Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 5

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--Je ne sais pas; mais, dès que tu seras libre, cours aux gorges d'Ollioules, vois Marie, et, je t'en supplie, protége mon enfant.

--Il ne fallait pas revenir.

--Jure à ton tour de te dévouer à mon enfant.

--Je tiendrai ce serment comme vous avez tenu le vôtre.

--Merci.

--Monsieur, dit Jacques à l'officier, je vous appartiens....

Le capitaine était pâle.

Il devinait un drame terrible.

Fusiller cet homme demi-mort, c'était presque un crime.

--Eh bien? fit Jacques.

--Monsieur de Costebelle, commença l'officier....

Jacques s'avança vers les soldats et dit:

--Mes amis, mes frères, je tombe pour la France et la liberté... Obéissez à vos chefs.... Le martyr vous pardonne...

--En joue! cria l'officier.

A ce moment, Jacques étendit les bras en avant, puis il tomba d'un seul coup, comme une masse....

Il était mort.

Les soldats n'avaient pas tiré.

--Jacques de Costebelle, murmura Lamalou, vous êtes un homme de coeur... désormais je vous appartiens....

Et, se baissant sur le cadavre, il l'entoura de ses bras et le baisa au front.

L'officier avait détourné la tête.

PREMIÈRE PARTIE

LE CLUB DES MORTS

I.

SALONS ET MANSARDES

On était au mois de janvier 184...

Le vent d'hiver, âpre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs jours, la neige, qui était tombée en abondance, étendait sur la ville son linceul sinistre, moulant son corps énorme comme fait le drap aux membres d'un cadavre.

Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient à ces mausolées qui se découpent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde de la lune.

Nul bruit dans les rues. Déjà minuit avait sonné depuis longtemps, et les voitures, traînées à grand'peine par les chevaux qui glissaient, avaient regagné les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz projetaient, à travers une sorte de buée, leur reflet rougeâtre. Et, par crainte du froid, la ville semblait s'être repliée sur elle-même, se cachant sous la nappe glacée comme l'enfant se blottit sous les courtines de son lit.

Cependant, à quelques rares fenêtres, on apercevait de la lumière, soit filtrant à travers les épais rideaux retombant en plis lourds, soit éclairant la triste mansarde sur son cadre de neige.

Ici le bal, là le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses, riant sous ses tentures de velours et s'échauffant à l'énorme foyer dont l'éclat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la misère grelottante, se courbant sous la bise qui souffle à travers les ais mal joints.

Le passant qui se fût arrêté devant la maison qui portait le n° 20 de la rue de Seine, si peu philosophe qu'il fût, aurait pu, en levant les yeux, laisser échapper cette remarque.

Une file de voitures était arrêtée devant la grande porte. Les chevaux, gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures épaisses, tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde des équipages, se promenaient deux à deux, emmitouflés dans leurs énormes carricks à fourrures.

Au premier étage, les hautes fenêtres se dessinaient dans la façade de pierre, éclairées d'un reflet rougeâtre, tandis que le son des instruments, sonnant joyeusement, éveillait les échos de la rue silencieuse.

Puis, tout au faîte de cette même maison, à une sorte d'oeil-de-boeuf s'arrondissant sur la déclivité du toit, on distinguait, comme une étoile obscurcie par un nuage, un point lumineux qui s'échappait d'une lampe fumeuse.

C'est d'abord dans cette mansarde que nous pénétrerons.

La mansarde! nos pères l'ont chantée. Et elle apparaît à notre imagination, éclairée par les rayons du soleil levant, égayée par la jeunesse et l'espérance, avec son jardinet penché sur la gouttière et ses fleurs qui s'ouvrent aux premières effluves du printemps....

O poëtes! c'est là le rêve, mais voici la réalité.

Quatre murs à peine crépis, laissant voir sous le plâtre qui s'effrite la charpente du toit: le plafond qui se baisse comme pour écraser lentement, l'air qui manque, la lumière avarement mesurée, la fenêtre mal fermée et craquant au vent d'hiver qui la secoue....

Pour mobilier, un grabat gisant à terre comme un mendiant de Goya dans ses haillons, une table couverte de papiers, de dessins inachevés; sur un chevalet boiteux, une toile ébauchée.

Et au milieu de ce désordre misérable, un homme affaissé sur une chaise de paille, s'enveloppant dans une mauvaise couverture sous laquelle il frissonne.

L'homme était jeune, vingt-cinq ans à peine.

