Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 4

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--Non, ce n'est pas Jacques, dit-il en ricanant. Marie de Mauvillers... me reconnaissez-vous?...

Haletante, pâle comme un cadavre, Marie était prête à défaillir. Mais elle se raidit contre sa faiblesse et se redressa:

--Biscarre! dit-elle, Biscarre l'assassin!

L'homme frappa du pied avec fureur.

--Oui, Biscarre l'assassin. Ah! vous ne vous attendiez pas à le revoir, n'est-il pas vrai? Vous le croyiez bien rivé à la chaîne du bagne!... bien courbé sous le bâton des gardes chiourmes! et vous vous demandez comment Biscarre n'est pas mort de rage et de désespoir... Eh bien! non! ma belle, Biscarre n'est pas mort... il est là, devant vous, vivant, bien vivant... comme un démon sorti de l'enfer... et vous allez compter avec lui, Marie de Mauvillers!

Cette fois, Marie ne tremblait plus.

Debout, la lèvre contractée par une expression de sanglant mépris, elle étendit le bras vers la porte:

--Sortez d'ici, misérable! proféra-t-elle.

Lui, répondit par un éclat de rire.

--En vérité! Ah! vous me chassez!... Cela serait grotesque, si ce n'était terrible!... Vous me montrez la porte comme à un laquais... et de fait, que suis-je? Vous l'avez dit, un misérable! moins qu'un laquais, je suis un forçat.... Eh bien! le forçat est venu pour parler à la fille du comte de Mauvillers... et vous l'entendrez.

La physionomie de Biscarre était épouvantable de haine et de fureur concentrée.

Marie fit un pas en arrière, et portant les mains à son front, comme si elle eût craint que la folie n'eût tout à coup envahi son cerveau, elle cria:

--Bertrade! Jacques! à moi!...

Le forçat, la tête haute, les bras croisés sur sa poitrine, la regardait de ses yeux étincelants.

Jamais figure humaine ne réalisa plus complètement le type bestial des fauves.

Biscarre avait du loup le crâne gros, oblong. La mâchoire s'avançait comme si elle eût été prête à mordre; le front bas s'écrasait sur les yeux petits et aux prunelles jaunâtres.

Et, en ce moment, le visage, illuminé pour ainsi dire par un rayon infernal, résumait toutes les passions de l'animal furieux.

Saisie par une indicible épouvante, Marie cria encore une fois: Bertrade! Jacques!...

--Ni Bertrade ni Jacques ne viendront! dit froidement le forçat.

--Que voulez-vous dire?

--Bertrade est en mon pouvoir.... Quant à Jacques...

--Jacques?

--Oui, Jacques, votre amant, honnête fille des Mauvillers, Jacques, le père de l'enfant qui est là et dont nous allons parler tout à l'heure, Jacques n'entendra pas votre voix qui crie à l'aide... car Jacques est mort.

--Mort!... C'est faux!

--C'est vrai!... Je l'ai tué!

Les yeux de Marie s'ouvrirent démesurément; un flot de sang monta à sa gorge.

--Vous l'avez... tué! murmura-t-elle dans une sorte de râle. Non! c'est impossible!

--N'avez-vous pas entendu, tout à l'heure?... Tenez, voici l'arme qui a tué votre amant. Vous pouvez toucher le canon de fer, il n'a pas encore eu le temps de refroidir.

Ces paroles atroces sifflaient entre ses dents serrées.

C'était l'ironie féroce dans toute sa hideur.

Marie s'était laissé tomber sur les genoux; elle ne pleurait pas. Une angoisse effrayante tenaillait son coeur.

--Je l'ai tué, répéta Biscarre, parce qu'il s'est trouvé sur mon chemin. Aujourd'hui, comme autrefois, je croyais que le bourreau aurait accompli ma tâche en le frappant; il s'était évadé, sans doute, et l'amant dévoué était accouru vers sa maîtresse pour lui apporter la bonne nouvelle.... Heureusement, j'étais là!... et Jacques est mort!

--Mon Dieu! prenez pitié de moi! dit Marie, qui, de ses ongles, meurtrissait sa poitrine.

Tout à coup, elle se redressa, et regardant Biscarre en face:

--Eh bien! assassin! s'écria-t-elle, achève ton oeuvre... frappe-moi! maintenant.

--Vous tuer! moi! Ah! tonnerre! vous ne me connaissez pas.... Oui, j'ai tué votre amant... mais vous, Marie de Mauvillers, ce n'est pas par le meurtre que je me vengerai de vous...

