Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 7

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--C'est celle de là-bas... c'est la voix qui résonne dans mes nuits... qui sort de la tombe....

Armand avait reconnu la voix de M. de Belen. Ses sourcils se contractèrent.

--Es-tu sûr de ce que tu dis?

--Je le jure par le cadavre de mon père!

--Tes oreilles ne te trompent pas?

Soëra eut un ricanement.

--Celui qui est mort me dit que j'ai bien entendu.

Et il continua tout bas:

--Amok! Amok!

--Assez! fit durement Armand. Obéis-moi... retourne chez moi. Je te défends de sortir jusqu'à ce que je te l'aie de nouveau permis.

--Maître! n'exigez pas cela! il faut que je le tue.

Et, disant cela, Soëra tourmentait la poignée de son kriss. Armand se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Soëra se courba, et, repoussant l'instrument de mort dans sa ceinture, il s'enveloppa de nouveau dans son manteau.

D'un geste dominateur, Armand lui indiqua la porte. Soëra, frémissant mais dompté, sortit à reculons. Armand le suivit des yeux. Quand il fut seul:

--Qui sait? murmura-t-il. Si là était le secret de ces misérables!

Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la missive mystérieuse:

--Avant tout, dit-il, obéissons.

Un instant après, il sortit de la maison de M. de Belen.

IV

LES SUITES D'UN BAL

Au moment où les derniers invités du duc de Belen se blottissaient dans leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, témoignaient de l'âpreté du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait disparaître tant bien que mal les traces laissées par la cohue, deux personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie de ce cabinet était assez curieuse. Pendant toute la durée de la fête, il avait été soigneusement fermé. Et cependant, si quelque invité y avait pénétré, il y aurait pu trouver satisfaction à ses goûts, à supposer qu'il fût, en si petite proportion que ce fût, porté aux études orientalistes. De tous côtés, aux murailles, au plafond, sur les meubles, ce n'étaient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature portant le caractère indélébile de l'art indo-chinois, depuis le _tiwa-sa-wota_, tabatière en bois de santal, la corne de buffle artistement sculptée, l'écale de noix de coco évidée à jour comme une dentelle, jusqu'à ces inimitables corbeilles, enjolivées d'ornements bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourbé où s'enchâssent les perles vénitiennes, le sabre à la lame plate et s'élargissant à l'extrémité; là, des flèches aiguës aux pointes empoisonnées, le disque métallique à grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des socles de marbre jaspé, de hideuses statues, aux têtes difformes, aux membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les sectateurs de Bouddha prodiguent à leurs idoles. Les tentures de soie brodées d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, relevées par des écharpes tissées d'écorce et teintes des plus éclatantes couleurs, sur lesquelles restaient immobiles, posés comme s'ils allaient prendre leur vol, les dragons frangés de rouge et d'or. Des peaux de tigres couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait particulièrement l'attention: c'était un fragment de statue, sculptée dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment semblait avoir été scié et détaché d'une statue de petite taille et représentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du torse. Là encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien empire d'Annam. En réalité, dans cette pièce bizarre, on se fût cru transporté à des milliers de lieues de Paris. C'était comme une échappée à travers l'espace vous entraînant tout à coup aux limites de l'extrême Orient. Mais la présence des deux causeurs, M. de Belen et M. de Silvereal, vous eût bientôt ramené dans le domaine de la réalité. M. de Belen se tenait debout, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et la lèvre ricanante, tandis que le baron, assis ou plutôt affaissé sur un siége de bambou, paraissait en proie à un malaise difficile à vaincre.

--Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous prétendez m'imposer des conditions?

Silvereal protesta d'un geste soumis.

--En vérité, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas déjà fait pour vous plus que je ne vous devais?...

--Cependant... hasarda le baron.

--Cependant!... Que signifie ce _cependant_? Pardieu! il est bon que nous ayons une explication définitive, et puisqu'il vous a convenu de la provoquer vous-même, subissez-la.

Le baron releva la tête et le regarda.

--Je vous écoute, dit-il d'une voix qui semblait s'affermir.

--Voyons, continua le duc, récapitulons, si vous le voulez bien, les services que je vous ai rendus, et établissons nos situations respectives.