Une forêt de cheveux noirs et bouclés couvrait son front large, ses traits, amaigris par la souffrance ou par l'excès de travail, avaient une remarquable finesse. Sa bouche, aux lèvres pâles, était contractée par le sourire d'une douloureuse ironie....

A ce moment, le bruit des instruments, montant de l'étage inférieur, lui apporta, vibrante et joyeuse, la mélodie d'une valse.

Il se leva brusquement.

--Assez! murmura-t-il. Je ne puis plus, je ne veux plus souffrir... puisque la vie ne veut pas de moi; puisque, alors même que j'éprouve toutes les tortures du froid et de la faim, elle me jette ses échos de bonheur comme une dernière insulte, j'irai chercher dans la mort un refuge suprême....

Il s'approcha de la toile ébauchée, et prenant sa lampe entre ses doigts amaigris:

--Et pourtant, continua-t-il, que de fois j'ai rêvé, moi aussi, au bonheur... à la gloire!... que de fois, dans la fièvre du travail, j'ai aperçu dans un lointain mirage l'avenir qui me souriait.... Allons! n'y songeons plus! il faut en finir....

Il revint vers la table, et écartant quelques papiers, il prit un manuscrit sur lequel se détachaient ces deux mots: _Mon Histoire_.

Sans plus prononcer une seule parole, il roula les feuilles dans une large enveloppe, la serra au moyen d'un ruban, puis, au point de jonction, il appliqua un large cachet de cire noire.

Prenant alors une plume, il écrivit ces lignes:

«Vous qui avez trouvé mon cadavre, je vous lègue ce manuscrit. Puisse-t-il vous servir d'exemple et vous inspirer quelque pitié pour celui qui est mort, las de la lutte et de la souffrance...»

Il plaça le rouleau bien en vue.

Puis, rejetant la couverture qu'il avait attachée autour de lui pour se garantir du froid, il boutonna soigneusement la redingote étriquée et usée qui composait toute sa garde-robe. Il prit son chapeau, qu'il enfonça sur son front d'un mouvement sec.

Encore une fois il jeta les yeux autour de lui.

Peut-être cherchait-il un dernier encouragement. Peut-être se disait-il que tout à coup une voix allait s'élever, qui lui crierait de prendre courage....

Fol espoir! Seule, la misère froide et hideuse répondit à ce regard désespéré.

Il passa sa main sur ses yeux. Puis, avec un regard navré, il mit la main sur la serrure.

Il se trouvait sur l'escalier. C'était la route de la mort qui commençait. Chaque marche qu'il franchissait l'entraînait vers le gouffre du suicide.

L'étage qui conduisait à la mansarde, étroit et glissant, conduisait, après une trentaine de degrés, dans le grand escalier, auquel il accédait par une porte basse.

Jusque-là il avait marché dans l'obscurité, s'appuyant au mur pour se guider.

Mais tout à coup il se trouva inondé de lumière.

Pour les heureux d'en bas, l'escalier avait été orné de fleurs; un épais tapis couvrait les degrés, amortissant le bruit des pas. Des lampadères, fixés aux murailles, jetaient les feux croisés des bougies roses.

Le jeune homme s'arrêta un instant, comme ébloui, et, par un mouvement en quelque sorte involontaire, il aspira longuement cette atmosphère chaude et chargée de senteurs.

Et puis un singulier sentiment de honte s'imposait à lui.

S'étant penché sur la rampe, il percevait le bruit que faisaient en causant les laquais, groupés dans les antichambres. Évidemment il y avait des portes ouvertes.

Il lui fallait donc passer, lui, le déshérité de toute joie, le misérable à peine vêtu, devant ces hommes qui chuchoteraient en se poussant du coude, et dont peut-être les rires à peine étouffés parviendraient jusqu'à son oreille.

Bien qu'il fût décidé à mourir, il reculait devant cette souffrance d'amour-propre. Passer à travers cette splendeur pour aller aux ténèbres du tombeau lui semblait plus atroce encore.

Il restait là, accoudé.

La musique parvenait jusqu'à lui: il voyait dans son esprit ces groupes enlacés qui tournoyaient, les robes aux plis soyeux; il devinait les sourires échangés, les yeux brillants de plaisir, les mains des danseuses abandonnées aux doigts des cavaliers....

Tout à coup il entendit un bruit mat et sourd.

C'était la porte cochère qui venait de s'ouvrir.

Les roues d'une voiture retentirent sur le pavé de la cour et s'arrêtèrent devant le vestibule.

