Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 9
--Décidément, vos facultés sont gravement altérées... heureusement je suis là pour leur venir en aide. Le Ténia, madame de Torrès, veux-je dire, exige qu'on l'épouse.... Elle veut devenir baronne de Silvereal... histoire d'avoir un titre authentique.... Or, pour que le baron, qui est marié, puisse lui donner cette satisfaction, que faut-il?...
--Qu'il soit veuf!
--Allons donc! voilà que l'intellect vous revient. C'est heureux. Vous avez vu ce soir madame de Silvereal, c'est une créature superbe, bien en chair, d'une admirable santé, et qui ne paraît pas le moins du monde disposée à laisser la place libre à madame de Torrès...
--Silvereal attendra.
Germandret éclata de rire.
--Parbleu! il attendra qu'une épidémie... le choléra... une phthisie galopante veuille bien envoyer la baronne _ad matres_... et, comme cela pourrait être long, il aura tout d'abord à coeur d'être agréable à son excellent ami M. le duc de Belen, et il se servira de sa légitime influence sur sa femme pour qu'à son tour elle contraigne mademoiselle Lucie à devenir l'épouse du duc de Belen... voilà bien ce qui a été convenu?
--Absolument.
--Vous êtes arrivé à la période de franchise. Nous finirons par nous entendre. Eh bien! mon cher monsieur de Belen, M. de Silvereal vous... comment dirai-je cela pour être poli?... vous trompe.
--Impossible!
--Ce mot, vous le savez, n'est pas français, surtout quand il s'agit de la canaillerie (pardon!) humaine. Or, je vais vous mettre immédiatement à votre aise. De cette canaillerie (pardon!) je connais trois beaux échantillons.
--Qui sont?
--Vous d'abord, puis M. de Silvereal.
--Et le troisième?
--Le troisième, c'est moi!
De Belen commençait à le regarder avec intérêt. Un peu remis des alertes de tout à l'heure, il devinait _primo_ que celui qui parlait n'était pas un sot, _secundo_ qu'il y aurait probablement nécessité de s'entendre avec lui. Ces mots «le troisième, c'est moi!» lui arrachèrent même un sourire, un vrai sourire, non forcé, mais épanoui, presque gai. Il eut même un mot charmant:
--Ne parlons plus de moi, n'est-ce pas?
--C'est inutile, je le comprends, entre nous!
--Mais le second?
--Silvereal?
--Justement.
--Eh bien! maître Silvereal, sortant de votre cabinet, après vous avoir extorqué cinquante mille francs...
--Oh! il ne les a pas encore touchés!
--Bon! une petitesse, maintenant! Attendez: il faut que vous appréciiez vous-même en quoi il vous a _daubé_.
--Je vous avoue que je commence à vous croire sur parole.
--Alors, je dois me taire?
--Non pas; mais je veux vous persuader que je ne vous en veux nullement de...
--De la petite opération de tout à l'heure...
--Et que je suis persuadé que nous deviendrons bons amis.
Germandret ne le quittait pas des yeux. Il se méfiait. Et pourtant il avait tort. De Belen avait pris carrément son parti. Avoir cet homme contre soi lui paraissait trop dangereux; donc, l'avoir pour soi ou du moins avec soi était le _desideratum_. Quoi qu'il en soit, de Belen continua:
--Donc, mon ami Silvereal...
--Est un bandit, compléta Germandret.
Seulement il eut l'indélicatesse d'ajouter:
--Comme vous et moi.
De Belen réprima une grimace et reprit:
--Bandit, soit. Mais pourquoi?
--Mon Dieu! pour ceci simplement. Ayant dans sa poche le mandat qu'il vous a extorqué, il s'est dit en sortant: Maintenant, mon petit duc, va-t'en voir s'ils viennent!
--Hein?...
--Moi, s'est-il dit en palpant le bienheureux papier, je vais me débarrasser de ma femme, épouser la Torrès, après quoi je me moque de Belen.... En somme, je le tiens mieux qu'il ne me tient... je suis un vrai Silvereal, moi, j'ai dans ma manche la magistrature, la cour, toutes les influences... tandis que ce bonhomme (c'est Silvereal qui parle, remarquez-le, je vous prie), tandis que ce bonhomme ne tient à rien.... S'il trouve les millions indo-chinois, je le ferai chanter d'un ou de deux millions, et tout sera dit.... S'il ne les trouve pas, eh bien, je me soucie de lui comme de ça!