--Vous venger! vous parlez de vengeance!... Mais pourquoi?... que vous ai-je fait?...

--Ce qu'elle m'a fait! cria le forçat. Elle le demande!... Attendez, Marie, vous avez oublié... mais moi, je me souviens... et puisqu'il faut aider votre mémoire... je vais vous satisfaire....

La mère, terrifiée, avait pris son enfant dans ses bras et maintenant elle le berçait avec le geste inconscient d'une folle...

--Il y a de cela cinq ans, Marie de Mauvillers.... Biscarre était garde-chasse, au service de M. le comte de Mauvillers... on lui avait jeté un morceau de pain, par pitié... car on ne lui devait rien.... Qu'était-ce après tout que Biscarre?... un bâtard, moins encore, un enfant trouvé... Un jour, un passant l'avait ramassé sur la route, où il geignait dans un fossé... Ce fut un crime... car il eût mieux valu que l'enfant crevât comme un chien....

Le forçat s'interrompit, et, de son poing levé, sembla menacer le ciel.

--J'avais été élevé je ne sais où, je ne sais comment, toujours par aumône. Un instant, triple fou! j'avais eu la pensée, n'étant rien, de me faire quelque chose. Oui, en vérité, j'ai travaillé, j'ai appris, et quand j'allais à la ville je me disais: qui sait? peut-être ta place est-elle marquée d'avance au milieu de tous ces hommes qui passent sans même te jeter un regard? Oh! l'envie! épouvantable passion qui étreint l'âme et la ronge, qui fait résonner sans cesse à notre oreille un glas sinistre, qui étale devant vos yeux des mirages éblouissants et toujours effacés!... Je ne sais devant qui, un jour, je me laissai entraîner à parler de mes rêves d'avenir. Ah! quel éclat de rire! Toi! Biscarre! le mendiant, le misérable!... On me railla, moi! on m'insulta! Oh! de ce jour-là, une haine implacable m'envahit tout entier, et c'était cette haine qui me soutenait; car sans ce but nouveau, sans cette vengeance éclatante qu'il me fallait tirer de ces hommes qui me méprisaient et qui riaient en me regardant, je me serais tué. M. de Mauvillers avait besoin d'un mendiant qui consentit à garder ses porcs. On daigna me désigner à lui, il daigna me choisir. Du moins, je ne connaissais plus la faim, vivant et mangeant avec les bêtes immondes. Je grandis. J'étais devenu, dans mes heures de loisir, un habile jardinier. M. de Mauvillers me confia quelques plates-bandes. Enfin, je fus garde-chasse. C'était un métier de valet, vous l'avez dit. Peu m'importait; M. de Mauvillers m'eût offert d'être son cocher que j'eusse accepté. Savez-vous pourquoi, Marie?

Elle ne tourna pas la tête vers lui.

Un frémissement agita le corps de Biscarre; il continua:

--Je ne voulais plus quitter la maison de M. de Mauvillers; j'étais prêt à subir tous les dédains, à me courber sous toutes les humiliations, parce que....

Il s'arrêta encore, puis avec un geste violent:

--Parce que, s'écria-t-il, moi, Biscarre, le porcher, le mendiant, le bâtard... je vous aimais, vous, fille du comte de Mauvillers....

Une exclamation de dégoût s'échappa des lèvres de Marie, qui cacha son front dans ses mains...

--Ah! taisez-vous!... continua Biscarre dont les dents grinçaient avec un bruit sinistre.

Puis, après un silence:

--D'ailleurs, que m'importe! insultez-moi... je tiens ma revanche, et je vous jure qu'elle sera terrible, si terrible que dans vos rêves vous n'avez jamais pu la prévoir.... Oui, je vous aimais.... Quand vous passiez, je me tapissais dans les broussailles... et je vous regardais!... j'étais fou.... Comment, alors que dans nos bois vous alliez sans défiance, ne me suis-je pas jeté sur vous, pour vous emporter dans mon repaire?... je n'en sais rien! et pourtant mes tempes bourdonnaient, un voile rouge couvrait mes yeux.... Quand vous n'étiez plus là, je me tordais sur le sable que je mordais!... Oh! que cette torture fut longue! Je luttais... je voulais m'enfuir. Mais une force plus puissante que ma volonté me retenait auprès de vous.... Un jour enfin, je sentis que je n'avais plus le courage de combattre... Marie de Mauvillers, avez-vous oublié ce qui s'est passé ce jour-là?