Décidément il lui fallait attendre. Il ne pouvait se risquer à croiser sur l'escalier des invités qui peut-être l'auraient reconnu. Car lui aussi avait eu naguère sa part de ces joies mondaines.

Seulement, obéissant à un mouvement de curiosité dont il ne fut pas le maître, il descendit quelques marches encore, si bien que, sans être vu, il dominait la porte d'entrée.

Deux dames atteignaient le palier du premier étage.

L'une d'elles, enveloppée d'un camail de velours, était de haute taille, tout son être était empreint d'une élégance majestueuse. Son visage disparaissait sous un voile épais qui laissait apercevoir seulement quelques boucles de cheveux bruns, coiffés, ainsi qu'on disait alors, à l'anglaise, c'est-à-dire tombant de chaque côté des joues.

L'autre avait rejeté en arrière le capuchon de soie bleue.

Le jeune homme poussa un cri d'admiration.

Il eût été impossible, en effet, de rêver apparition plus charmante.

Ce n'avait été qu'un éclair, car un instant après, les deux dames disparaissaient entre la haie des laquais qui s'étaient levés sur leur passage.

Mais un seul coup d'oeil avait suffi à l'artiste.

Ce front pur, ces yeux largement ouverts et rayonnants de jeunesse et de franchise, ces bandeaux blonds qui encadraient un ovale de vierge, ces lèvres admirablement dessinées qui souriaient à la vie et à l'espérance....

Il avait vu tout cela dans un éblouissement subit.

Un écho éloigné vint jusqu'à lui.

--Madame la baronne de Silvereal.

Puis, dans l'antichambre, un laquais ajouta à mi-voix:

--Mademoiselle Lucie est plus jolie que jamais.

--Moi, j'aime mieux la baronne, dit un autre.

--Elle est plus imposante; mais elle me fait presque peur.

--Bah! et pourquoi donc?

--On m'a dit un tas de choses mystérieuses.

--Vraiment! tu nous conteras cela.

--Oui, mais pas ici.

Les voix se perdirent dans un murmure.

Le jeune homme était resté immobile, le front incliné sur sa main.

Mais tout à coup il se redressa:

--Allons! pas de lâcheté! murmura-t-il. Peut-être est-ce le bonheur qui vient de passer là, à quelques pas de moi!... mais je ne puis ni ne veux plus espérer... je suis condamné.

Et sans songer cette fois aux quolibets des laquais, il descendit d'un pas ferme.

En un instant, il eut atteint la cour. La porte était encore ouverte. Le suisse s'apprêtait à la refermer.

--Tiens! c'est vous, monsieur Martial, dit-il en voyant le jeune homme. Comment! vous sortez à cette heure-ci?

--Je ne puis pas dormir.

--Ah! oui, le bruit. Qu'est-ce que vous voulez! il faut bien pardonner aux riches. S'ils s'amusent, ils en ont le droit.

--Je ne me plains pas.

--Et vous sortez?

--Oui, j'ai besoin d'air.

--Mais vous allez geler dehors. Vous n'avez seulement pas de manteau... et il fait un froid...

--Merci! merci! fit Martial.

Et il s'élança dehors.

Il commençait à tomber une sorte de grésil qui lui mordait le visage et lui blessait les yeux.

Il se mit à courir dans la direction de la Seine.

Il franchit la place de l'Institut et arriva sur le quai.

Là, il se pencha sur le parapet. La Seine roulait lentement son flot noir et sombre, avec un murmure vague qui semblait un appel.

Martial était saisi par le vertige qui pousse vers la mort.

Il l'avait dit, il était condamné.

Le nom de Lucie tintait à son oreille sans qu'il se rappelât ce que cet écho signifiait.

Il descendit les marches de pierre sur lesquelles son pied glissait, et parvint à la berge.

Là, il se tourna encore une fois vers la grande ville qui s'estompait dans l'ombre.

--Mes rêves et mes espoirs, encore une fois, adieu! dit-il à voix basse.

Puis, étendant les bras en avant, il prit son élan et se précipita dans le fleuve.

Au même instant, deux ombres se levèrent sur la berge, et l'on entendit résonner dans le flot le choc de deux corps qui tombaient.

Comment ces hommes se trouvaient-ils là?

Étaient-ce donc encore deux désespérés qui demandaient au suicide l'oubli et le repos?

Non. Car à la lueur vague du remous, on voyait l'eau s'agiter sous de vigoureux efforts.