--Établissons, répéta le baron comme un écho.

--Il y a huit ans aujourd'hui que vous m'avez prêté votre concours dans une aventure périlleuse...

--Et délicate.

-Délicate, si l'épithète vous plaît. Je reconnais que vous ne m'avez pas marchandé l'aide que je réclamais de vous. Un seul mot, pourtant. N'était-ce pas moi qui avais conçu l'idée de ce plan?

--L'idée et le plan de l'assassinat, fit le baron, qui décidément reprenait peu à peu son sang-froid.

Le visage de M. de Belen se contracta légèrement.

--Dispensez-vous de ces expressions brutales, dit-il sèchement. Bref, complices tous deux, nous mîmes notre projet à exécution.

--Et le roi des Khmers[2] tomba sous nos coups, fit encore Silvereal, qui avait, paraît-il, la manie des interruptions.

--Je vous prierai de me laisser parler, reprit de Belen, dont l'accent montait au plus haut diapason de l'irritation. En commettant cet acte...

--Ce crime...

--Ce crime, soit... notre but était de nous emparer des richesses colossales déposées en un lieu caché dont seul le vieil Eni possédait le secret... mais par une incroyable fatalité, ce secret nous échappa... ou du moins ne nous fut révélé que par des documents si bizarres, disons le mot, si incompréhensibles, que tout d'abord nous nous sentîmes découragés et crûmes que jamais nous n'atteindrions au résultat rêvé... Pour le présent, au lieu des centaines de millions dont nous avions voulu nous assurer la possession, qu'avions-nous trouvé? à peine quelques centaines de mille piastres en pierreries.... N'ai-je pas partagé ce butin avec vous?...

--En conservant la part du lion.

--C'était mon droit. Non-seulement j'avais seul organisé le complot, mais encore tandis que vous désespériez, je déclarais hautement qu'un jour viendrait où les énormes richesses de Khmers nous appartiendraient. Pour cela, il fallait des capitaux à l'aide desquels je pusse continuer mes recherches.

--Enfin, j'ai reçu à peine cinq cent mille francs.

[Note 2: Les Khmers sont les ancêtres aujourd'hui disparus des habitants du Cambodge, au sud du royaume de Siam.]

--Qui, placés par moi, dans des spéculations commerciales, furent rapidement triplés!

--Hélas! tout cela n'est plus que souvenir!

--A qui la faute? Parce que vous, monsieur de Silvereal, touchant à la vieillesse, vous croyez toujours avoir vingt ans; parce que vous vous laissez entraîner par vos passions séniles sur une pente fatale qui vous jettera à la ruine et à la mort. Vous vous croyez fondé maintenant à me rendre responsable de votre chute. A d'autres, mon cher! Vous m'avez aidé, je vous ai payé, et je suis prêt à déclarer, si vous le désirez, que tout doit être désormais fini entre nous!

M. de Silvereal accueillit ces dernières paroles par un ricanement.

--Je vous en défie, dit-il froidement.

--Vous dites?...

--Je dis, monsieur de Belen, que malgré votre forfanterie et vos menaces, vous savez aussi bien que moi que nous sommes à jamais liés l'un et l'autre.

--Je vous prouverai le contraire...

--Vous me ferez assassiner? En effet, je vous connais, et ce ne serait pas votre coup d'essai.... Cependant, je vous ferai observer que nous ne sommes plus aujourd'hui dans les déserts de l'Inde orientale... et qu'à Paris, il existe certains personnages qui sauraient au besoin me défendre contre vous.

M. de Belen était devenu livide. Était-ce de terreur? était-ce de rage? Au contraire, Silvereal avait retrouvé tout son calme.

--Ces personnages se nomment: _primo_, le procureur du roi; _secundo_, l'ambassadeur de Portugal; _tertio_... oh! c'est le _tertio_ qui est surtout intéressant... les personnages s'appellent: les gendarmes!

--Misérable! cria de Belen.

