Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 8
Mais, malgré lui, il frissonnait. Il examinait soigneusement ces traces, elles s'étendaient sur un périmètre étroit. Au point central, elles s'étaient plus profondément enfoncées dans le sol, comme si l'être mystérieux qui avait laissé cette trace indélébile de son passage se fût arc-bouté sur ses jambes pour s'élancer.... Nous l'avons dit, l'ouverture du puits se trouvait à plus de deux mètres de hauteur. Était-il possible que d'un bond un homme eût pu atteindre les premiers crampons de fer qui seuls pouvaient y donner accès? Problème que de Belen ne cherchait même pas à résoudre. En vérité, il avait peur. Tout à coup, il fit un geste de résolution. Sa main glissant dans sa poche s'assura de la présence du pistolet à deux coups dont il s'était muni par précaution. Cependant, un dernier point lui restait à vérifier. D'où était venu l'être qui avait pénétré dans le souterrain? par quelle issue s'était-il introduit? Cette question s'imposait à son esprit avec d'autant plus de force que les dispositions connues de lui seul semblaient la rendre insoluble. En effet, d'une part, la trace des pas ne se trouvait, on l'a remarqué, qu'au milieu même du cercle formé par la muraille! Il fallait donc que l'inconnu eût surgi de terre. Or, il existait bien une plaque de pierre dissimulée sous le tuf; mais cette plaque ne se trouvait découverte en aucun point, et de Belen avait assez soigneusement exploré la partie du sol correspondant aux fissures pour être certain que la trappe n'avait pas été dérangée. Il resta un instant plongé dans ses réflexions. Mais c'était une de ces natures énergiques qui se redressent sous le choc. Il saisit la pelle, et attaquant résolument le tuf, il ne tarda pas à mettre à nu la dalle dont nous avons parlé et dont l'étendue était d'environ un mètre carré. Puis à l'aide du levier, il souleva la lourde pierre, qui tourna sur elle-même et vint retomber lourdement sur le sol. Une dernière fois, de Belen promena autour de lui le rayon de sa lanterne, puis il jeta un à un par l'ouverture béante les instruments dont il s'était muni. Et enfin, s'aidant de ses bras vigoureux, il descendit à son tour. Il se trouvait alors dans un second caveau semblable au premier. Mais le sol de ce nouveau souterrain portait les traces d'un travail persistant.
La terre était fouillée en tous sens, et laissait en plusieurs points de larges trous béants. Cette fois, la terre ne portait aucune empreinte.
--Bien! murmura de Belen. L'imprudent qui, par quelque ruse que je découvrirai, a pénétré jusqu'ici n'a en somme rien trouvé.
Puis il ajouta avec un sourire:
--Il a eu grand tort de ne pas faire disparaître ces empreintes... il m'a trop bien prouvé qu'il était maladroit, et par conséquent peu à craindre. Mais quel peut être cet homme... dont le pied est si petit?...
Il saisit la pioche.
--En tout cas, le mieux est de se hâter. Je dois toucher au terme de mes recherches, et alors je défie le monde entier....
Disant cela, de Belen, retroussant ses manches, avait mis à nu des biceps velus et sur lesquels les muscles ressortaient comme des cordes. Il se mit alors à creuser le sol, divisant d'abord la terre friable à coups de pioche, puis, à l'aide de la pelle, la rejetant contre la muraille. Un quart d'heure se passa ainsi. La pioche se relevait et retombait avec un bruit mat. Puis la pelle relevait la terre qui s'égrenait sur le monceau qui grandissait peu à peu. De Belen s'arrêta alors, et parut mesurer la profondeur du trou creusé.
--Pas d'imprudence, murmura-t-il.
Et, plus lentement, il continua son oeuvre, usant maintenant de précaution comme s'il eût craint que le choc du fer ne brisât l'objet qu'il cherchait à déterrer. Enfin, il poussa une exclamation. La pelle venait de rencontrer une résistance subite.
L'homme se mit à genoux, et, de ses ongles, il écarta la terre. Puis il prit la lanterne et dirigea le rayon sur l'ouverture. Une pierre noire, sur laquelle on distinguait des traces brillantes, émergeait de la terre sombre. Il sembla que cette vue donnât au travailleur une nouvelle énergie. Ses mains infatigables s'efforçaient de dégager cette pierre. Enfin, s'arc-boutant sur ses genoux, il parvint à la détacher du sol. Il l'écarta d'un effort vigoureux, et dans le moule laissé à découvert il plongea son bras comme s'il eût supposé qu'au-dessous il dût rencontrer ce qu'il cherchait. Mais il laissa échapper un cri de colère.