Puis le flot s'ouvrit, et les deux hommes reparurent soutenant Martial, dont la tête retombait inerte.

--Courage! dit l'un des deux hommes.

En quelques brasses ils eurent atteint le bord; puis, sans dire un mot, ils enlevèrent le jeune homme inanimé et gravirent l'escalier de la berge.

A l'angle du pont, une voiture, bizarrement recouverte de drap noir, comme celles qu'on voit aux funérailles, attendait, immobile. Un coup de sifflet retentit.

La voiture approcha au trot de deux chevaux noirs.

La portière s'ouvrit. Une voix dit:

--Sauvé?

--Oui, répondit un des sauveteurs.

--Pauvre Martial! répéta la voix, qui appartenait à une femme.

Martial fut étendu sur les coussins.

Puis la portière se referma.

Et les chevaux noirs partirent comme une flèche dans la direction des Champs-Élysées.

II

AU BAL

Tandis que la voiture mystérieuse entraîne Martial, miraculeusement arraché à la mort, revenons à la maison de la rue de Seine.

Madame de Silvereal venait de pénétrer dans les salons, suivie de Lucie; leur apparition avait été saluée d'un murmure d'approbation admirative, et elles auraient eu quelque peine à percer le flot qui se pressait sur leur passage, si le maître de la maison n'était venu leur offrir son bras et les dégager de la foule.

--En vérité, baronne, dit-il, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. L'heure s'avançait, et je commençais à craindre que mes salons ne fussent privés de leur plus gracieux ornement.

Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en touffes sur son crâne en saillie, tandis que des favoris presque blancs formaient éventail de chaque côté de ses joues. C'était presque une copie de la tête légendaire si spirituellement _croquée_ par Philippon et qu'on a justement appelée la _poire_.

Cependant, à vrai dire, cette coupe absolument française n'était pas en rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la nuance bistrée rappelait une origine étrangère.

Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habité l'Amérique du Sud, et, possesseur d'une fortune énorme, était venu, il y avait quelques années, éblouir Paris de son luxe et de ses prodigalités.

Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui étaient encore inexpliqués, le duc de Belen avait abandonné le magnifique hôtel qu'il possédait au faubourg Saint-Honoré, pour venir occuper les deux étages de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui appartenait, et dont il avait transformé les appartements en une demeure presque princière.

Peu à peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de l'hôtel entier. C'était grâce à une sorte de pitié et peut-être de protection occulte de M. Benoît que Martial avait pu garder jusque-là sa mansarde.

Après avoir adressé ce compliment banal à madame de Silvereal, le duc s'était tourné avec empressement vers Lucie:

--N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de Favereye?

--Ma mère est souffrante, monsieur le duc.

--Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour décider Lucie à m'accompagner.

--Oserai-je espérer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa condescendance?

Lucie s'inclina sans répondre.

Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le passage d'une rapide pâleur.

La jeune fille, vêtue d'une robe blanche relevée de fleurs bleues, simplement coiffée de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux, blonds comme la moisson, réalisait le type le plus achevé de la grâce et de la beauté.

Quand M. de Belen eut parlé, elle s'appuya au bras de madame de Silvereal comme pour la prier de répondre.

--Ma soeur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc. Il est naturel que Lucie, ma nièce, n'ait pas grand goût à ces fêtes auxquelles sa mère n'assiste pas.

M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des salons les plus animés, et leur ayant choisi des places, il se préparait à continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire à ses invitées, quand un nouveau personnage s'approcha:

--Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu sympathique, allez-vous donc abandonner vos invités en l'honneur de ma femme?...

De Belen le regarda en souriant:

--Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de m'oublier ici pendant quelques minutes.

A ce compliment, presque grossier à force de netteté, Lucie ne put réprimer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son éventail.

--Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de Silvereal.

--Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous! j'ai si longtemps vécu loin de toute civilisation....

A ce moment, de nouveaux noms furent jetés par l'introducteur, et force fut au trop galant duc de s'arracher à sa douce contemplation.

M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant à son oreille:

--Par grâce, dit-il, en s'efforçant d'adoucir l'accent de sa voix rude, excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....

Madame de Silvereal se tourna à demi vers lui:

--Dites qu'il manque de la plus vulgaire éducation...

--Madame! fit M. de Silvereal avec colère.

--Pardon! je vous prierai de ne point élever ici la voix. Vous m'avez ordonné de venir, je suis venue; de conduire Lucie à cette fête, j'ai prié la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de plus.