--Les injures n'ont jamais en rien avancé les affaires... Je reprends mon raisonnement.... Supposez seulement que moi, baron très-authentique de Silvereal, n'ayant en somme dans mon passé aucune tache prouvée... car l'histoire du Cambodge est restée parfaitement secrète... supposons, dis-je, que je me présente chez M. le procureur du roi, et que, lui dévoilant certain nom que vous me paraissez avoir complétement oublié, je l'invite à consulter, au sujet du prétendu M. de Belen... du duc de Belen.... MM. les attachés à la légation du Portugal, ne se pourrait-il pas d'aventure que les troisièmes personnages ci-dessus mentionnés, à savoir: MM. les gendarmes, ne vinssent jouer dans le drame actuel un rôle que vous n'auriez pas suffisamment prévu?...

--Monsieur de Silvereal, fit de Belen, qui grinçait des dents, voilà des insolences qui vous coûteront cher.

--Chacun son tour, mon cher! Comment! je viens à vous en ami et je vous dis franchement: Je suis ruiné, à jamais perdu, si vous ne me prêtez cinquante mille francs.... Avec cette somme, qui est pour vous une bagatelle... car je reconnais que vous avez su mieux que moi faire fructifier vos capitaux... je rétablis une situation désespérée.... Voilà ce que je vous explique nettement, franchement, et à cela vous répondez par des injures, par des menaces...

--Je n'ai pas d'argent!

--Bah! dites cela à d'autres, mon cher duc, mais pas à moi. Je connais par A plus B le chiffre de votre fortune, et vous pouvez me remettre ces cinquante mille francs aussi facilement que moi je jetterais à la rue un écu de six livres.

M. de Belen gardait maintenant le silence.

--Et de fait, si vous avez quelque reproche à m'adresser, êtes-vous donc vous-même à l'abri de tout blâme? Oui, j'ai le coeur jeune et le cerveau brûlant... Que voulez-vous, on ne se refait pas! Mais vous-même, ne comprenez-vous pas l'amour? Et votre passion pour mademoiselle de Favereye?...

--Ah! voilà où je vous attendais! s'écria M. de Belen avec fureur. Oui, j'aime Lucie; oui, je veux qu'elle soit ma femme; et pour cela, j'ai réclamé de vous le concours de celui qui se prétend mon ami, de vous, M. de Silvereal. Eh bien! à quoi êtes-vous parvenu? Comment!... Lucie est la nièce de votre femme, à laquelle elle est confiée par sa mère, madame de Favereye, cette folle que l'on croirait en vérité occupée à des oeuvres de magie, tant son existence est mystérieuse et retirée. Donc, par votre femme, vous êtes pour ainsi dire maître des destinées de Lucie, et vous pourriez imposer votre volonté. Mais, en vérité, il me semble que vous tremblez devant madame de Silvereal...

--Cependant c'est par mon ordre que, ce soir même, elle est venue ici avec Lucie.

--Par votre ordre!... Eh bien! je vous fais un pari: si madame de Silvereal a consenti à vous obéir, c'est parce qu'un intérêt pressant, personnel, l'engageait à se rendre à ce bal.

--Que voulez-vous dire?

--Parbleu! pour un conspirateur, vous me semblez bien peu clairvoyant.... N'avez-vous pas remarqué que ce M. Armand de Bernaye--encore un ennemi que je devine--ne l'a point quittée des yeux pendant toute la soirée, et qu'ils sont restés ensemble près d'une heure?

--Oh! si je le croyais!...

--Seriez-vous jaloux? Bah! la chose serait risible!... Mais, croyez-moi, mon cher baron, madame de Silvereal est plus fine que vous, et quand vous croyez qu'elle obéit, elle ne suit que sa propre volonté.

La physionomie de M. de Silvereal s'était tout à coup assombrie.

--Oh! cette femme! murmura-t-il avec un accent de rage mal contenue.

--Elle vous hait et vous la haïssez. Voilà justement où le bât me blesse.... Vous n'avez aucune influence sur elle; et de fait, l'amant en titre de madame de Torrès ne peut guère faire figure au foyer de famille avec l'autorité nécessaire...

--Taisez-vous, de grâce...

