Les loups de Paris II. Les assises rouges

Chapter 11

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--Ah! il y a du monde! s'écria Muflier avec un accent de joie réelle. Eh! ouvre-nous, l'Enflammé! nous sommes des camarades!

On ne répondit pas directement, mais une espèce de ricanement se fit entendre.

--Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.

--Non. On vient....

En effet, derrière le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.

--Enfin! firent les deux amis.

Ils n'en dirent pas plus; car au même instant, la porte s'étant brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigés, et avec une force peu commune, tombèrent d'aplomb sur le crâne des deux hommes, qui, poussant un gémissement sourd, s'affaissèrent sur le sol.

L'instrument qui les avait frappés était une sorte de fléau de fer. Du premier choc ils avaient été complétement étourdis.

--Maintenant, dit une voix, enlevons ça... Nous réglerons leur compte plus tard....

Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui, portés à force de bras, disparurent dans l'intérieur.

Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que l'amour perd l'homme le plus sûr de lui....

Aux mains de qui étaient-ils tombés? Quel sort leur était réservé? C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir.

VIII

CHAT ET SOURIS.

Nous avons laissé Diouloufait au moment où, frappé par la balle du policier, il était tombé aux mains des agents lancés à la poursuite des Loups de Paris.

Le colosse, malgré ses blessures, avait encore une fois tenté de résister, et une lutte suprême s'était engagée entre lui et ses robustes adversaires.

Mais son sang coulait: les forces lui manquèrent. Et enfin Dioulou, dompté, avait compris que toute résistance était inutile. Alors, accablé par le désespoir, épuisé, meurtri, Dioulou avait baissé la tête et c'était, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents avaient jetée dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entraînèrent au grand trot vers la Préfecture de police.

Truard, Bibet et Maloigne s'étaient échappés. Ce n'était pour la police qu'un succès relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date, Dioulou avait été l'inséparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on pouvait espérer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef redoutable, vainement poursuivi.

Dioulou avait été immédiatement transporté à la Force, et là, on avait dû le placer à l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.

Une première balle lui avait déchiré l'épaule, mais sans entamer profondément les chairs. L'autre, au contraire, avait pénétré dans le dos, et c'était miracle qu'il n'eût pas été tué sur le coup. Cependant aucun organe essentiel n'avait été atteint, et le chirurgien déclara que, à moins d'accident ou d'imprudence, il répondait de la vie du malade.

Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'étaient à peine écoulés que la robuste constitution de l'ancien forçat avait accéléré sa guérison, au point de permettre sa comparution devant le juge d'instruction.

Dioulou avait paru jusque-là insensible à tout ce qui se passait autour de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un muscle de son visage n'avait tressailli.

Il n'est pas sans intérêt de rappeler le portrait que nous tracions du complice de Biscarre, au commencement de ce récit, alors qu'il attendait le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.

C'était un colosse, disions-nous. Tout en lui était énorme. Les traits boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez épaté, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout contribuait à donner au premier coup d'oeil la sensation de la brutalité poussée à ses dernières limites.

Mais, hélas! qui eût reconnu maintenant cette nature exubérante de force sauvage? Le masque s'était affaissé, et les chairs flasques faisaient penser à un sac vide. La bouche s'était amincie, et un pli profond s'était creusé à la commissure des lèvres pâlies. L'oeil s'était creusé, et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'éteignait, sans éclat ni chaleur.

Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son cours, il semblait que la raison, que la volonté se fussent à jamais atrophiées. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui étaient adressées, il ne répondait que par un geste à peine perceptible. Pendant de longues heures, il restait immobile, les yeux à demi fermés.

Un matin, des hommes entourèrent son lit: le chirurgien était présent.

--Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.

Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou une contraction rapide.

Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaçant son oreille sur la poitrine, écouta longuement le bruit de la respiration.

--Il le peut, répondit-il enfin.

Puis se tournant vers un interne:

--Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil posé sur la blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se dérange pas. Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant à Dioulou, évitez tout mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coûter la vie.

Dioulou inclina la tête pour indiquer qu'il avait compris.

--Vous êtes décidé à ne tenter aucune résistance? demanda encore le chirurgien.

Un sourire navrant effleura les lèvres du malade; et, tirant des draps ses bras amaigris, il les considéra longuement.

Évidemment il exprimait le découragement profond qui s'était emparé de lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la résistance!... il n'y songeait plus.

--A quelle heure part le malade? dit l'interne.

--Dans quelques minutes... le panier à salade est en bas, répondit un de ceux qui se trouvaient là.