Elle ne répondit pas. Seulement son regard se croisa avec celui du forçat.

--Vous étiez entrée dans un des pavillons de chasse... votre soeur Mathilde s'était éloignée... moi, stupide, j'errais autour de la maison... en songeant à vous... en répétant: Je l'aime! je l'aime!... Tout à coup, j'entendis du bruit... je me blottis dans un fourré... et alors!... terre et ciel!... comment la foudre ne m'a-t-elle pas écrasé?... Un homme sortait du pavillon... et cet homme, c'était Jacques, oui, Jacques de Costebelle qui trahissait son bienfaiteur, qui lui volait sa fille.... Jacques enfin, votre amant.... Je m'appuyai à un arbre pour ne pas tomber... j'étais sans armes!... Ah! comme je l'aurais tué avec joie.... Il s'était déjà éloigné que j'étais encore là, haletant, l'écume aux lèvres.... Alors je ne sais quelle force m'a poussé... je suis entré dans le pavillon.... Vous étiez là, agenouillée, priant... pour lui? n'est-ce pas!... Que vous ai-je dit?... est-ce que je m'en souviens?... c'était toute ma vie, c'était mon sang, mon âme que je mettais à vos pieds!... Et vous!... oh! cela est horrible!... on eût dit, sur ma parole, que vous ne m'aviez pas compris... Vous vous êtes relevée... lentement... puis de la main me désignant la porte: «Sortez!» avez-vous dit. Oui, «sortez!» comme tout à l'heure. Mais alors, j'étais votre esclave.... Sur un mot tombé de vos lèvres, j'aurais volé... j'aurais tué!... Aujourd'hui, c'est autre chose... j'étais le valet... vous étiez la maîtresse. Aujourd'hui, je suis le maître et vous êtes l'esclave!...

La fureur de cet homme était grandiose, à force d'excès. Et réellement, en le regardant, on se fût demandé si ces yeux étincelants, si cette bouche écumante étaient les yeux et les lèvres d'un martyr ou bien d'un fou.

C'était--comme il l'avait rappelé tout à l'heure--un bâtard inconnu, un enfant ramassé au bord d'une route.... D'où venait-il donc? et quel sang coulait dans ses veines?...

Parfois l'horrible confine au sublime. Biscarre, hideux de colère, était presque beau.

Écrasée sous cet anathème, sous ces imprécations qui sortaient de sa poitrine comme un rugissement, Marie était retombée... serrant plus convulsivement contre sa poitrine le petit enfant qui vagissait douloureusement.

Biscarre s'était tu.

Elle n'eut pas le courage de l'interroger.

Elle attendait.

Lui, pressa sur son front ses deux mains qui se mouillèrent d'une sueur brûlante. Il avait peine à se tenir debout: la congestion des violences emplissait les lobes de son cerveau et troublait ses yeux.

--Oui, je me souviens, reprit-il enfin, j'ai prié, j'ai supplié, je me suis traîné à vos genoux en vous criant: Ne me chassez pas! je me cacherai... je me tairai... et ma seule joie sera de vous voir passer.... Mais, implacable, vous êtes restée sourde à mes supplications... et le soir même, j'étais chassé de la maison de M. de Mauvillers. Oh! cette fois, je n'eus plus qu'une pensée... me venger.... Comment! voilà ce que je cherchais....

Il eut un rire méchant

--Je n'avais pas alors l'expérience acquise depuis. Je ne savais pas encore ce que c'est de souffrir et de faire souffrir.... Mon plan se résumait en un seul mot: Tuer! tuer votre amant, vous tuer et me tuer après! Mais dès la première tentative, vous savez ce qui se passa.... Je m'étais glissé dans la maison pour surprendre Jacques de Costebelle et le frapper au coeur... Je fus surpris par les valets. Je m'étais introduit par effraction... c'était la nuit, j'étais armé... je fus accusé de tentative de vol avec circonstance aggravante. Pourquoi ne me condamna-t-on pas à mort[1]? Je n'en sais rien... ou plutôt je dus cette indulgence de mes juges, de M. de Mauvillers lui-même, au repentir que je manifestai devant le tribunal. Ils y crurent, les naïfs! et je fus envoyé au bagne.... Maintenant, je me suis évadé, et je viens régler mes comptes.... J'ai commencé... Le hasard m'a servi... j'ai tué M. de Costebelle.... A votre tour!

