.
--Vous m'appelez?
--J'ai réfléchi....
--Que voulez-vous dire?
--Je pense à mes instructions.
--Elles sont formelles.
--Certes. Mais j'ai le droit d'interprétation....
--Ah! vous avez....
--Et je prétends qu'un médecin... un confrère, a le droit de pénétrer auprès de tout malade.
--Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.
--Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon côté, je me plie devant des exigences judaïques?
--Ah! si vous croyez que la logique soit de votre côté... Réfléchissez encore... Malgré tout mon désir d'étudier un cas intéressant, je me ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.
--Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un héroïsme superbe, se dirigea vers la chambre de Dioulou.
Si pourtant il s'était retourné, peut-être eût-il saisi dans le regard de l'Anglais un éclair de triomphe.
Mais il était sans défiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il s'agissait de prouver à l'univers entier que la France n'était pas à la remorque des autres nations....
--Entrez, fit le directeur en s'effaçant.
Et les médecins pénétrèrent dans la chambre du prisonnier; elle portait le n° 36.
Dioulou s'était assoupi.
Il n'entendit même pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.
Dans ce moment de repos, de sédation complète de l'être tout entier, le visage du forçat avait repris son calme. Sa respiration était régulière, et une coloration légère avait remplacé la pâleur qui d'ordinaire blanchissait ses traits.
--Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....
--Tout le prouve, répondit le docteur.
Et il ajouta à voix basse:
--On dit même qu'il y va pour lui de la peine capitale.
--C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plongé dans de profondes réflexions. Rien dans sa physionomie ne révèle les instincts d'un âme criminelle....
A moins, continua sir James, que le crâne ne présente certaines protubérances....
Il avança la main vers la tête du dormeur.
En même temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme pour solliciter l'autorisation de se livrer à une vérification scientifique.
Le directeur, d'un geste, l'invita à agir.
L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer à une expérience longtemps désirée.
Sa main s'étendit, et lentement il se mit à palper la tête de Diouloufait, et cela avec une telle légèreté de doigts que le dormeur ne parut pas sentir leur contact. Un instant même, ils touchèrent son visage, ses yeux, ses lèvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il éprouvait la moindre sensation.
Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.
--Quelle admirable science que la phrénologie!...
--Quoi! vous avez découvert....
--La protubérance de la _contraction_ présente un développement anormal.
--Vraiment.
--Qui dit contraction dit réactivité musculaire, force de cohésion... d'où esprit de querelle, de combat.
Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette fois pour l'entraîner au dehors.
--Puis nous avons prédominance des muscles... impatience... destructivité... Voyez-vous, c'est là au-dessus de l'oreille.
Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui paraissait d'autant plus intéressé qu'il ne comprenait pas un seul mot de toutes ces théories.
--Et vous concluez? demanda-t-il.
--Que cet homme est un bandit de la pire espèce.
--C'est incroyable! C'est tout à fait exact!
--Maintenant, mon cher directeur, il me reste à vous remercier de votre complaisance toute française. Vous m'avez rendu un de ces services qui ne s'oublient pas.
Et ce fut avec un échange d'affables protestations et de poignées de main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagné du directeur, qui se répandit en félicitations et souhaits de bon voyage, etc., etc.
Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adressé un dernier salut de la main, rentra dans l'hôpital qu'il était fier de gouverner.
Peut-être sa fierté eût-elle reçu un rude échec s'il avait entendu le court dialogue échangé entre sir James Wolf et son cocher.
--Eh bien? avait fait l'automédon en se penchant en arrière.
--Ça y est... enfoncé le _pantre_!
--Et l'autre?
--Affaire faite.
--Le directeur a coupé dans le pont.
--Un _sinve_ de premier choix!
Pendant ce temps, l'honorable directeur, plongé dans son fauteuil de cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employés de l'hôpital. Il s'arrêta avec complaisance sur la note qui concernait Dioulou.
«Guérison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours. Régime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.»
Et le directeur répétait tout bas:
--Réactivité, destructivité, cohésion! Que c'est beau, la science!
Tout alla bien jusqu'à trois heures de l'après-midi. Mais voici qu'à ce moment la porte du cabinet s'ouvrit.
--Qu'y a-t-il? s'écria le directeur.
--Monsieur, le 36!...
--Ah! oui! réactivité... destructi....
--Il est mort!
--Hein?
--Un accès d'épilepsie... de _delirium tremens_... de tétanos!
