Les loups de Paris II. Les assises rouges
Chapter 10
La chose était vraisemblable, car les recherches touchaient à leur fin, et les hommes allaient se trouver réunis comme au point de départ.
--Alerte! cria tout à coup une voix.
Le policier s'élança.
Ils étaient alors sur le bord de la rivière dont le flot se détachait plus noir encore sur la terre sombre.
--Il y en a un dans le trou! reprit la voix.
Quelques lanternes sourdes furent démasquées, et, se penchant sur la fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....
C'était vrai. Dioulou était là, debout, appuyé contre le remblai, immobile, les yeux fixes, regardant....
--Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je te casse la tête.
Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait pas un mouvement.
--Veux-tu sortir de là, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te tirerons de là par morceaux....
Même silence, même immobilité.
--Ah çà! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les cordes en main et sautez-moi là dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il en s'adressant aux soldats, s'il cherche à s'échapper, quittez dessus... et raide!
Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancèrent à l'ordre. Du regard ils mesurèrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux, d'un seul élan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.
Mais au même instant, par un mouvement brusque, pareil à celui que fait un sanglier quand il secoue les chiens suspendus à ses flancs, Dioulou se redressa, et empoignant l'homme à la ceinture, il le lança hors de la fosse comme il eût fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un cri et resta sur le sol, comme une masse. Il était blessé.
--Malédiction! cria le chef.
Et, dans sa rage, il déchargea un de ses pistolets sur Dioulou.
Le colosse ne broncha pas. Il n'était pas touché.
--Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-même!
Les deux agents obéirent, mais l'un roula au fond, le crâne brisé par le poing formidable du colosse, tandis que l'autre râlait, la poitrine ouverte d'un coup de pied.
--Feu! tuez-le!... s'écria le policier hors de lui.
Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait sauté hors de la fosse, et, se ruant à travers le groupe qui le cernait, il avait fait une trouée.
Dix coups de feu partirent.
--Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.
Et, entraînant les soldats à sa suite, il courut sur les traces de Dioulou.
La Baleine était-il sauvé? Non, car une balle l'avait atteint à l'épaule et son sang coulait.
Le misérable courait et murmurait dans un râle:
--Non, je ne veux pas.
Et il ajoutait entre ses dents serrées ces mots mystérieux:
--Je ne veux pas être tenté.
Mais la lutte était impossible... le sang qu'il perdait épuisait ses forces. Il avait quelques pas d'avance... c'était tout....
Il se sentit saisi....
Il était alors sur la rive du ruisseau fétide... d'un heurt d'épaule il se dégagea, et un corps roula dans l'eau....
Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la Rivière morte, menant à un moulin dont la roue énorme, immobile comme un animal fantastique, se profilait dans les ténèbres....
Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa, saisit une planche entre ses doigts énormes....
La planche craqua. Il eut un accès de fureur folle... il s'acharna dans un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombèrent dans l'eau... la communication était coupée....
Les autres avaient reculé avec terreur... une chute dans la Rivière morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous, semblait effroyable....
Communication coupée! oui, mais coupée aussi toute retraite... Dioulou était acculé à la roue du moulin, fixée par ses écrous. Il eut l'idée de gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espèce d'escalier vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la mousse verdâtre....
Et tout à coup, les bras étendus, il tomba en arrière....
Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au bâtiment. Il y eut un bruit sourd et atroce.
Dioulou disparut dans l'eau... Où était-il? Était-il passé sous la roue?...
Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient à percer les ténèbres....
--Le voilà! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...
L'homme avait émergé du flot. A bout de forces, il avait saisi un des appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait lentement, avec des soubresauts convulsifs....
Encore une fois, un pistolet fut dirigé sur lui... un éclair brilla, une détonation retentit....
Un cri rauque perça la nuit.
Et le corps resta suspendu, inerte, à la carcasse du moulin....
--Par ici! cria un des soldats, qui avait découvert un autre pont.
Les hommes s'élancèrent... Un instant après, parvenus à l'autre rive, ils s'aventuraient sur le bâtis du moulin....
Dioulou était là, affaissé, immobile et mort peut-être.
Non... vivant!... mais brisé, vaincu....
--Empoignez-moi ça, dit le policier; s'il en réchappe, ça fera un fameux déjeuner de guillotine.
VII
LE GUILLEDOU
Cette même nuit, et environ à la même heure, une scène d'un tout autre genre se passait dans une des chambres de l'hôtel de Thomerville.
Là aussi les ténèbres étaient épaisses. Mais on n'entendait pas le sifflement du vent, amorti par les volets bien fermés et les lourds rideaux garnissant les fenêtres.
Si, à l'intérieur, nul bruit ne pénétrait, par contre, un ronronnement sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, répondant avec une régularité automatique au tic tac de la pendule.