--Rien! rien! fit-il. Malédiction!
Et saisissant de nouveau la pioche, il élargit l'ouverture; puis, frappant de toutes ses forces, il enfonçait le pic de fer dans la terre. Mais la pointe pénétrait sans obstacle. Maintenant de Belen creusait avec une sorte de rage fiévreuse. La terre jaillissait sous ses coups. Il ne se reposait plus, tous ses membres ruisselaient de sueur. Et rien n'apparaissait.... Alors, découragé, il se releva, et laissant échapper la pioche, qui tomba:
--Je suis maudit! murmura-t-il.
A ce moment, un râle sourd s'échappa de sa poitrine... Une main venait de se poser sur son épaule, tandis qu'une voix ironique prononçait ces mots:
--Eh bien! monsieur le duc, il paraît que la chasse a été mauvaise!...
De Belen fit un effort pour s'élancer... mais la main qui s'était appesantie sur lui était si lourde qu'il était pour ainsi dire cloué au sol.... De Belen était d'une force exceptionnelle, dont témoignaient, malgré ses allures aristocratiques, ses mains massives et ses membres trapus. Et pourtant, soudain, il se sentait dompté, vaincu. Ainsi cet être mystérieux, dont il avait constaté l'existence aux empreintes laissées sur le sol, cet être se trouvait là, près de lui, et du premier coup lui faisait sentir sa domination. Etait-ce réellement un ennemi? Non pas seulement un de ces aventuriers qui, guettant dans l'ombre, s'abattent sur la victime choisie pour en tirer un impôt immédiat, mais un de ces exploiteurs qui, avant tout, cherchent à rassurer la possession d'un secret, pour exercer ensuite le chantage à longue portée.... En vérité, on s'étonnera que ces réflexions aient pu germer dans le cerveau d'un homme ainsi surpris. Mais de Belen était le sang-froid fait homme. Son organisme avait payé sa dette à l'ébranlement nerveux que produit toute surprise: l'esprit restait net et ferme. Donc, il ne bougeait pas; mieux encore: il n'avait pas répondu aux paroles de défi qui lui avaient été jetées. Il attendait. Seulement sa main droite, par un mouvement insensible, descendait vers la poche où se trouvait son pistolet. L'autre continuait:
--Eh bien! beau duc, tu ne réponds pas.... Je comprends bien qu'il soit désagréable d'être dérangé pendant qu'on se livre à de délicates opérations... mais ce n'est pas une raison pour avoir peur à ce point... Voyons! répondras-tu? Ah çà! est-ce que, par hasard, tu serais mort de frayeur?...
--Je suis vivant, bien vivant! cria le duc. Et c'est toi qui es un homme mort.
Il avait saisi l'arme chargée, et tournant son bras derrière son dos, il savait que la charge irait frapper son adversaire en plein corps. Il pressa sur la détente. Une détonation violente ébranla le souterrain. Belen secoua son épaule d'un élan vigoureux; mais, à sa grande surprise, la main--sorte de grappin de bronze--pesait toujours sur lui. Un second coup partit.
--Ah! cette fois! cria de Belen...
--Cette fois! répondit la voix de l'autre avec un éclat de rire, cette fois, tu es en mon pouvoir... et tu ne peux même plus conserver l'illusion de te débarrasser de moi.... Donc, je te rends la liberté...
Et les doigts s'ouvrirent. Belen, libre, voulut s'élancer. Mais une ombre noire se dressait devant lui: il savait par expérience que tenter la lutte eût été folie. La lanterne éclairait sur le sol deux pieds élégants et fins qui, s'appuyant sur la pioche et la pelle, interdisaient toute pensée nouvelle de résistance. Belen se contint.
--Qui es-tu? demanda-t-il.
--Prends ta lanterne, et regarde!
Le duc hésita à se baisser. Il crut à quelque coup traîtreusement porté. Et cependant la vigueur de son ennemi rendait tout stratagème inutile. Donc il obéit. Il dirigea sur le visage de l'inconnu le rayon de sa lanterne.