Le baron ouvrit les lèvres comme pour répliquer.

Puis ses yeux se portèrent sur Lucie, et il haussa les épaules.

--Après tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volonté s'accomplisse.

Et il se perdit dans la foule.

--Mon Dieu! murmura Lucie à l'oreille de sa tante, que se passe-t-il donc ici, et pourquoi suis-je venue?...

--Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise. As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie ridicule?

--N'avez-vous pas vu le regard que m'a lancé M. de Silvereal? En vérité, on eût dit une menace.

Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:

--Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte. Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.

--Mais cette assurance même m'épouvante. Il est donc bien vrai qu'un danger nous menace?

--Tais-toi, fit madame de Silvereal. De grâce, ne m'adresse pas une question, ici surtout.

Elle lui prit la main.

--Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants cavaliers qui s'apprêtent à te venir demander la faveur d'une contredanse. Accepte... retrouve la gaieté et l'insouciance de tes seize ans.

--Et vous me jurez que je puis sans crainte...

--Je te le jure. Tes yeux brillent déjà, chère enfant. Autrefois, j'aurais banni toute inquiétude, quand il s'agissait de danser... qu'il en soit ainsi pour toi.

Un jeune homme s'approcha de Lucie et prononça la formule d'usage.

La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit et inclina la tête en signe de consentement.

Lucie prit le bras de son cavalier.

A peine s'était-elle éloignée, qu'un homme d'une quarantaine d'années, d'une remarquable élégance, s'approcha de madame de Silvereal.

--Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.

Sans hésiter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui de son cavalier.

Tous deux traversèrent la foule.

Madame de Silvereal était arrivée à cet âge où la femme vraiment belle s'épanouit dans toute sa magnifique éclosion. Grande, admirablement faite, elle portait avec une désinvolture vraiment royale sa toilette de velours noir, constellée de diamants. Ses épaules blanches et fermes comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues antiques, et, à regarder son visage de camée, on se fût demandé si cette création parfaite n'était pas quelque statue descendue de son socle.

Quant à celui qui venait de réclamer de si étrange façon la faveur d'un entretien avec une des reines du bal, c'était, nous l'avons dit, un homme d'une quarantaine d'années; et cependant, il eût été difficile de lui assigner un âge précis.

De taille moyenne, Armand de Bernaye réunissait en quelque sorte le double caractère de la beauté naturelle et de la perfection civilisée.

Grand, admirablement proportionné, Armand avait le front haut, l'oeil noir, largement fendu, étincelant d'intelligence et de volonté: les mains eussent fait envie à une petite-maîtresse; son pied, chaussé avec une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus délicieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.

Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'était la franchise quasi dominatrice de sa physionomie. Ce n'était ni un _joli_ ni un _beau_ garçon. C'était un homme, avec tout la développement de son énergie, avec la suprême rectitude de sa conscience.

Il semblait que de ces lèvres fermes, ombragées d'une moustache noire et retombant en deux pointes sans apprêt, ne pussent s'échapper que des paroles honnêtes.

Devant lui, les étoiles de _cotillon_ s'écartaient avec une sorte de respect non dissimulé. On eût dit que ces _dandies_, comme on disait alors, devinaient en ce personnage une nature supérieure à la leur.

--C'est le savant, murmurait-on sur son passage.

Le savant! Ce mot résumait pour ces ignorants une double impression de terreur respectueuse et d'envie.

Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son laboratoire, où il cherchait à dérober à la nature ses secrets les plus cachés. Plus d'une fois son nom avait été prononcé à l'Académie des sciences, et on lui devait d'importants progrès en chimie.

Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on eût tenu à honneur de le recevoir, il était rare qu'il s'arrachât à ses études: la rareté de ses apparitions lui donnait même auprès des fidèles de la valse et de la trénisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait de sa retraite que lorsqu'il avait à accomplir dans la société quelque oeuvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois déjà sa présence avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps à autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute société parisienne.

Tel était l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de Belen, ayant à son bras madame de Silvereal.

Il marchaient lentement, lui, absorbé dans quelque pensée intérieure; elle, un peu pâle, et cependant la tête haute, fière de l'homme qui s'était fait momentanément son cavalier.

Ils arrivèrent ainsi à une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et où le duc avait prodigué, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une végétation tropicale.

En ce moment, la serre était vide.

Armand s'effaça en s'inclinant.

La baronne entra la première.

M. de Bernaye lui désigna un siége et s'assit lui-même à quelque distance d'elle.