--Impossible! il se portait si bien ce matin!
Le directeur répétait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant de «ce bon M. Cerfeuil» qu'il a lui-même assassiné et dont le décès paraît vivement le surprendre.
Il avait bondi sur ses pieds.
Il courut au n° 36.
Le fait était réel, Dioulou était mort.
Sapristi! la chose était délicate! et la justice! et la responsabilité! Si on venait à savoir que le directeur avait introduit un étranger! Bah! après tout, ce n'était pas cela qui l'avait tué!... et puis, qui parlerait? On se préoccupait bien de cela!
Le fâcheux en ceci, c'est que c'était une mauvaise note pour l'Hôtel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On clabauderait encore contre l'insalubrité de l'hôpital. On accuserait l'administration, l'économat, la direction.
C'était à en perdre la tête.
Et cependant, il n'y avait pas à contredire l'évidence. Mais comment, de quoi Diouloufait était-il mort? Son visage révélait une complète placidité. Il était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie. Les infirmiers déclaraient qu'il n'avait pas sonné, appelé à son aide.
Le service médical tout entier était réuni autour de son lit et on examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures étaient complétement cicatrisées. Il ne pouvait être question d'épanchement sanguin.
Le médecin en chef déclara que l'autopsie était indispensable. Le corps ne présentait aucun des caractères qui révèlent la congestion.
Le directeur, après avoir espéré vainement que la science ranimerait le pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pensée: prévenir de la part de la justice toute enquête qui lui porterait tort.
Le plus simple était d'aller de soi-même au-devant du danger.
Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il révéla le fatal événement. Par bonheur pour lui, M. Varnay était très-préoccupé actuellement d'une affaire des plus délicates et qui absorbait toute son attention.
Il reçut donc la nouvelle avec une parfaite indifférence, et sans l'insistance du directeur, il eût très-probablement négligé de signer l'ordre d'autopsie:
--Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonné? demanda-t-il en riant.
Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit du cabinet pour se rendre à la préfecture où tout fut régularisé.
L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.
Voilà qui était réglé. La poitrine directoriale se trouvait soulagée d'un grand poids.
Dès que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre d'enlever le cadavre et de le descendre à la salle de dissection.
Puis, tranquillisé, il alla dîner en famille. Ouf! il l'avait échappé belle. Mais ce M. Varnay était, en vérité, un homme charmant.
Les ordres avaient été immédiatement exécutés.
Ici quelques renseignements sont nécessaires.
A l'époque où se passaient ces faits, la salle de dissection se trouvait dans un des anciens _cagnards_ de l'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire dans le vaste sous-sol où étaient établis jadis le service du _charnage_, la tuerie et les étables où les bestiaux arrivaient par la rivière, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Dès longtemps la salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.
Sous François Ier, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des salles affectées aux femmes en couches. Semblables à des celliers, elles furent désignées sous le nom de _cagnards_ (de l'italien _cagna_, chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fenêtres, de sorte que les lits étaient à peine à deux pieds au-dessus du niveau du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noyé un grand nombre de ces malheureuses.
Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit, servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entrée du passage qui communiquait avec le petit Châtelet, lorsque Louis XIV eut fait don (1684) de la vieille forteresse à l'Hôtel-Dieu.
Cette salle, basse mais spacieuse, avait été soigneusement recrépie; deux larges dalles de pierre, formant tables, s'étendaient blanches et sinistres devant la large baie d'où tombait la lumière.
C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut placé. Il était nu, et les garçons de service n'avaient pu se défendre d'une certaine admiration pour cette énorme charpente qui, au dire de l'un d'eux, aurait résisté pendant des siècles.
--Ce que c'est que de nous! soupirait-on.
Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de boîte qui le cache tout entier, et qui ne sera plus soulevée qu'au matin, lorsque arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.
Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste existence, en vérité, que la tienne! Ta mère folle t'a enseigné le mal et la haine... Puis voici que, dès ton adolescence, tu as été saisi par l'engrenage de la pénalité. Le bagne a achevé l'oeuvre de corruption. Biscarre s'est emparé de toi, qui, peut-être, n'étais pas vraiment méchant. Tu as glissé dans toutes les fanges, fidèle à ton maître comme un chien, le suivant dans tous les cloaques où il lui a plu de te conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte de misère, ne rêvant, ne désirant rien, sinon quelquefois une bonne parole de ce démon auquel tu t'étais donné. Tu n'as eu qu'une seule affection dans le monde, celle de cette réprouvée, qui était une brute comme toi... On te l'a tuée... Et maintenant, te voilà étendu, nu comme l'animal qu'on jette à la voirie. Pas une pensée, pas un regret ne t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre à travers les grilles, on voit à peine la place où tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du repos.