Marie se redressa sous cette menace directe: puisque c'était la mort, inévitable, horrible, du moins elle voulait tomber sans lâcheté...

--Tuez-moi donc! dit-elle froidement

Biscarre la regarda en ricanant. Puis, désignant de la main son enfant qu'elle pressait dans ses bras:

--Eh bien! et l'enfant? fit-il.

Marie poussa un cri de suprême angoisse.

--Ah! vous n'oseriez pas toucher à cette pauvre créature!

--En vérité!... et pourquoi donc?...

--Non! c'est impossible! criait la pauvre femme, tordue dans les convulsions de l'épouvante. C'est moi seule qu'il faut frapper!... c'est moi seule qui vous ai insulté, qui vous ai chassé!... Pourquoi puniriez-vous le petit être pour la faute de sa mère?

--Bah! n'est-il pas le fils de Jacques?

Maintenant elle se traînait aux pieds du misérable:

--Frappez-moi! je vous en supplie! mais épargnez mon enfant.... Ma vie pour racheter la sienne....

Biscarre, au lieu de répondre, étendit les bras comme pour se saisir de l'enfant...

[Note 1: A cette époque, ce crime entraînait la mort, les _circonstances atténuantes_ n'existaient pas encore.]

Marie bondit en arrière, lui faisant un rempart de son corps. Biscarre s'arrêta. Il y eut un moment d'horrible silence. De ses yeux hagards, la pauvre femme interrogeait ce visage sur lequel apparaissaient les sentiments de la haine et de la fureur....

Tout à coup, Biscarre dit:

--Je ne le tuerai pas!...

--Ah! Dieu soit béni! cria Marie.

--Ne vous hâtez pas de vous réjouir.... Car peut-être, plus tard, pleurerez-vous, en comprenant qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il fût mort!...

--Que voulez-vous dire? s'écria Marie.

--En vérité! avez-vous donc cru à un rayon de pitié?... Ce serait trop de folie!... Avez-vous eu pitié de moi jadis?...

--Mais... que prétendez-vous donc? fit Marie, saisie par un nouvel effroi...

--Je vais vous le dire, Marie de Mauvillers.... Je sais que la mort n'est pas une vengeance suffisante.... Vous, morte!... l'enfant mort! après? que me resterait-il, à moi? Je veux, au contraire, pendant longtemps, bien longtemps, savourer cette vengeance qui est aujourd'hui et qui sera dans l'avenir toute ma vie!...

--Mais parlez! parlez donc!

--Je ne vous tuerai pas, dit Biscarre. Je ne tuerai pas votre enfant.... Seulement...

--Achevez!

--Marie de Mauvillers, reprit lentement Biscarre, avez-vous parfois entendu parler de ces hommes qui, déclarant la guerre à l'humanité tout entière, se mettent en lutte ouverte contre la société?... Ils marchent dans la vie comme à travers un champ de bataille, frappant à la fois amis et ennemis, dépouillant les vivants et les morts.... Ces hommes-là, le peuple les appelle des bandits... Un jour vient où devant eux se dresse la loi, qui les saisit à la gorge et les jette à l'échafaud des voleurs et des assassins...

--Mon Dieu! mon Dieu! quelle est cette épouvantable raillerie? râlait Marie, qui se sentait devenir folle.

--Ces hommes-là, continuait Biscarre, sont attachés au pilori d'infamie... leur nom reste en exécration dans la mémoire des mères... et n'est prononcé qu'avec terreur!... Eh bien! femme qui m'as insulté, qui m'as couvert de ton mépris, femme qui m'as poussé au mal, au bagne, voilà ce que je ferai de ton enfant...

--Taisez-vous! par grâce!...

--Non, point de grâce! Oui, ton enfant vivra, Marie de Mauvillers, mais loin de toi... tu ignoreras où il est... et pendant de longues années tu pleureras en prononçant tout bas son nom.... Mais un jour la rumeur indignée de la foule portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable qu'attendra le bourreau. On te racontera la liste de ses forfaits, que tu écouteras en frissonnant.... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant toi, et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme dont la tête va rouler tout à l'heure sur l'échafaud?... cet homme, c'est ton fils!...

--Pitié! Vous ne ferez pas cela!...

--Voilà ma vengeance.... Cet enfant m'appartient désormais... c'est moi qui le guiderai sur la route infâme!... Ne cherchez pas à combattre ma résolution, elle est irrévocable.... Le fils de Jacques de Costebelle et de Marie de Mauvillers est condamné... tu ne le reverras plus qu'une fois... en place de Grève!...