--Je ne vous connais pas! s'écria-t-il.
--Vraiment? En vérité, cela me fait plaisir.... Il n'y a pourtant pas si longtemps que nous nous sommes vus...
--Je ne me souviens pas! commença Belen, qui, de très-bonne foi, cherchait dans sa mémoire.
--Bah! interrompit l'autre. Nous aurons tout le temps de renouveler connaissance.... D'abord, mon cher duc, si vous m'en croyez, nous ferons deux choses: la première, c'est de perdre l'un vis-à-vis de l'autre cette attitude de provocation et de lutte qui ne nous convient nullement, comme je vous le prouverai tout à l'heure...
--Et l'autre...
--C'est de me permettre d'éclairer un peu mieux ce lieu ténébreux qui va se transformer pour quelques instants, si vous le voulez bien, en cabinet de conférence...
--A votre aise, fit le duc.
L'autre tira de sa poche une boîte d'allumettes et, un instant après, une petite lampe jetait sur la salle souterraine son clair rayonnement.
--Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, s'il vous plaît nous asseoir, nous allons entamer sans plus tarder la petite négociation qui m'amène....
Celui qui parlait ainsi d'une voix sèche, martelant chaque mot distinctement, paraissait un vieillard. Des cheveux blancs taillés ras couvraient son crâne et descendaient sur son front bas. Le nez était osseux, les yeux se cerclaient de rides. Quant au vêtement, rien de spécial. La redingote était noire et serrée à la taille, le linge blanc, et, détail bizarre, le chapeau était tenu par une main finement gantée. Cependant le duc, redevenu maître de lui, prit le premier la parole.
--Ainsi, monsieur, dit-il, vous allez m'expliquer pourquoi ce guet-apens que rien ne justifie....
L'autre haussa légèrement les épaules.
--Voilà de bien grands mots, fit-il. Guet-apens? Pourquoi pas meurtre, assassinat, torture?... Je voudrais bien savoir de quoi vous vous plaignez...
--Mais... commença le duc, que ce ton railleur exaspérait.
--Mais... mais... vous semblez furieux parce que j'ai pris la liberté de vous rendre visite sans avoir été invité?
--Monsieur, fit Belen avec colère, je vous serai obligé de mettre un terme à vos railleries. Si vous êtes venu pour m'assassiner, tuez-moi, mais du moins ne m'insultez pas.
--Quelle manie d'hyperboles! Voilà maintenant que je veux vous assassiner, et tout cela parce que je vous ai posé la main sur l'épaule.
--Posé!
--Bah! parce que cette main est un peu lourde.
--Viendrez-vous au fait?
--J'y arrive.... D'abord, cher duc, reprit l'étrange personnage, vous ne vous êtes pas encore demandé comment un excellent pistolet à deux coups, sortant des ateliers d'un armurier émérite et chargé par vos soins, n'a produit sur moi aucun effet.
--Je ne crois pas à la sorcellerie, fit de Belen.
--Voici que vous devenez raisonnable. Donc vous comprenez que les canons dudit pistolet ne contenaient plus les balles de plomb que vous y aviez complaisamment placées.
--La chose est probable.
--Elle est vraie.
--Et qui a fait cela?
--Vous vous en doutez bien un peu...
--C'est vous?
--Évidemment.
--Cependant ce pistolet se trouvait dans mon cabinet.
--Tendu d'étoffes orientales du goût le plus étrange et du meilleur effet.
--Vous connaissez ce cabinet?
--Aussi bien que ce souterrain.
--Quand et par quelle voie vous y êtes-vous donc introduit?
--Par la voie qui m'a amené ici.
--Et que vous me ferez connaître, je l'espère.
--Tout à l'heure. Pour l'instant, je vous supplie, monsieur le duc, de bannir de votre esprit toute terreur inutile.... Ne voyez en moi qu'un inconnu désireux d'avoir avec vous un entretien sérieux, très-sérieux, et qui, par crainte des importuns, a dû choisir le lieu et le moment où il était certain que cette entrevue ne serait pas troublée... je dois vous dire, cher monsieur, que je suis votre voisin...
--En vérité?