Et Germandret fit claquer son ongle contre ses dents.
De Belen était livide de colère.
--Ainsi, vous l'avez entendu?
--Moi! pas du tout! Vous supposez donc que le Silvereal conte ses affaires aux étoiles?
--Mais alors...
--Alors je sais qu'il a dit tout cela, parce que, pendant qu'il vous promettait de décider sa femme à votre mariage avec Lucie, il ne pensait qu'à une seule chose...
--A quoi donc?
--Au poison que lui vendra demain certain personnage...
--Que vous connaissez?
--Un peu!
--Mais cet homme est un misérable assassin!
De Belen s'indignant touchait au sublime.
--Oh! il est digne de nous! fit Germandret avec une insouciance qui calma un peu les effervescences du vertueux duc. Vous voyez d'ici le plan. On vous a soutiré cinquante mille francs, et vous épouserez Lucie, si vous pouvez!
--Oh! l'infâme voleur!
--L'homme habile, tout au plus!
--Je me vengerai de lui.
--Comment? et puis, en somme, à quoi bon?
De Belen se leva brusquement.
--Voyons, fit-il, jouons cartes sur table...
--Enfin!
--Vous voulez que je me livre à vous... je ne sais d'où vous vient votre puissance... mais elle est réelle, et je m'incline.... Je le répète, jouons franc jeu. Si vous êtes venu, c'est parce que vous avez un pacte à m'offrir...
--Parfaitement raisonné!
--Posez vos conditions... je crois pouvoir vous affirmer qu'elles sont acceptées d'avance...
--Eh! vous allez vite en besogne! J'aime assez cela, d'ailleurs... donc, écoutez-moi. Voici, de votre côté, ce que vous voulez: découvrir le secret des trésors indiens...
--Le connaissez-vous?
--Non; vous voyez que je suis franc... mais en fait d'énigmes, j'en ai déchiffré de plus difficiles.... Second point, vous voulez épouser Lucie, fille de Marie de Mauvillers, devenue femme de M. de Favereye...
--Oui, je le veux...
--Et il ne vous répugnerait pas de commencer par le second point?
--Je suis assez riche, dès à présent, pour prétendre à cette alliance.
--Bien! Moi, je vous offre de vous faire obtenir la main de Lucie...
--Vous! mais vous êtes fou!...
--Non... je m'y engage, et je vous jure que ce n'est pas à la légère...
--Mais de quelle influence disposez-vous donc?
--D'une influence telle que, lorsque vous la connaîtrez, vous en serez épouvanté vous-même.... Mais chaque chose en son temps.... Je vous dis que vous épouserez Lucie de Favereye.
--Mais en échange de cette promesse... à laquelle je ne puis ajouter foi... que me demandez-vous?
--Deux choses... l'une immédiate, l'autre postérieure à votre mariage...
--Voyons la condition immédiate...
--Je vous dirai d'abord la seconde... c'est de m'initier à tous les détails de l'affaire relative au trésor...
--Après mon mariage, si ce mariage a eu lieu par vos soins?
--Bien entendu...
--Eh bien, je vous promets de vous prendre pour associé... mais Silvereal...
--Ne vous inquiétez pas de lui... je m'en charge...
--Venons alors à la première condition...
--Vous allez être étonné de sa simplicité... il s'agit tout simplement d'accueillir chez vous un jeune homme que je vous présenterai moi-même...
--Hein? un complice, un espion?...
--L'être le plus niais et le plus malléable qui se puisse trouver...
--Mais... dans quel but?
--Pour lui faire une position.... C'est un jeune homme auquel je m'intéresse. Il est pauvre, il mérite toute sympathie.... Vous le prendrez comme secrétaire, par exemple, et vous le produirez dans le monde....
De Belen secoua la tête:
--Sous sa simplicité apparente, cette exigence doit cacher quelque piége...
--Voyons, duc. Nous parlons à coeur ouvert. Croirez-vous à une affirmation bien nette de ma part?... Les loups ne se mangent pas entre eux...
--Dicton démenti par l'expérience.
--Et cependant très-vrai dans le cas actuel.... J'ai besoin que ce jeune homme soit lancé dans le monde. J'ai un but... cela va sans dire.... Mais je vous jure, là, foi de bandit! que mes projets ne vous touchent en rien.... J'irai plus loin: de votre acceptation dépend le succès de votre mariage.