--Non, non. Nous réglons nos comptes, vous dis-je, et nous sommes ici pour entendre nos vérités. Vous n'avez reculé devant aucun scandale, et, dans l'ardeur amoureuse de nos vieux ans, style noble, vous vous conduisez comme un gamin. Jugez alors de l'importance que madame de Silvereal peut attacher à votre avis, dans cette importante question du choix d'un mari pour sa nièce! Au contraire, me voyant lié d'amitié avec vous qu'elle méprise, la baronne se défie de moi et me méprise aussi quelque peu. Voilà la vérité, et voilà ce que vous appelez me prêter votre concours. Pardieu! je ferais mieux de m'en passer...

--Non, s'écria Silvereal, dont l'oeil s'éclaira d'un reflet sinistre. Vous serez le mari de Lucie de Favereye, je le jure sur l'honneur...

--Sur l'honneur... de vous à moi... quelle plaisanterie! fit cyniquement de Belen.

--Ne raillez pas, sur votre vie!... Oui, cette femme me hait et me méprise; mais il faudra bien qu'elle plie sous ma volonté! Sinon...

--Sinon?

Les deux hommes se regardèrent.

--Croyez-vous, dit de Belen, que madame de Silvereal plie par crainte de la mort?...

--De la mort, peut-être. De la honte, certainement.

--Tiens! c'est une idée... et si je puis vous être utile...

--Si j'ai besoin de vous, je vous avertirai...

--Et vous allez agir?...

--Je vous le promets.

--Allons! voici que vous devenez plus raisonnable!... un mot encore cependant... c'est assez délicat!... mais c'est mon devoir d'ami de vous avertir... Vous connaissez bien madame de Torrès...

--Ne parlons pas d'elle...

--Si fait!... défiez-vous, maître baron... celle qu'on a surnommée le Ténia en a dévoré et tué de plus grands et de plus riches que vous...

--Que m'importe!... je l'aime!...

En prononçant ces mots, le baron se transfigurait. C'était la passion furieuse, bestiale, dans tout son horrible rayonnement.

--Voilà qui répond à tout, dit le duc de Belen. Donc, n'en parlons plus. Je n'ai point l'intention de me poser en Mentor.... Résumons-nous.... Je ne commettrai pas l'indiscrétion de vous demander quels moyens vous comptez employer pour triompher de la résistance évidente de madame de Silvereal à mes projets sur Lucie... Seulement, je vous dirai ceci: le jour où Lucie sera ma femme, je vous donnerai cinq cent mille francs...

--Soit! mais en attendant...

--Il tient à vous que le délai soit court.... Cependant, pour cette fois encore, je veux bien vous aider...

--Quoi! les cinquante mille francs que vous me refusiez?...

--Les voici! fit M. de Belen.

Il tira de sa poche un carnet, détacha une feuille à souche, y inscrivit quelques mots, signa et ajouta:

--Demain, Allard vous payera la somme demandée.

--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, vous êtes mon sauveur...

--Une bouchée de pain pour le ténia, fit le duc en riant.

Silvereal haussa les épaules.

--Vous ne la connaissez pas!...

--C'est entendu.... Madame de Torrès est un ange! En tout cas, ceci vous regarde. Mais ne négligez pas les affaires sérieuses...

--Non, je vous le promets. Maintenant, permettez-moi une question...

--Tout à votre service, cher ami.

--Vous continuez toujours vos recherches... au sujet du trésor des Khmers?...

--Vous n'en doutez pas, je suppose?...

--Et croyez-vous être sur la trace?

M. de Belen réfléchit un instant. Comme à son insu, ses yeux se tournèrent vers le fragment de statue dont nous avons parlé, et dont les arabesques d'argent scintillaient au feu des bougies.

--Peut-être! dit-il enfin. Le sphinx me livrera son secret.

--Et vous croyez que c'est ici, à Paris même, que vous le contraindrez à parler?

--J'en ai la conviction.

--Vienne donc bientôt le jour du succès! Car je suppose, mon cher duc, que ce jour-là, vous ne m'oublierez pas....

Les yeux de Belen étincelèrent:

--Ce jour-là, s'écria-t-il, que m'importera de vous jeter en pâture des millions à dévorer? Ce jour-là, nous serons les rois de Paris, les rois du monde!... Ah! que tout nous paraîtra petit et mesquin!... Nous verrons à nos pieds les plus grands et les plus orgueilleux... et dominant de toute la hauteur d'une montagne de richesses ces misérables qui ramperont en nous tendant la main, nous défierons la société dont les rouages trembleront sous notre main souveraine... ce jour-là, je serai dieu!...