--Mon Dieu, oui. Tenez, voici ma carte: «Germandret, achat et vente de livres au comptant.» Monsieur le duc a dû remarquer mon humble boutique, au 22 de la rue de Seine, juste à côté de votre hôtel. Puis-je espérer que monsieur le duc ne m'oubliera pas, alors qu'il songera à monter sa bibliothèque?
Le duc ne put à son tour réprimer un sourire: il était clair que le prétendu M. Germandret bavardait, comme on ferraille avant d'entamer la lutte décisive.
--Oui, dit de Belen, c'est pour solliciter ma pratique que M. Germandret s'est introduit chez moi d'abord, qu'il a pris soin de rendre mes pistolets inoffensifs et qu'enfin il a pénétré dans ce souterrain.
--Il est vrai que mon plus grand désir est d'entrer en relations avec monsieur le duc.
De Belen se demandait s'il avait affaire à un fou.
--Reste à savoir, reprit Germandret, si nos relations doivent se borner à des questions purement bibliographiques.
--Ah! nous arrivons au but, se dit Belen.
Puis il reprit tout haut:
--Vos affaires ne se bornent-elles donc pas à la librairie?
--Non! pas positivement.... Que voulez-vous? il faut vivre, et les temps sont difficiles.
--Ah! vous avez d'autres branches... à votre arc?
--Quelques-unes.
--Et sans doute, vous ne ferez aucune difficulté à me les faire connaître, puisque vous êtes venu pour cela?
--Je n'ai rien à vous cacher. Je m'occupe encore d'objets d'art, d'antiquités de toute sorte, et notamment....
Il appuya sur les mots.
--D'objets précieux provenant de l'extrême Orient.
Le duc laissa échapper un mouvement.
--J'ai dit l'extrême Orient, reprit Germandret d'un ton bonhomme. J'ai su m'assurer un certain nombre de clients qui me payent très-cher les curiosités des pays d'Annam, de Siam, du Cambodge.
--Du Cambodge? fit de Belen, en s'efforçant d'affermir sa voix.
--Oh! ne croyez pas qu'il s'agisse de ces calebasses, de ces bambous ridicules, de ces flèches, de ces armes que le premier voyageur venu peut acquérir en échange de quelques pièces de monnaie.
--De quoi s'agit-il donc?
--De ces monuments étranges d'un art aujourd'hui disparu, dont les vestiges ont été révélés au monde scientifique par quelques rares explorateurs, et qui constituent aux yeux des délicats une source féconde de recherches historiques et ethnologiques.
Le duc ne répondit pas et se contenta d'incliner la tête.
--Or, reprit Germandret sans paraître s'inquiéter de ce silence, le hasard, le pur hasard, croyez-le bien, m'a appris que monsieur le duc était passionné pour ces sortes d'étrangetés; j'ai voulu m'assurer par moi-même de la réalité de mes hypothèses; c'est pourquoi je me trouve ici.
--Donc, reprit lentement le duc, vous supposez que je porte un grand intérêt aux recherches dont vous parlez?
--Intérêt est le mot propre.
--Et quelle preuve en avez-vous?
--Votre présence dans ce souterrain.
--Expliquez-vous.
--Comment! je trouve dans une sorte de cave bizarre monsieur le duc de Belen, type de l'élégance parisienne, vêtu comme un ouvrier, maniant la pioche à tours de bras, et je pourrais encore douter?
--Qui vous dit que je cherche... ces antiquités inutiles?
Germandret prit la lanterne et l'approcha du bloc de pierre que M. de Belen avait mis à découvert:
--Voilà qui me l'indique clairement. J'irai plus loin: je dirai que monsieur le duc est heureux dans ses explorations, et cela malgré l'exclamation de dépit qui lui échappait au moment où je l'ai interrompu.
--Ah! vous croyez que j'ai réussi? fit de Belen qui considérait attentivement son interlocuteur.
--Sans doute. Examinez ce bloc de pierre noire, constellé d'incrustations d'argent, et ne remarquez-vous pas qu'il appartient évidemment à la statue dont vous possédez déjà un fragment dans votre cabinet?
De Belen s'était levé pour vérifier l'observation.
--C'est vrai! s'écria-t-il. Je n'avais pas remarqué tout d'abord.
--Voyez, fit Germandret en riant, voici qu'au premier mot votre passion se réveille.
Le duc ne semblait pas l'entendre.