--Alors, j'accepte.
--Sans défiance?
--A quoi la défiance me servirait-elle?
--Allons! je vous avais bien jugé!
--Mais avant tout, dit le duc, j'exige que vous me disiez votre véritable nom...
--C'est votre droit.
D'un geste rapide, le prétendu Germandret arracha sa perruque et sa barbe grise.
--Mancal! s'écria de Belen.
--Lui-même, que vous avez toujours fort mal accueilli, et qui cependant était de vos amis...
--C'était vous! Vous vous grimez avec un art admirable.
--Oui, j'ai certains talents fort utiles dans la profession que j'exerce.
--Eh bien, monsieur Mancal, voilà qui est entendu... alliance absolue...
--Et complète. Je vous donne Lucie de Favereye.
--Et nous chercherons ensemble les trésors de l'Eni...
--Hein?
--Bon! voilà que je vous dis une partie du secret...
--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard...
--Je préfère un peu plus tard...
--A votre aise. Mais mon jeune homme...
--Je l'attends... me l'amènerez-vous vous-même?...
--Point.... Il ne me connaît pas...
--Vous êtes tout mystère.... Comment le reconnaîtrai-je?...
--Ne vous inquiétez pas de ces détails... il saura se présenter de telle sorte que vous ne conserviez aucun doute sur son identité... Maintenant, monsieur le duc, je crois qu'il est temps de nous séparer... rentrez dans votre monde, moi, je retourne au cabinet de Me Mancal...
--Si nous nous serrions la main? dit le duc.
--Au fait, pourquoi pas?...
Les deux hommes échangèrent une vigoureuse étreinte.
--A propos, dit le duc, comment vous êtes-vous introduit ici?...
--Un peu plus tard, vous saurez cela....
Et avant que le duc eût répété sa question, Mancal--c'est-à-dire Biscarre--avait disparu par l'orifice supérieur.... Quand le duc revint dans le puits, il examina soigneusement les parois, mais il ne put rien découvrir:
--Bah! fit-il, qui ne risque rien!...
VI
CE QUE C'ÉTAIT QUE LE CASTIGNEAU
Nous avons laissé Martial au moment où, miraculeusement sauvé d'une mort certaine par deux inconnus, il avait été transporté dans une voiture mystérieuse qui, entraînée par des chevaux rapides, avait disparu dans la direction des Champs-Élysées. Les roues, fendant l'épais tapis de neige qui couvrait le sol, n'éveillaient aucun écho. Et c'était un spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drapée de deuil, qui fuyait à travers la nuit. Elle avait atteint la place de la Concorde, qui étendait jusqu'à la Seine sa nappe blanche, d'où émergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaunâtre. Puis, les chevaux s'étaient engagés sur le Cours-la-Reine, qui, à cette époque, était loin de présenter, même pendant la journée, l'animation qui s'y voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai désert, était bordé de propriétés, jadis habitées par l'aristocratie et la haute finance, mais déjà presque délaissées, le luxe commençant alors à tendre vers le faubourg Saint-Honoré et abandonnant les Champs-Élysées au menu peuple. L'allée des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribué à éloigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrière le carré Marigny, abandonné aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'à l'époque des fêtes nationales, c'était une sorte de dédale où les jardins s'enchevêtraient, où les pavillons se dissimulaient derrière les branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avinés. Le Paris de nos pères immédiats possédait encore une physionomie bizarre et que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont jamais connu que les grandes voies à lignes droites et monotones. Or, c'était vers l'allée des Veuves que se dirigeait la voiture dans laquelle se trouvaient Martial inanimé et la femme dont la voix avait tout à l'heure prononcé quelques mots. Silencieuse, elle avait placé son bras sous la tête du jeune homme et elle le soutenait doucement.
Enveloppée dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entière, cette femme, le front penché, semblait en proie à une profonde émotion. Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial, qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait versée murmurait maintenant:
--Ainsi, voici encore une créature humaine devant laquelle la vie s'était peut-être ouverte radieuse et belle... et qui, de degrés en degrés, est descendue jusqu'au désespoir douloureux et sinistre.... Sur ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'échapper de cette prison qui se nomme la vie, pour se réfugier dans cette liberté qui s'appelle la mort!...
Et elle ajouta encore:
--Pauvre Martial! vingt ans!...