Ce n'était pas tout.
A l'heure où nous prêtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants faisaient écho depuis quelques instants au ronron en question; de plus, on percevait des craquements brusques suivis de gémissements et de murmures qui, à tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.
--Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' ça finisse!... et ronfle-t-il assez, cet animal!
L'animal devait être l'autre personnage qui continuait ses gloussements cadencés.
Tout à coup on entendit un frottement sur le mur, puis un léger éclatement, et une flamme brilla.
La flamme éclaira une main qui sortait d'une chemise de nuit, entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du col, rabattu et chiffonné, un cou puissant, à muscles en corde, et soutenant une tête énergique, coupée en deux par d'énormes moustaches.
Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une vague idée de découragement et de faiblesse.
En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.
Muflier, qui avait cherché le sommeil dû aux consciences pures, et qui écoutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plongé sans doute dans les rêves les plus ravissants.
Après un moment de réflexion, et sentant sans doute que la flamme commençait à lui brûler les doigts, Muflier se décida à allumer une bougie.
Puis, se dressant sur son séant, il regarda Goniglu dont le nez seul émergeait du fond de son oreiller de plume.
Évidemment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la placidité benoîte de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas contre certaine pensée qui le hantait, et, de sa basse profonde, il articula ces mots:
--Hé! Goniglu! le gendarme!
Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que sa tête cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le bâton de Polichinelle, la tête de Guignol.
Et il poussa un cri épique:
--Ça n'est pas moi!
--Eh! tu l'as bien gobé, mon bichon! s'écria la grosse voix de Muflier, appuyée d'un formidable éclat de rire.
--Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!
--Es-tu réveillé?
--Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu réveillerais des morts... Et moi qui faisais de si beaux rêves!
--Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au mieux le célèbre proverbe:
Coeur qui soupire N'a pas ce qu'il désire!
--Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.
--Pour la même raison qui chasse le sommeil loin de mes paupières.
--Cette raison, dis-la-moi! Dépêche-toi, que je me rendorme....
--Ingrat ami! je t'éveille pour partager avec toi les pensées qui inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....
--Parbleu! il est l'heure de dormir....
--De dormir! Hélas! Goniglu! pour moi, mon idée est tout autre....
--Quelle est ton idée?
--Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!
Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses couvertures....
--Je me soucie bien de cela! maugréa-t-il.
--Ame sans poésie! j'ai toujours pensé que ton ami Muflier était un être incompris de la société... Comment me comprendrait-elle, la société, quand toi-même tu ne m'apprécies pas?
Goniglu prit une résolution désespérée, et de nouveau il dit d'un ton sec:
--Écoute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la paix.
Muflier lança un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit, contenant et contenu:
--Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...
--Malheur! gémit Goniglu.
--En vérité, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'écoutes... Je le veux, et cela sera.
--Mais, si je ne veux pas....
Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait à portée de sa main, et la brandit du côté de Goniglu.
Celui-ci frissonna de terreur et s'écria:
--Je t'écoute.
--C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moitié de son âme, comme disait un poëte ancien, dont le nom m'échappe, et on ne peut pas lui faire entendre raison.
--Mais, puisque je suis tout oreilles.
--A regret!... à regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier, dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu m'écoutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de sympathie....
Goniglu haussa les épaules en signe de suprême protestation.
Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la troisième bouffée:
--Quand tu voudras, fit-il d'un ton résigné.
Muflier avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains. Il songeait.... A quoi donc songeait Muflier?
--Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?
--A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que tu me réveilles?...
--Oui ou non, as-tu un coeur?
--Eh bien! oui, là, es-tu satisfait?
--Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme moi tu souffrirais....
--Où diable veux-tu en venir?
Goniglu était patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le méritait bien, d'accord; mais il eût bien voulu se rendormir.
--Je vais t'expliquer ces mystères de la nature humaine, reprit l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines déjà que nous sommes hébergés, choyés, nourris et abreuvés dans cet hôtel, qui est, en quelque sorte, devenu nôtre....
--On y est très-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu, revenant par un retour ingénieux à son idée fixe.
--Les lits, la table, les égards ne laissent rien à désirer... Le marquis nous a appréciés à notre juste valeur, et nous n'avons qu'à nous louer de lui....
Interrompu par un bâillement étouffé de Goniglu, Muflier haussa les épaules avec impatience.
--Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colère. Nous sommes privés de ce qui constitue la dignité humaine... de cet héritage sacré que nous ont laissé nos pères... en un mot de la liberté....
--Le marquis ne nous empêche pas de sortir....
--Ça, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La première, c'est que la voie publique est encombrée d'un tas de personnages inquiétants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des obstacles à notre circulation... la seconde....
--Tu ne crois pas à la mort de Bisco?