--Oui, murmurait-il, c'est une partie du torse. Que signifie cela?
--Ne pouvez-vous lire les inscriptions qui se trouvent sur cette pierre?
--Non, elles sont tracées en une langue dont le secret n'a pas encore été retrouvé.
Il avait prononcé ces mots avec un accent de sincérité qui parut frapper le prétendu Germandret.
--C'est l'ancienne langue du Cambodge? demanda-t-il.
--Oui.
--En somme, monsieur le duc s'attendait à trouver ici autre chose que cette pierre mal sculptée?
--Qu'en savez-vous? fit Belen avec impatience.
Puis, s'approchant de l'antiquaire:
--Mon cher monsieur, lui dit-il, vous avez voulu, ceci est clair, découvrir un secret, et pour arriver à votre but, vous avez employé des moyens qu'il me répugne de qualifier. Maintenant, vous savez. Oui, je cherche des antiquités que je sais avoir été enfouies autrefois dans le sol de Paris. Or, cette maison m'appartient, j'ai droit d'y pratiquer des fouilles, je le fais, et nul ne peut s'y opposer. Voilà ce que vous a révélé votre indiscrétion coupable, qui n'est autre qu'une violation de domicile. Je suppose que maintenant vous n'avez plus rien à faire ici et que vous allez enfin me débarrasser de votre présence.
Germandret ne bougea pas; seulement son visage s'éclaira d'une expression de profonde ironie.
--Monsieur le duc, reprit-il, vous êtes un enfant!
--Ah! c'en est trop! et votre insolence...
--Bon! Que prétendez-vous faire? Je vous ferai remarquer que nous sommes seuls et que je suis le plus fort.
--Des menaces?
--Non, un simple rappel à la froide raison. Je voulais, en effet, connaître votre secret, et je vais vous prouver que j'ai réussi. Monsieur le duc, vous ne cherchez pas dans les souterrains des morceaux de pierre couverts d'hiéroglyphes, qui sont pour vous lettre morte: vous cherchez, avec une ardeur et une énergie fiévreuses, un trésor qui vous a été révélé...
De Belen s'était reculé et fixait sur son interlocuteur des yeux hagards.
--Continuez, fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées.
--...Qui vous a été révélé, dis-je, lors du crime que vous avez commis, de complicité avec le baron de Silvereal, dans les déserts de l'Inde orientale.
--Misérable! cria le duc.
D'un bond il ramassa la pioche qui gisait à terre, et, la levant par un mouvement formidable, il la lança sur le crâne de l'inconnu.
Mais, d'un geste brusque qui semblait la détente d'un ressort mû par la vapeur, le bras de Germandret avait saisi le lourd instrument de fer, et, l'arrachant des mains du duc, l'avait lancé contre la muraille. Puis, comme obéissant à une fureur dont il n'était plus le maître, il l'avait pris à la gorge et renversé sur le sol. L'honnête de Belen râlait et se tordait en convulsions impuissantes.
--Gredin! disait le paisible antiquaire d'une voix éclatante, je ne sais ce qui me retient de t'étrangler comme un chien!...
Cependant, obéissant à une réflexion qui venait de traverser son cerveau, il le secoua furieusement comme fait une bête fauve de la proie qu'elle a saisie, et enfin le laissa retomber sur la terre, presque inanimé. Cette fois le duc était vaincu. Les doigts du vigoureux inconnu avaient laissé leurs empreintes violacées autour de son cou.
--Grâce! murmura-t-il d'une voix dolente.
--Eh! parbleu! si j'avais voulu te tuer, est-ce que tu n'aurais pas déjà rendu ta belle âme au diable?
De Belen faisait de vains efforts pour se redresser. Germandret vint à lui, et, le saisissant par les bras, l'assit comme un enfant sur un tas de terre.
--Là, maintenant nous allons être sage, pas vrai, papa, et plus de _blagues_ comme tout à l'heure, ou bien....
Il eut un geste significatif.
La voix calme et mesurée de l'antiquaire avait fait place à un accent rauque, brutal, presque sinistre. On peut remarquer aussi que le style choisi du bibliomane ne se retrouvait plus dans ces dernières phrases, émaillées d'argot. Quelques minutes se passèrent, et enfin une large aspiration venue de la poitrine du duc apprit à son interlocuteur que «le petit tour de vis» avait fini son effet. Germandret lui frappa familièrement sur le genou:
--Peut-on causer, papa?