Car tu appartiens à la science, et ta chair gémira sous le scalpel avant que la dernière pelletée de terre te couvre à jamais....
La nuit vient, sombre, sinistre.
La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui passe en clapotant.
C'est tout. Les bruits de la ville s'éteignent un à un.
Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle et lugubre... On dirait qu'un souffle de malédiction passe et tourbillonne autour du cadavre maudit....
L'heure s'écoule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus épaisses sont les ténèbres, plus lugubre le sifflement du vent qui glisse sur la rivière....
Mais que se passe-t-il donc?
Quel mouvement a agité cette immobilité? quelle vie a remué dans ce sépulcre? quelle lueur éclaire cette obscurité?
Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulevée... puis une ombre a paru, éclairée par le reflet jaunâtre d'une lanterne.
La lanterne est déposée sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci, regarde autour de lui, tend l'oreille et écoute. Puis, rassuré sans doute par le silence, il se penche vers l'ouverture béante et fait un signe.
Deux autres ombres paraissent à leur tour....
Dès qu'elles ont touché le sol du cagnard, elles se dirigent vers la dalle sur laquelle Dioulou est étendu....
Pas un mot n'est prononcé.
La boîte est soulevée. Le cadavre est mis à nu....
Puis on le saisit. Chargés de leur fardeau, les deux hommes reviennent vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux, l'autre le suit tenant les épaules.
Le dernier s'engage à son tour dans l'ouverture....
La lanterne disparaît... La dalle se referme.
Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.
XI
LES ASSISES ROUGES
Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapidement certains locaux dépendant de l'Hôtel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes modifications ont été accomplies.
Les fosses de _charnage_ ne sont plus à l'Hôtel-Dieu, les cuisines ont été montées au rez-de-chaussée, la buanderie a été transférée à la Salpêtrière; les basses-oeuvres de l'édifice ont été complétement abandonnées par les hommes.
Quelque latitude que le lecteur laisse à l'imagination du romancier, cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas, cette imagination est grandement servie par les faits eux-mêmes.
Les documents que nous avons consultés pour reconstituer le drame dont les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, décrivent minutieusement les souterrains qui, de temps immémorial, s'étendaient sous le vieil hôpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient l'Hôtel-Dieu aux Châtelets.
Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission d'invoquer le témoignage d'un chercheur et d'un érudit, M. Louft, qui, dans son _Paris historique_ (1874), a raconté en ces termes une visite faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de l'Hôtel-Dieu.
Ces catacombes étaient ou plutôt sont situées au-dessous des cagnards dont nous avons parlé.
«Après avoir descendu à tâtons l'unique escalier qui n'ait pas été condamné, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pénombre, éclairées çà et là par les glauques lueurs de baies ouvertes à fleur d'eau.
»En pénétrant sous ces arceaux, où je n'avance qu'avec des précautions extrêmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout à l'autre d'épaisses guipures qui pendent jusqu'à terre: on dirait des filets de pêcheurs qu'on a mis sécher là. Ce sont des toiles de millions d'araignées qui me barrent le chemin, et je suis réduit à me frayer avec ma canne une route à travers ces tapis de haute lisse.
»Je pénètre donc au milieu de voiles déchirés, de haillons flottants, qui bientôt s'accrochent à mes vêtements, m'enveloppent comme un suaire; je traîne après moi l'oeuvre de plusieurs générations d'arachnides....
»Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage à travers ces innombrables résilles, des nuées de rats me passent par escadrons dans les jambes, bondissent et se précipitent les uns vers leurs terriers, les autres vers les issues extérieures, d'où ils se précipitent dans la rivière, car rats et rats d'eau vivent ici côte à côte; c'était un indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'émotion passée, la curiosité reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir l'intrus qui pénètre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent à leur orifice, et, malgré la clarté douteuse, de tous les terriers, trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des escarboucles.
»Malgré les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hôpital ont conservé un grand caractère: ces galeries aux voûtes robustes, ces baies percées à fleur d'eau et bardées de fer, rappellent les prisons du château des Sept-Tours à Constantinople, et la grande porte d'eau ressemble à l'embarcadère de certains palais vénitiens du Grand-Canal.