--Et je serai votre prophète! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et à nous deux le monde!...

Le baron se retira, non sans avoir serré avec effusion la main de son excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la tête entre ses mains, il parut absorbé dans ses réflexions. Puis il releva la tête:

--Cet homme est un complice, donc il est gênant; je lui donne un mois.... Au bout de ce temps....

Il n'acheva pas; mais un geste éloquent traduisit sa pensée. Si Silvereal avait pu le voir, il eût frissonné jusqu'au plus profond de son être. Belen alla à la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il était cinq heures du matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais son valet de chambre pour le déshabiller. Il couchait dans une petite pièce attenante à son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur qui a connu les fatigues des longues et périlleuses entreprises. Il entra dans sa chambre, après avoir soigneusement tiré les verrous qui fermaient la porte de son cabinet; il commença à se dévêtir. Mais, au lieu de se coucher, il alla à un large coffre de bois exotique, garni d'énormes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse, un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche. Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie à la serre, que nous avons déjà décrite, et où avait eu lieu l'entretien de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. Là, encore, il s'arrêta et écouta. Sûr de n'être pas épié, il écarta la touffe de yuccas gigantesques, dont les longues feuilles se refermèrent derrière lui. Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimulé dans une fente du plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumière de la lampe sur l'ouverture béante. On eût dit un puits dont la profondeur se perdait dans l'ombre... Un instant après, M. de Belen avait disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effaçait toute trace de son passage.

V

SOUS TERRE

Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire était de forme circulaire et maçonné. Il était évident que jadis il avait servi de cage à un escalier régulier qui, depuis longues années sans doute, avait disparu. M. de Belen avait attaché la lanterne à son cou, de telle sorte que le rayon de lumière, partant de sa poitrine, éclairât en plein la muraille fruste.

La descente n'était rien moins que facile. De place en place, des crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord de creux ménagés de distance en distance. Il était aisé de comprendre qu'il avait déjà suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin périlleux, car ses mouvements, réguliers et en quelque sorte automatiques, ne décelaient aucune hésitation. A mesure qu'il descendait, il semblait que l'obscurité, fendue en quelque sorte par le rayon qui s'échappait de la lanterne, se refermât au-dessus de lui plus épaisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour rétablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine de mètres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arrêta, restant suspendu dans le vide. Sans hésiter, et comme s'il eût répété un exercice qui lui était familier, il se courba légèrement en arrière, puis il sauta. La hauteur d'où il se laissait tomber était d'à peine deux mètres: ses pieds frappèrent le sol avec un bruit mat. L'homme leva sa lanterne dont la lueur éclaira l'endroit où il se trouvait. C'était un vaste caveau circulaire, dont la voûte en ogive présentait des lignes garnies d'arêtes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre. Les murailles, formées d'une pierre solide noircie par les ans, semblaient être les assises de la maison qu'il avait quittée tout à l'heure. M. de Belen, après un rapide examen, pour la forme sans doute--car il n'était pas supposable qu'un étranger se fût introduit dans cet étrange souterrain--se baissa et posa la lanterne sur le sol. Puis, se dirigeant vers un des points de la circonférence, il se courba de nouveau. On entendit le cliquetis de pièces de fer, et quand il revint dans le rayonnement de la lumière, il tenait à la main un levier et une pioche dont la pointe soigneusement aciérée présentait un tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point où il avait pris ces instruments et revint encore une fois portant une bêche et une large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui échappa. Sur la terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds humains. Une sourde exclamation s'échappa de sa poitrine.

--Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.

Non! Cette découverte n'était que trop réelle. Les empreintes étaient petites; on eût dit qu'elles provenaient d'un pied de femme. De Belen passa sa main sur son front qu'inondait une sueur glacée. Il restait immobile, comme s'il se fût attendu à voir surgir de l'ombre quelque spectre effrayant.

--Allons! pas d'enfantillage! dit-il encore.