Puis, comme si une pensée plus douloureuse encore se fût tout à coup imposée à elle:
--Et lui! lui! fit-elle d'une voix brisée. N'a-t-il pas vingt ans? et ne se débat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs où la haine et le crime l'ont poussé!
La voiture s'arrêta. C'était devant une petite porte, à peine visible, percée dans un mur élevé au-dessus duquel des arbres dépouillés de feuilles étendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de neige. Une ombre se dressa à la portière et l'ouvrit. Puis un cri de surprise retentit:
--Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est qu'évanoui. Donne-lui les soins que réclame son état. Que M. de Bernaye soit immédiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le sais... pas un mot... que ce malheureux ignore où il se trouve et qui l'a sauvé?
--Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui était de taille moyenne, trapu, carré des épaules et dont les cheveux blancs indiquaient l'âge avancé. Mais vous-même, que voulez-vous faire maintenant?
--Je retourne à l'hôtel. Demain, à la première heure, je reviendrai... que les Morts m'attendent.
L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son apparence sénile, il saisit Martial et l'enleva comme il eût fait d'un enfant. La porte se referma derrière lui, tandis que les chevaux légèrement touchés du fouet, entraînaient l'inconnue. Celui qui portait Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers une maison cachée derrière un rideau d'ormes et de chênes, dernier vestige des anciens bois qui, jadis, s'étaient étendus jusqu'à la Seine.
Un mot sur la maison mystérieuse où nous pénétrons. Pendant longues années, cette propriété, qui avait appartenu, disait-on, à une noble famille du midi de la France éteinte depuis longtemps, était restée abandonnée. Des procès s'étaient engagés au sujet de ces terrains et de tous les domaines de cette famille, et avaient duré aussi longtemps que les avocats et gens de loi avaient trouvé aliment à leur... activité. Mais un jour était venu où subitement les procédures s'étaient arrêtées. Des dédommagements qu'on évaluait à haut chiffre avaient été accordés aux parties belligérantes, et finalement cet héritage mystérieux avait été recueilli... par qui? Voilà ce que les curieux eussent bien voulu savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements précis avaient dû se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six années, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peu _pataudes_, était arrivé par une chaise de poste qui s'était arrêtée devant la grille rouillée se trouvant juste à l'angle de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers et autres, s'étaient plantés sur le pas de leur porte, comme bien on pense. Or, le vieillard en question était descendu, et comme il avait fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laissé échapper un de ces jurons _sui generis_ auxquels l'oreille des connaisseurs devine une origine certaine.
Le vieillard était du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci était acquis. Second point. L'homme était marié, et sa femme l'accompagnait. Même âge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier, à n'en pas douter, ayant passé vingt-cinq ans, et qui témoignait aux deux vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise de poste était partie. La grille s'était refermée. Il restait en conséquence beaucoup de détails à surprendre. Et cependant, en dépit de toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la récolte resta maigre. Le vieillard s'appelait--ou du moins se faisait appeler--le Castigneau. Est-ce que c'était là un nom de chrétien? On avait beau chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attablé dans un des bouges de l'entrée de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot de Castigneau, se laissa aller à dire:
--Je connais ça, moi!
Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme était fâché d'avoir _lâché_ sa phrase, et il fallut grandement l'amadouer pour qu'il consentît à compléter sa première énonciation. Bref, le Castigneau, ce n'était pas le nom d'un homme, mais bien d'un quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'oeil et comprit l'embarras et l'hésitation de son client. Puis une idée surgit dans son cerveau fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit à voix basse:
--Tu connais bien Toulon?
--Oui... après? Fichez-moi la paix!
Le ton de la réponse manquait d'aménité.
--Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou, _en ami_, est-ce qu'on fait des cachotteries entre soi?... Tu as été... là-bas?
C'était poser carrément la question. La réponse fut cette fois un peu plus catégorique:
--Quand cela serait?...
--Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux me rendre un service....