--Mais qui êtes-vous donc? balbutia le duc.
--Tu m'as déjà demandé cela tout à l'heure. Pour l'instant, je te dirai franchement que ça ne te regarde pas. Du reste, contente-toi de m'écouter, et, pour manifester tes impressions, tu me feras le plaisir de te borner à une pantomime extrêmement réservée. Cela dit, je commence.
De Belen poussa un soupir résigné.
--Donc, mon bon duc, vous avez dans votre passé un tas de peccadilles.... Vous vous appelez de Belen comme je m'appelle Germandret, et vous êtes duc comme je suis marchand d'Elzéviers, c'est-à-dire pas plus l'un que l'autre.... Ne protestez pas, ça ne servirait à rien. Maintenant, outre vos anciennes affaires, vous avez sur la conscience l'assassinat que votre ami Silvereal--un bien honnête homme aussi--avait l'indélicatesse de vous rappeler tout à l'heure.
Il s'arrêta, comme pour attendre une protestation. Mi-strangulation physique, mi-prostration morale, le duc paraissait incapable de formuler la plus légère remarque.
--Voici qui est bien entendu: M. le duc de Belen est lié par une complicité nette et sérieuse au sieur de Silvereal; l'un tient l'autre et l'autre tient l'un. M. de Belen, seul possesseur du secret indo-chinois, se croit maître de Silvereal, auquel il promet... combien? mettons un demi-million... le jour où, ayant réussi à retrouver le trésor en question, il sera devenu.... M'écoutez-vous, monsieur le duc?
De Belen avait relevé la tête, non par défi, mais par curiosité. Il était profondément surpris d'entendre un inconnu lui rapportant textuellement le programme sur lequel s'exerçaient ses plus secrètes pensées. Il oubliait que cet inconnu lui avait dit tout à l'heure avoir entendu sa conversation avec Silvereal. Il est vrai que c'était quelques minutes après le tour de vis, et qu'à ce moment les idées de M. le duc n'étaient pas absolument nettes. Bref, il s'abstint de répondre à la question du bibliomane, qui continua, sans plus s'en préoccuper:
--Quand il sera devenu l'heureux époux de mademoiselle Lucie de Favereye...
--Quoi! vous savez cela aussi? articula enfin le duc.
--Mais oui! et, par parenthèse, je me permettrai de vous dire que vous êtes un fameux niais...
--Oh! fit le duc avec un geste de profond nâvrement.
--J'ai dit niais, et je maintiens le mot.... Vous êtes le complice de M. de Silvereal.... Vous lui donnez cinquante mille francs... et, de plus, vous lui demandez de vous aider dans l'accomplissement d'une mission... qui lui soucie comme un couvert d'argent à un lézard....
Cette fois, de Belen écoutait. La fixité de ses yeux ne laissait aucun doute à cet égard.
--Cela m'étonne, ma vieille, reprit le bizarre personnage avec le ton plus que familier qui tranchait avec ses manières habituelles. Eh bien!... écoute-moi!... de ton histoire de trésor je me moque absolument... et je te laisse maître de ton affaire, maintenant que je la connais... mais, dans tes autres opérations, je puis te rendre service, à condition...
--A condition?...
--Eh! pardieu! crois-tu que je te donnerai mon concours gratis? Tu veux épouser la petite Favereye! que dis-je! tu en es amoureux... comme un imbécile... et pour obtenir sa main, tu donnerais ton âme... mieux que cela... cinq cent mille francs, ce qui vaut, au bas mot, cinq cent mille fois plus... je cote ton âme vingt sous... tu ne m'accuseras pas d'impolitesse... mais quant à compter sur le Silvereal, il faut que tu sois complétement fou...
--Que voulez-vous dire?
--Il faut te mettre les points sur les _i_, j'y consens. Oui ou non, le baron est-il amoureux de la dame de Torrès, autrement dit du Ténia?...
--C'est exact...
--Que faut-il pour qu'il arrive à donner à cette belle et _honneste_ dame, comme dit Brantome (on sait ses classiques), la seule preuve d'amour qu'elle ambitionne?... Mais répondez donc, cher duc?...
--Je ne sais!... je ne devine pas!...