--Brrr! ne prononce donc pas ce nom-là! ça porte malheur.
--Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce satané démon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....
Goniglu s'agitait fiévreusement sur sa couche.
--Tout ça est convenu... archi-convenu....
--Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-à-dire que je songe à celle qui m'a tant aimé... Je songe à ses cheveux noirs, luisant d'une pommade odorante... à ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante. Je songe à elle, enfin, ami Goniglu, à elle, à elle!
Goniglu soupira:
--Et moi donc! fit-il.
--Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux nôtres avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'étiole... parole d'honneur! il s'étiole....
--Et moi donc! répéta encore Goniglu.
--Tu t'étioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien! avec l'étiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il n'est plus aimé, il mourra....
Il y eut un silence éloquent.
Les deux camarades, plongés dans leurs réflexions, évoquaient les souvenirs du passé... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rangée de litres vides! le pousse-café... la houri rougissante acceptant la rincette et la rincinette....
Où était tout cela?...
D'un geste désespéré, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait son front de penseur, et le lançant sur le parquet....
--Je veux vivre, moi! s'écria-t-il d'un accent tragique. Je suis prêt à tout pour reconquérir, fût-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont à mon être ce qu'est la rosée à la plante... Écoute, Goniglu!...
--Muflier!...
--Sais-tu l'heure?
--Minuit vient de sonner.
--Entends-tu quelque bruit?
--Non, tout dort dans l'hôtel... le marquis est encore faible et se repose de bonne heure.
--Va regarder le temps qu'il fait.
Il semblait que les souvenirs évoqués par Muflier eussent subitement dissipé les velléités sommeillantes de Goniglu, car, à l'appel de son compagnon, il se hâta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres et de sauter sur le tapis.
Il alla à la fenêtre et souleva les rideaux.
--Temps sombre!
--Parfait. Pluie?
--Non!... du vent....
--Pas de lune?
--Pas le bout de son nez....
--Alors j'écoute la voix de mon coeur... et je file....
--Hein? s'écria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?
--Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue à nous attendre... à supposer qu'il soit vivant, ce dont à cette heure et dans mes dispositions, je doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!
--Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....
--Je crois t'avoir demandé mes chaussettes!
--Les voilà!... Mais si tu n'allais pas revenir!...
Muflier, qui commençait à enfiler une botte rebelle, lâcha les tiges pour mieux considérer Goniglu.
--Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....
Il appuya sur ces mots:
--Si... j'allais... ne... pas... revenir!...
--Je ne m'en consolerais jamais.
--Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de sortir seul, moi, Muflier?...
--Je croyais... je pensais....
--Vous pensez mal... Oui, je rêve l'amour... mais je veux aussi l'amitié....
Il s'attendrit tout à coup:
--Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonné?...
--Pas précisément, mais... les gendarmes?
--Il n'y a pas de gendarmes dehors, à pareille heure.
--Mais... le Bisco?
--Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma patte.
Et pour accentuer sa résolution énergique, Muflier donna à ses bretelles un cran vigoureux.
--Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la rigolade!
--De l'argent?
--J'en ai, près de quarante francs.
--Toi! où as-tu trouvé cela?
Muflier eut un large sourire.
--Ces marquis, ça manque d'ordre. Ça laisse traîner les choses les plus importantes... heureusement que je suis là!
--T'as grinchi le patron?
--Je lui ai sauvé des pertes considérables, en transformant ma poche en caisse d'épargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour viendra peut-être où il sera enchanté de me savoir son débiteur pour cette bagatelle.
Tout en devisant, Muflier complétait son équipement de combat.
Il avait endossé les vêtements neufs que la complaisance d'Archibald avait mis à sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie six fois serrée autour de son cou et formant carcan, le pantalon large, bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus tout, le chapeau allant en s'évasant par le faîte, sorte de monument à poils longs, que Muflier inclinait résolûment sur l'oreille.
Enfin, à la main, et pour compléter l'ensemble, une canne qui pouvait servir à la fois d'objet d'agrément et d'engin de défense.
Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de contrarier trop vivement son acolyte, avait endossé son paletot noir formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.
Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise était plus modeste: ce qui lui faisait défaut, avant tout, c'était cette maëstria toute spéciale à l'autre. Il était plus bourgeois, moins vainqueur....
Quand ils furent prêts, ils s'examinèrent à la lueur de la bougie, et poussèrent deux petits cris de satisfaction.
--Çà, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?
--Dame, par la porte, je suppose....
--Hum! les laquais.
--Ils ne nous empêcheront pas de passer.
--Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais la passion qui m'anime ne m'empêche pas de réfléchir. Si le marquis sait que nous avons contrevenu à ses ordres, qui sait si au retour,--car j'ai la volonté du retour,--si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte close? Or, pour ma part, je regretterais profondément cette hospitalité qui a le double avantage d'être plantureuse et économique; de plus, nous avons donné notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de dissimuler cette félonie... excusable.
--Alors, filons par la fenêtre.
--Tu l'as dit, ô Goniglu! à quel étage sommes-nous?
--Au premier.
--La fenêtre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le mur... et en rase campagne! Est-ce dit?
--Ça y est?
--A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manière à moi d'ouvrir les fenêtres sans bruit.
En effet, la manoeuvre réussit si complétement que les deux battants de la fenêtre s'écartèrent sans le moindre grincement.
--Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois à quatre mètres, mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!
Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientôt suspendu par les poignets... puis tomba sur le sable, si légèrement «qu'une feuille de rose n'eût pas plié,» comme il le dit lui-même à Goniglu, quand celui-ci l'eut rejoint.
Ils restèrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'hôtel. Pas une lumière. Pas un bruit.
Goniglu eut cependant une hésitation suprême.
--Je ne sais, murmura-t-il à l'oreille de Muflier, ça me fait tout de même quelque chose. S'il nous arrivait malheur?
--Ne crains rien, avec moi tout est sauf.
Ils étaient arrivés au mur. C'étaient gens rompus à la gymnastique de l'effraction et de l'escalade.
Un mur de trois mètres ne les arrêtait pas plus qu'une serrure d'armoire.
--Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voilà qui est fait.
--Enlevé! dit Goniglu.
L'oeuvre était accomplie. Nos amis avaient reconquis leur liberté.
--Ah çà! où sommes-nous? demanda Goniglu.
--Attends que je m'oriente... Voyons ça! Tiens, c'est un quartier très-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le monde!
Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considérait attentivement la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.
Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rêveur, avait pris un moyen plus expéditif et avait fait quelques pas jusqu'à un coin qu'il avait avisé. Là, à la lueur d'un bec de gaz, il trouva un écriteau....
--Rue Saint-Honoré, dit-il en revenant vers Muflier.
--C'est cela! je croyais en effet reconnaître. De fait, nous avons été amenés ici dans de si singulières conditions qu'il était permis d'hésiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec jardin faisant retour sur la rue Saint-Honoré. Nous retrouverons cela, le numéro de la maison qui fait face est 125; voilà qui est complet.
--Où allons-nous? demanda Goniglu.
--Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne nous attendent pas à quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous à la Providence.
Ils marchèrent du côté de la rue Royale.
--Ça manque de marchands de vins, dit Goniglu.
--Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne heure, et les débits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois; je sais, à l'entrée de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier ordre.
--C'est peut-être dangereux... Si nous sommes connus.
--Bah! au contraire. Nous aurons peut-être des renseignements sur le Bisco.
--Oui, seulement prenons garde.
--L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est là... que j'ai rencontré Hermance pour la première fois.
Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Paméla étaient inséparables.
Et bravement, à travers les ruelles qui faisaient alors du quartier Saint-Lazare un véritable labyrinthe, les deux amis se dirigèrent vers la rue du Rocher.
D'honneur, leur désinvolture était charmante: Muflier portait haut la tête, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major émérite; Goniglu allait à longs pas et respirait largement. Que leur importait le froid? que leur souciait le vent? ils étaient libres!
--Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.
--Et j'ai des picotements dans la gorge.
--Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau à la bouche.
--Tu es sûr de retrouver le bazar?
--Parbleu!
Ils étaient parvenus au pied de l'étroite montée, serpentant sur elle-même, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait péniblement la colline de Monceaux.
Quelques boutiques borgnes, véritables échoppes, laissaient encore filtrer, à travers leurs volets mal joints, un rayon de lumière jaune.
Alors Muflier s'arrêta. C'était au coin d'une impasse, depuis longtemps disparue, et qui portait le nom oublié de rue Quarteron. Le sol disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un ignoble ruisseau.
De lumière point: l'édilité ne connaissait pas ce repaire.
Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec délices cette atmosphère fétide.
Arrivé au bout, Muflier s'arrêta brusquement.
--Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait démolie?
--C'était là?
--Oui. Voici la maison (une masure aux murs lézardés), voici la porte... mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort là dedans?
--Si tu frappais?
--Voyons.
Et, discrètement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier exécuta contre le volet un roulement discret.
Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la première.
Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue, s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils s'étaient courbés pour regarder de plus près si rien ne s'agitait à l'intérieur, une tête d'homme parut. On les considérait avec attention, autant du moins que le pouvait permettre l'obscurité.
--C'est désolant! fit Muflier à mi-voix, désolant! désolant! Oh! Goniglu! l'amour n'aurait-il pas été un guide sérieux?
--Ça m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....
--Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.