Or, le cabaretier--qui s'appelait Malgâcheux et que nous aurons l'honneur de revoir dans la cours de ce récit--avait, lui aussi, quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'était pas pour quelques années de bagne qu'il eût fait la petite bouche. Il s'entendit donc rapidement avec son compère, et un plan fut ébauché pour arriver à savoir si d'aventure le Castigneau n'était pas tout simplement un vieux _cheval de retour_. Cette constatation n'était pas d'ailleurs aussi aisée qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Le Castigneau sortait peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme, paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le père était propriétaire d'un _immeuble_ sérieux. La femme du Castigneau allait faire le marché, et à l'estimation des commères, elle dépensait à peine quelques francs pour la nourriture de la maison. Malgâcheux et Bridoine--c'était le nom du forçat--s'imaginèrent que le plus simple était de s'introduire dans la maison pendant la journée, en choisissant l'heure où le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant à avouer un passé peu flatteur, il s'exécuterait plus facilement sans témoins. Il ne s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, grâce à l'aide de l'honorable Malgâcheux, s'affubla d'une houppelande de propriétaire, se coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi respectable, s'arma d'une canne à double fin, soutien et défense, et finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons, il s'en vint de son air le plus paterne sonner à la grille de la maison. On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une troisième fois. Pour être ex-forçat on n'en est pas moins homme. Voilà que maître Bridoine commença à s'exaspérer, et, revenant à son excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien d'édifiant et qui sentait de plusieurs lieues sa _grande fatigue_. Il sembla que cette exclamation fût un: Sésame, ouvre toi! Car soudain la porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont il désirait si vivement faire la connaissance. La scène fut courte.
--Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.
--C'est bien à M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?
--A lui-même. Après?
--Peut-on causer un instant?
--Non.
Cette singulière réponse déconcerta quelque peu le Bridoine, qui leva les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arrière, l'oeil à la fois défiant et railleur, n'avait pas un air des plus engageants. Mais en somme, c'était un vieillard, sans doute peu redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en dépit de tout, la conversation réclamée, quand le Castigneau fit un pas vers lui.
--Tu vas t'en aller, dit-il froidement.
--Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...
--Poliment! alors ôte ton chapeau....
Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de Bridoine. Celui-ci poussa un cri de colère.
--Ne remue donc pas comme ça, reprit l'autre, tu déranges ta perruque.
Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main à son front; mais plus vif encore, le Castigneau lui avait arraché ses cheveux postiches, mettant à nu le crâne pointu du forçat. En même temps, faisant demi-tour, le Castigneau, dont on n'eût pas soupçonné la force et l'agilité, se plaça entre la porte et le visiteur. Bridoine commençait à perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.
--Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.
--Ça ne te regarde pas!
--Vrai!... alors, je cogne....
Le poing du Castigneau, qui était d'une remarquable solidité, s'abattit, à l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en trébuchant.
--Veux-tu répondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.
--Je vais te découdre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout à coup armée d'un couteau.
Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de paraître s'émouvoir du danger, il marcha droit à Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il sût trop comment, Bridoine se trouva--désagréable surprise--le nez sur le sable, qu'il rougissait de son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses épaules, le serrait d'une main à la nuque.
--Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et que viens-tu faire ici?
Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimité propre à sa nature, se décida à se soumettre:
--Je suis Bridoine.
--D'où viens-tu?
--_De Toulon_.
--Bien! Qui t'a envoyé ici?
--Malgâcheux!
--Qu'est-ce que Malgâcheux?
--Le cabaretier d'ici près: _Aux Bons Amis_!
--Et pourquoi es-tu venu?
--Pour savoir qui vous êtes.
--Le sais-tu?
--Parbleu! non.
--Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....
Tout en parlant, le Castigneau continuait à tenir serré le cou de Bridoine, qui se sentait congestionner.
--Tu diras à Malgâcheux--puisque Malgâcheux il y a--que le Castigneau est un bonhomme qui ne doit de comptes à personne et qui n'aime pas qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la première fois qu'il s'occupera de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la façon que tu vas voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu, comme ça....
Ajoutons que le Castigneau exécutait en même temps, avec la plus grande aisance, les opérations qu'il décrivait.
--Je t'ai soulevé de terre comme un lapin... puis je t'ai emporté vers la porte par laquelle tu étais entré, et... une, deux, trois... je t'ai flanqué dans la rue.... Sur ce, bonsoir!
Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il eût été un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez Malgâcheux eut le caractère d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son nez, ses épaules, ses genoux et le reste demandaient des soins multiples. Quand le Malgâcheux l'interrogea, Bridoine raconta l'histoire, et, en vérité, il mit dans son récit une franchise qui lui faisait honneur. Le Malgâcheux resta pensif.
--Faudra voir pourtant, dit-il.
--En ce cas, tu verras toi-même...
--Bah! pour une malheureuse râclée...
--J'aurais bien voulu vous y voir!
--Alors tu _canes_?
--Absolument.