Devant cette monstrueuse évocation, Marie était restée foudroyée.

Biscarre s'approcha.

Par un dernier effort, elle serra contre sa poitrine l'enfant qui dormait... mais elle vit les mains du misérable s'avancer vers elle, saisir la pauvre créature....

Elle poussa un cri terrible, et mourante, morte peut-être, elle tomba à la renverse sur le sol de la masure.

Biscarre enveloppa l'enfant dans son manteau.

--Au revoir! Marie, s'écria-t-il.

Et il s'élança dehors.

Diouloufait l'attendait: la vieille Bertrade gisait inanimée.

--En route! fit Biscarre.

Les deux hommes s'enfoncèrent dans la nuit...

VIII

LA PAROLE DONNÉE

Six heures venaient de sonner.

Dans la prison de la Grosse-Tour, un homme était assis sur un banc de pierre, s'accoudant au parapet qui dominait la rade.

Déjà, glissant sur la mer, une lueur blafarde annonçait le jour. Les nuages avaient été chassés par le vent plus violent et plus froid.

On entendait le cri des sentinelles. Tout à coup, un reflet rouge éclaira le ciel, un coup de canon retentit.

--Bon! encore une évasion! murmura l'homme.

Deux autres détonations éclatèrent. On venait de constater au bagne la disparition de Biscarre.

--C'est le jour aux évasions! ajouta Pierre Lamalou en haussant les épaules.

Il se pencha vers la rade, plongeant son regard dans la profondeur unie et noirâtre.

--Bah! un forçat de perdu, un de retrouvé. Mon brave Lamalou, on te fait de la place.

Il passa sur ses yeux sa main large et velue. Une grosse larme roula sur sa barbe inculte.

--Tu pleures, vieille bête! fit-il. Ah çà! est-ce que par hasard tu t'étais figuré que M. de Costebelle reviendrait?... Tu es encore bien niais pour ton âge... et puis, à sa place, qu'est-ce que tu aurais fait?...

Il se tut, comme s'il s'interrogeait au plus profond de sa conscience.

--Je serais revenu, murmura-t-il. Parce que le pauvre Lamalou a femme et enfants.

Il secoua la cendre de sa pipe sur son ongle.

--Baste! ce qui est fait est fait.... Il est jeune, je suis presque vieux, c'est justice.

Il se livrait un singulier combat dans l'âme du geôlier. Non, il ne regrettait pas ce qu'il avait fait, car il aimait Jacques comme son propre enfant. Au moment où le jeune homme avait disparu par la meurtrière, le sacrifice était fait.

Et pourtant ce qui blessait Lamalou, c'était que Jacques lui eût donné sa parole d'honneur qu'il reviendrait. Est-ce que Pierre, une fois décidé, l'eût empêché de partir? Donc, ce mensonge était inutile.

Lamalou n'aimait pas que Jacques eût menti.

Les honnêtes gens ont dans l'âme un besoin d'estime pour ceux qu'ils aiment.

Et cependant l'heure passait.

Déjà la prison s'animait.

Les sentinelles avaient été relevées.

En vain Lamalou, presque sans se rendre compte de ce qu'il faisait, prêtait l'oreille, attendant qu'un cri, un appel lui rendît le repos.

Pauvre homme! il pensait à sa femme, à ses petits enfants qui, le lendemain, demanderaient où était leur père.

Il se disait aussi que peut-être on aurait pitié de lui. Peut-être ne ferait-on pas retomber sur lui la responsabilité de l'évasion....

Certes, si on eût vécu en des temps moins troublés, la chose eût été possible. Mais il s'agissait de politique. En fait de droit commun, on peut encore compter sur l'indulgence, sur ces sentiments d'humanité qui restent au fond de toute âme. Mais en fait de guerre civile!... N'insistons pas.

Lamalou n'était pas un niais. Dans la sphère étroite où il avait vécu, en face de la mer, il avait appris à connaître les hommes.

Il se savait perdu.

--Ça y est! murmura-t-il.

Il éteignit sa pipe, ajusta son manteau, poussa un hem! hem! pour se donner du coeur, et, d'un pas ferme, il se dirigea vers le cachot du condamné.

Là même, avant d'ouvrir la porte, il eut une seconde d'hésitation. Certes, il eût été bien surpris de trouver Jacques. Et pourtant!

Il ouvrit. Le cachot était vide.