»Cette porte, avec son arcade majuscule, ses énormes grilles et le large escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien souvent d'embarcadère, mais d'embarcadère pour l'éternité.
»A certaines époques, quand le nombre des pensionnaires de l'Hôtel-Dieu était si considérable qu'on était obligé d'en mettre dix ou douze dans le même lit; quand malades, moribonds et morts étaient entassés pêle-mêle sur la même couche; lorsque enfin aller à l'hôpital était synonyme d'aller à la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient à la sourdine s'amarrer sous cette voûte, on chargeait les cadavres des malheureux décédés la veille, et la funèbre flottille allait déposer son chargement au delà de Saint-Victor, à proximité du bourg Saint-Marceau, où était le cimetière de Clamart....
»Des cryptes de la Cité, passons dans celles des bâtiments de l'autre rive.
»Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face; pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.
»Outre le caractère que leur donne cette antiquité déjà respectable, elles empruntent à leur destination une physionomie lugubre qui impressionne. C'est là qu'est relégué tout ce qui se rattache au service des morts. Que de myriades de cadavres ont passé là pendant ces deux siècles!...
»Les dessous se prolongent d'un bout à l'autre de l'édifice. Ces sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de soupiraux. Ces ouvertures, percées sur la rue de la Bûcherie, devaient, dans le principe, beaucoup atténuer les ténèbres de ce passage; mais le jour y est maintenant intercepté par des grilles et des treillis de fer; on s'est vu forcé de prendre ces précautions, afin de couper court à un trafic clandestin qui se pratiquait jadis.
»C'est par là, en effet, que les bas employés de l'établissement passaient les dents et les cheveux dont ils dépouillaient les morts pour les vendre à des industriels: les dentistes d'autrefois et les perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit, dans la rue de la Bûcherie.
»Une porte bâtarde, percée sous le soubassement de l'édifice, du côté de la rue de la Bûcherie, est affectée à la sortie des morts. C'est là qu'à certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.
»Jusque sous le règne de Louis-Philippe, les bâtiments que l'Hôtel-Dieu possède sur la rive gauche plongeaient à pic dans la rivière, et les souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve; mais, en 1840, toutes ces constructions ayant été soumises à un recul pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent également rétrécies et par conséquent défigurées.
»Quand on sort de ces lieux funèbres, lorsqu'on se retrouve sur nos voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font plaisir!»
Ainsi s'exprime un des écrivains les plus sérieux, les moins susceptibles d'entraînement imaginatif.
Si nous avons donné à cette citation une extension aussi importante, c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la vérité est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie la plus libre.
Avant de le faire pénétrer dans les souterrains de l'Hôtel-Dieu, nous avons tenu à lui prouver que ce n'était pas là une création de toutes pièces, et nous nous sommes appuyé sur un témoignage impartial que les plus sceptiques ne sauraient récuser.
Mais la partie qu'il a été donné à l'archéologue de visiter ne comporte, il faut bien le reconnaître, qu'une portion très-restreinte de ces cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passés, aux catacombes, aux souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux Louvre.
Depuis que le sous-sol de Paris a été fouillé dans tous les sens pour l'installation des eaux et du gaz, ces réduits mystérieux ont été comblés; mais à l'époque où se passe notre drame, c'est à peine si on en soupçonnait l'existence.
Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de Paris, et qui prouve que derrière les cryptes visitées par M. Louft, s'étendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extérieure avait été murée.
C'est là que nous invitons le lecteur à nous suivre, et quelle que soit sa répugnance à pénétrer avec nous dans ces lieux de ténèbres et d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hésitera plus en entendant la voix de deux anciennes connaissances:
--Aïe! faisait l'une.
--Sapristi! criait l'autre.
--Écoute, Goniglu, ça devient intolérable!... Voilà que les rats ont presque achevé de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent à mon pied....
--Ki! ki! ki! répondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.
--Aïe! reprenait Goniglu.
--Sapristi! criait encore Muflier.
A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'être améliorée. Le lieu où ils se trouvaient était plongé dans la plus profonde obscurité. Le sol détrempé formait une boue immonde, et c'était sur cette couche plus humide que toute la paille de tous les cachots réunis que les deux amis gisaient étendus.
Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui étaient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dégagés de leurs liens, lançaient des coups de pied à droite et à gauche; en vain leurs talons écrasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se reformaient en phalange macédonienne.