A ce mot: _le panier à salade_! qui le replongeait dans les angoisses de la réalité, le misérable Diouloufait ne put réprimer un frisson. C'était la lutte qui commençait, ce combat du criminel contre la société, où le coupable est toujours brisé.

Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis à la chaux, semblaient appartenir à un cloître, et les rideaux blancs tombaient avec des plis calmes. Il s'était habitué à ce repos, qui était un apaisement. Et maintenant il avait compris. Il n'était plus l'homme dont la science défend la vie; il redevenait le bandit que la société avait le droit de tuer.

Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scène terrible dans laquelle il avait perdu son père, alors que le vieux pêcheur s'était sacrifié pour sauver son enfant.

Maintenant il était seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de là. Bah! à quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....

Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:

--Monsieur, vous avez été bon pour moi, je vous remercie... Je vous obéirai....

Un instant après, au bureau de l'infirmerie, on donnait reçu du prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient passé les menottes, il descendit l'escalier.

La porte s'ouvrit: une bouffée d'air frais le saisit au visage; mais il vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La voiture s'ébranla.

Dioulou eut pour la première fois le sentiment exact de sa situation. Il n'avait pas, depuis de longs jours, songé à ceci, c'est qu'il allait comparaître devant un magistrat, qu'il serait interrogé et qu'il lui faudrait répondre.

Quelles accusations allaient être portées contre lui? Est-ce qu'on savait tout?... Tout!... Il frémit de tout son être. Il avait volé, il avait tué! oui, tué!... il éprouva une terreur subite. Déjà il sentait qu'il n'aurait pas le courage de nier.

Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son énergie. Après tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il n'était pas un enfant.

Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...

Assassin! Ce mot lui vint aux lèvres, et ses mains furent agitées d'un tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se fût demandé si réellement c'était bien ces mains-là qui s'étaient ensanglantées de sang innocent....

--Descendez! dit une voix rude.

Il obéit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une chaînette de fer.

Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un étroit escalier de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra dans un cabinet spacieux, éclairé par de grandes fenêtres.

Derrière un bureau, un homme était assis, qui ne leva même pas la tête, occupé qu'il était à compulser des dossiers. C'était M. Varnay, juge d'instruction. A côté, devant une petite table, un greffier, qui examinait l'accusé avec attention.

Le gendarme déposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au port d'armes.

--C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous retirer.

Dioulou resta seul, debout....

--Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.

Dioulou obéit.

Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il était saisi par l'engrenage terrible de la justice.

Il se sentait étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête.

Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlât. A mesure que tardait l'interrogatoire, sa présence d'esprit l'abandonnait. Il avait préparé quelques réponses, il les oubliait.

Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.

Il assujettit du doigt ses lunettes à verre fumé qui ne laissaient pas apercevoir la couleur de ses yeux.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.

Dioulou tressaillit.

M. Varnay répéta sa question:

--Diouloufait, dit l'autre.

--Votre prénom?

--Bartholomé.

--Quel âge?

--Cinquante-deux ans.

--Né à...?

--Toulon.

--Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?

--Oui! fit Diouloufait, c'était parce que j'étais gros... autrefois....

Nouveau silence.

Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:

--Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre intérêt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous concilier la bienveillance de vos juges....

Dioulou voulut répondre, le magistrat l'arrêta d'un geste:

--Ne vous hâtez pas de parler, dit-il. Vous n'êtes pas en face d'un ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui dire... Réfléchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis que les aveux vous seront comptés....

En somme, il se mettait en frais d'éloquence bien inutiles. Dioulou ne songeait guère en ce moment-là à ce qui pouvait ou non le compromettre. Sa poitrine était serrée comme dans un étau.

--Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, répondez à votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai, d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indéniable, je passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous êtes un affilié de cette bande?

--Oui, fit Diouloufait.

--En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage les caractères de la grande criminalité, et je ne serais pas éloigné de croire que vous avez été souvent entraîné plus loin que vous ne le vouliez.

La voix du juge avait des inflexions presque câlines. Dioulou--nature à la fois brutale et naïve--devait s'y laisser prendre; aussi s'écria-t-il:

--Ah! ça, c'est bien vrai!

--Vous êtes faible.... Ah! la faiblesse mène bien loin... Et déjà, j'en suis sûr, vous êtes touché par le repentir.

Si bornée que fût l'intelligence de Diouloufait, cette exagération de bienveillance commençait à le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux à son oreille. En somme, il n'avait pas prononcé une seule parole qui indiquât de sa part une si complète contrition.

Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. Évidemment il cherchait à lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette première escarmouche.

--Vous avez été très-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin même que vous avez mis à vous soustraire aux recherches de la justice prouve que vous avez la pleine conscience de la responsabilité énorme qui pèse sur vous....

--Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu à peu une sourde irritation, fallait peut-être venir donner moi-même la patte aux gendarmes....

--Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a été convenable; ne me forcez pas à revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons, mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie charmante, _nous savons_ bien ce qu'est l'entraînement. Vous êtes entré dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des conseils criminels vous ont précipité dans l'abîme où vous tombez aujourd'hui. Racontez-moi les premières années de votre vie....

--J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand j'étais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre encore... V'là ma vie, elle est bien simple....

--C'est profondément triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi, n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?

--Le bien! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais que le bagne ou les bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, à ce que vous appelez le bien?

--La première chose utile eût été de renoncer aux mauvaises connaissances qui vous entraînaient.

--Chacun a ses amis; je les ai pris où je les ai trouvés....

--D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis à des hommes qui, comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?

Le nom de Biscarre avait sonné aux oreilles de Dioulou comme un coup de clairon.

Il releva la tête et son regard se croisa avec celui du juge.

--Biscarre est mort! dit-il nettement.

--Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il avait abandonné tout à l'heure. Êtes-vous bien certain de ce que vous affirmez là?

--Biscarre est mort! répéta Dioulou en appuyant sur les mots.

M. Varnay laissa échapper un soupir.

--En ce cas, il est inutile que je vous fasse connaître certains faits qui me semblaient de nature à vous intéresser... mais qui sont évidemment basés sur des calomnies....

--Des faits... intéressants pour moi?

--Mon Dieu!... en y réfléchissant... je veux vous en parler... Peut-être après avoir entendu la lecture d'une pièce importante, que j'ai là sous les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce Biscarre.

Chaque fois que le juge prononçait ce nom, un éclair rapide passait dans les yeux de Dioulou. Mais il les fermait à demi comme pour l'éteindre.

--Voulez-vous m'écouter? demanda M. Varnay.

--Est-ce que je suis libre?

Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:

--Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brûleuse.

Une pâleur livide se répandit sur le visage de Dioulou, en même temps que ses mains crispées se convulsaient sur ses genoux.

--Oui, fit-il d'un signe de tête.

--Vous savez qu'elle est morte?

Dioulou répéta son geste. Seulement il mordait ses lèvres à pleines dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair épaisse.

--Morte dans d'épouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques moments de lucidité... et qu'elle a raconté de quelle façon était arrivé... l'accident qui lui coûtait la vie....

Dioulou ne bougea pas.

--J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a été la victime d'un crime horrible, si épouvantable que, malgré les fautes de cette misérable créature, on se sent pris, malgré soi, d'une profonde pitié... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?

--C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de râle.

--Écoutez donc ceci: c'est un procès-verbal dressé par un magistrat, relatant sa dernière déclaration....

Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pièce qu'il lui remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commença sa lecture:

«Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous sommes transporté dans une maison de la rue des Arcis. Là, dans une chambre du premier étage, nous avons trouvé, étendue sur un grabat, une femme en proie à d'atroces souffrances, par suite de blessures reçues dans un incendie.

»Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'était l'une d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoyé un exprès, à l'effet de nous appeler pour recueillir les dernières déclarations de cette femme.

»Nous nous sommes approché de ce grabat, et ayant fait connaître à la moribonde nos titres et qualités, nous avons procédé à son interrogatoire comme suit:

»D. Comment vous nommez-vous?

»R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brûleuse... je suis la brûlée.

»D. Avez-vous quelque déclaration à faire?

»R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brûle l'assassin....

»D. Qui nommez-vous l'assassin?

»R. Le Loup!...

»Les réponses de cette femme étaient entrecoupées de cris déchirants, et c'était avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.

»D. Qui désignez-vous sous le nom du Loup?

»R. Lui... le bandit! le Bisco!

»D. De quel assassinat voulez-vous parler?

»R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tuée... il m'a tuée... il m'a brûlée... je veux qu'on le brûle!

»D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement connaître ce qui s'est passé.

»R. Hier... j'ai rencontré le Bisco....

»D. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée?... Celui que vous nommez le Bisco... et qui n'est autre qu'un nommé Blasias ou Biscarre... est mort il y a trois jours....

»Là, elle poussa un bruyant éclat de rire.

»R. Mort! ça n'est pas vrai!... ce n'était pas un revenant!... Est-ce que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et des griffes pour déchirer?... C'était lui... je vous dis que c'était lui! Vous croyez que je mens!... demandez à mon vieux Dioulou... puisque c'est lui qui l'aide à se cacher.»

A ce passage, le juge interrompit la lecture.