A ce moment, Lamalou entendit dans le couloir l'écho des pas qui s'approchaient, puis le bruit des crosses tombant sur le sol.

Il vint à la porte et se trouva en face d'un officier.

--Nous venons chercher le prisonnier, dit l'officier.

--Il n'est pas sept heures, balbutia Lamalou.

Et, comme pour lui donner un démenti, l'horloge de la grosse tour commença à tinter.

Six... sept.... C'était bien l'heure.

Lamalou eut un tressaillement et dit:

--Le prisonnier s'est évadé...

Une minute après, tout le monde officiel était aux abois.

On examinait la meurtrière. On s'exclamait sur la force de celui qui avait brisé cette énorme barre de fer.

Mais une voix dit:

--Le peloton d'exécution attend à l'esplanade. Il faut conduire le geôlier jusque-là.

Lamalou frissonna.

Il baissa la tête et dit:

--Allons!

On le plaça entre deux soldats.

Le sinistre cortège se mit en marche.

Quand on sortit de la prison, Lamalou eut comme un éblouissement. Le jour était venu et le frappait en plein visage.

On parvint à l'esplanade.

La foule--il y a toujours des curieux pour ces horribles spectacles--occupait les avenues qui entourent le parallélogramme.

On avait requis les troupes qui gardent le bagne.

De plus, par une sorte de raffinement, un groupe de forçats avait été amené pour assister à l'exécution.

C'était chose atroce que cet accouplement monstrueux. D'un côté, les soldats qui représentaient la France; de l'autre, les bonnets verts.

Lamalou s'avançait.

Tout à coup, l'officier qui conduisait l'escouade fit un signe. Et un capitaine se détacha pour s'approcher de lui.

--Où est le condamné? demanda le capitaine.

--Évadé.

--Qui l'a fait évader?

--Cet homme.

Il désigna Lamalou.

Le capitaine était un de ces officiers de la Restauration qui avaient gagné leur grade au prix des trahisons de Francfort et de Fribourg.

L'attentat lui parut monstrueux.

--Il faut le bâtonner.

Lamalou frissonna.

--Et puis les tribunaux feront justice de ce misérable, qu'on enverra au bagne.

--Mais... commença Lamalou.

--Assez! fit l'autre, qui avait à peine trente ans.

Il se tourna vers le groupe des forçats:

--Un homme de bonne volonté! dit-il.

Le garde-chiourme demanda:

--Pourquoi faire?

--Pour bâtonner ce traître.... Il faut faire un exemple... Il a fait évader le condamné.

--Bien.

Le garde-chiourme parla aux forçats.

L'un d'eux, espèce de colosse, se détacha.

Deux autres vinrent se placer aux côtés de Lamalou.

--Allez, dit le capitaine.

D'un seul effort, Lamalou fut renversé. Il ne se défendait pas, d'ailleurs.

Il pensait à sa maison, où, en ce moment même, on disait:

--Il va venir.

Le forçat qui allait faire fonction d'exécuteur avait à la main une corde, à laquelle il avait fait trois noeuds énormes.

On dépouilla Lamalou de ses vêtements. Les épaules velues parurent, rouges sous l'aurore blanche.

--Un mot, dit le capitaine: veux-tu avouer pourquoi et comment tu as fait évader le prisonnier?

Lamalou eut un sursaut.

--Je n'ai rien à dire. Il s'est évadé seul.

--Tu mens!

--Je ne puis vous répondre. Vous me tenez, tuez-moi.

--Frappe, dit l'officier au forçat.

La corde siffla dans l'air et s'abattit avec un bruit mat sur les épaules de Pierre, qui poussa un cri.

Il n'était pas forcé d'être stoïque.

Et c'était une horrible douleur.

Trois fois la corde siffla dans l'air. Trois fois elle retomba sur les chairs, qui s'affaissèrent.

Le sang jaillit.

A ce moment, un homme livide, couvert de sang, s'élança sur l'esplanade.

C'était Jacques!

--Arrêtez! cria-t-il.

--Jacques! fit Lamalou, ah! l'imbécile!

Disant cela, il pleurait. Et il était bien heureux, Jacques était un honnête homme.

Mais cette plaie en pleine poitrine...

--Monsieur, dit Jacques à l'officier, je me suis évadé sans que cet homme en sût rien. Me voici!

Il chancelait.

Il s'approcha de Pierre:

--Ami, dit-il, si je ne suis pas venu plus tôt, c'est qu'on m'a assassiné.

--Qui?...