La physionomie de Diouloufait était horrible à voir... De grosses gouttes de sueur coulaient sur le visage du misérable, qui avait pris une teinte plâtreuse.

--Ce récit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay. Peut-être êtes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....

Dioulou grinça des dents:

--Allez-y, dit-il.

Puis il ajouta plus bas:

--Je vois votre jeu....

Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:

«D. J'admets que ce fût bien le Bisco; que vous a-t-il dit?

»R. Nous nous sommes disputés... J'avais un peu bu... Je ne sais pas trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne voulais pas qu'il le fît pincer... Je l'ai appelé tout haut par son nom... Il m'a défendu de le répéter... Il m'a menacée, en me disant que s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me déchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez... et je me suis sauvée.

»D. Vous a-t-il poursuivie?

»R. Non.

»D. Où se passait cette scène?

»R. Aux Innocents... auprès de la Halle.

»D. Qu'avez-vous fait alors?

»R. J'étais tout _esbrouffée_ au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis allée à l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouvé un _zigue_ que je ne connaissais pas. J'avais la tête à l'envers. V'là que j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jeté sur moi. Il m'a emportée au bazar des Arcis, il m'a jetée sur le lit, il a fermé la porte, et puis il est revenu auprès de moi... J'étais _pocharde_, que je ne voyais plus rien... Il m'a attachée; moi, je riais, je ne savais plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons, et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait bouché la g... avec un tampon; il a allumé des allumettes, et puis il m'a dit: «B... de gueuse, tu finirais par nous faire _piger_; tu vas rôtir comme un vieux poulet.» Il a mis le feu, et puis il s'est sauvé.

»D. C'est Biscarre qui a allumé l'incendie?

»R. C'est lui... il m'a brûlée vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut le refroidir!...

»A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a poussé de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au Loup! au feu le Bisco!... Mais elle était dès lors incapable de prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci: Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...

»Elle est morte à huit heures cinquante minutes.

»En foi de quoi, j'ai rédigé le présent procès-verbal pour servir ce que de droit...»

Le greffier s'arrêta.

Il y eut un long silence. La tête de Dioulou était tombée sur sa poitrine, d'où s'échappait un grondement sourd.

--Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque c'est lui qui a commis le crime épouvantable qui ferait horreur à un bourreau... il a tué la femme qui vous appelait à son secours, et qui, dans les dernières convulsions de l'agonie, prononçait encore votre nom... Il vous reste à accomplir le dernier voeu de cette malheureuse, en faisant connaître à la justice la retraite de Biscarre....

Dioulou se dressa d'un bond:

--C'est donc ça! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi, Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!

--L'assassin de la Brûleuse....

--Biscarre est mort!

--Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle a dit la vérité....

--Non!

Dioulou, debout, avait saisi à deux mains sa chevelure, qu'il arrachait à poignées....

La vérité, la voici.

Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui était vivant, bien vivant! Oui, tout son être était torturé par cette pensée que sa vieille compagne avait été assassinée, brûlée par le roi des Loups! et pourtant il ne voulait pas parler.

Cette brute aimait son ancien complice, son maître, d'une affection bestiale, féroce, irraisonnée.

Et pourtant... il avait tué la Brûleuse!

Le juge insistait:

--Songez bien à ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette femme, que vous aimiez. C'était votre ami, votre compagnon, et il a torturé celle à laquelle vous aviez donné votre affection. Torturé... vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les plus effroyables angoisses qu'il puisse être donné à la nature humaine de subir.

--Taisez-vous! criait Dioulou....

--Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait de punir son bourreau....

--Mais taisez-vous donc!

--Avez-vous bien entendu tous les détails de cette scène atroce? Il l'attache sur son lit, il la bâillonne, il lui fait un bûcher de toutes les matières inflammables qui tombent sous sa main, puis, après y avoir mis le feu, il s'enfuit lâchement, tandis que derrière lui l'incendie fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette créature humaine.

Les coups tombaient redoublés, terribles, sans relâche, sur le coeur de Diouloufait, sur son cerveau.

Il se sentait devenir fou.

C'était en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs sanglantes: il lui semblait entendre la Brûleuse qui râlait:

--Dioulou! venge-moi!...

Oui, elle avait ordonné!... il lui fallait obéir. Après tout, Biscarre était infâme....

--Où est Biscarre? demanda le juge.

Dioulou le regarda, ses lèvres s'agitèrent, sa bouche s'ouvrit, il allait parler... mais tout à coup:

--Non! non! s'écria-t-il, Biscarre est mort!

Il ajouta:

--Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!

Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche fût muette à jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang jaillit....

Dioulou chancela... étendit les bras et tomba comme une masse sur le parquet....