Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 27
--Oui, fit Gauche du regard.
--Tu t'engages à me répondre?
--Oui, répéta l'autre du même signe.
--C'est bien.
Gauche sentit le froid du pistolet appuyé à sa tempe, tandis que Biscarre détachait le bâillon. Un long soupir de soulagement s'échappa de la poitrine du malheureux. Ce fut tout. Il attendit.
--Il y a deux jours, dit Biscarre, deux hommes sont entrés dans votre baraque, et depuis ce moment ils n'ont pas reparu.
--C'est vrai, dit Gauche.
--Ils ont été tués?
--Non.
--Enlevés alors?
--Oui.
--Pourquoi?
Gauche garda le silence.
--Tu n'oublies rien de ce que je t'ai dit: parle ou je te tue.
--Vous me tuerez!
--En vérité... nous jouons au Spartiate...
--Non.
--Alors, si tu t'es attaqué à eux, c'est que tu agissais d'après des ordres?
--C'est vrai.
--Tu es donc un des membres d'une association secrète?
--Je suis l'ennemi des criminels et des maudits...
--Bon! fit Biscarre en riant, voilà qui est parler, et je suppose que tu me fais l'honneur de me compter au nombre de ces adversaires; mais là n'est pas la question: je veux, je veux, entends-tu bien, savoir quels sont ceux qui t'emploient.
--Appuyez votre doigt sur la gâchette, dit Gauche, car je jure que je ne dirai rien.
Biscarre eut un mouvement de rage. Peut-être allait-il le tuer, quand tout à coup une pensée traversa son cerveau.
--Ainsi, tu ne parleras pas?
--Non.
--Alors même que je te briserais les membres et que je te déchirerais les chairs?
--Suis-je donc au pouvoir du bourreau?
--Tu es au pouvoir d'un homme qui veut ton secret...
--Eh bien! torturez-moi, brisez-moi, je ne parlerai pas! Croyez-moi, mieux vaut en finir tout de suite; tuez-moi.
Biscarre ricana:
--Pas encore, fit-il; et d'abord, puisque tu ne daignes pas m'être reconnaissant d'avoir bien voulu te rendre la liberté de la langue, tu me permettras de retirer cette concession.
D'un mouvement rapide, il rattacha aux lèvres de Gauche le bâillon un instant écarté.
--Et maintenant, continua Biscarre, je t'avertis que malgré tout ton courage, malgré la force de ta volonté, tu parleras. Une dernière fois, je te dis que toute résistance de ta part est inutile, et pour te le prouver, sache que déjà deux d'entre vous sont mes prisonniers. Ne connais-tu pas le marquis Archibald de Thomerville et sir Lionel Storigan?
Un râle sourd s'échappa de la poitrine du malheureux, tandis qu'une sueur froide mouillait tout son corps. Ainsi déjà une partie du secret était au pouvoir de ce misérable!... C'était une effrayante révélation!...
--Voilà qui commence à te toucher, mon brave, continua Biscarre. Allons!... décide-toi... mange le morceau.
Les yeux de Gauche se fixèrent sur le visage de Biscarre avec une expression de profond mépris. Biscarre comprit que c'était un refus.
--A ton aise, donc. Je te le répète, tu parleras quand même.
Biscarre n'avait-il pas à sa disposition les moyens qui déjà avaient eu raison du mutisme de Silvereal? Sans perdre un instant, il cacha son visage sous un masque de verre, alluma une lampe d'esprit-de-vin et plaça sur le réchaud une cornue de terre d'où, après quelques minutes, une vapeur blanchâtre commença à s'échapper. L'effet ne se fit pas attendre. Les effluves du narcotique saisirent Gauche, toujours étendu à terre. En vain, il tenta de résister; en vain, tendant tous ses muscles, il chercha à rassembler ses forces défaillantes. Le feu brilla plus ardent et plus clair, les vapeurs se répandirent dans toute l'étroite pièce comme un nuage, ses yeux se fermèrent, sa poitrine se souleva dans un dernier effort; mais la résistance était vaincue: il dormait. Biscarre se rapprocha de lui, et se baissant, il lui posa la main sur la poitrine. La respiration était lente et régulière. Alors, encore une fois Biscarre détacha le bâillon, puis il plaça un flacon sous les narines de Gauche, chez lequel se manifestèrent les symptômes que nous avons déjà décrits, et il commença l'interrogatoire:
--Quelle est l'association dont tu fais partie?
--C'est le Club des Morts.
Biscarre se souvint tout à coup de l'indication donnée par Bridoine à Diouloufait:
--Ne tient-il pas ses séances dans une maison du carré Marigny?
--Oui... au bout du Cours-la-Reine...
--MM. de Thomerville et sir Storigan n'en font-ils pas partie?
--Oui.
--Quels sont les autres?
--M. Armand de Bernaye et mon frère.
--N'est-il pas d'autres affiliés?
--Je ne les connais pas.
--Quel est le but de l'association?
--Lutter contre le mal, défendre les honnêtes gens, punir les criminels.
Biscarre ne put réprimer un sourire.
--Quel est votre chef?
A cette question, un tressaillement convulsif agita le corps de Gauche. On eût dit qu'un scrupule inconscient luttait encore contre la contrainte subie.
--Parle!
--Notre chef, c'est... une femme.
--Son nom?
Mais avant que Gauche eût répondu, un craquement sinistre se fit entendre. Biscarre bondit sur lui-même. Le bruit venait du côté de la cour, là même où la muraille s'appuyait au caveau par lequel Maloigne était passé pour l'espionner. Biscarre, le pistolet à la main, tendait l'oreille. Au même instant, des coups redoublés attaquèrent la muraille, qui, peu solide, chancelait déjà. Biscarre reculait vers le magasin, l'oeil fixé sur les pierres qui se disjoignaient. Les coups résonnaient plus rapides et plus violents. Tout à coup, il y eut un écroulement, et une brèche s'ouvrit. Deux hommes parurent.
--Bernaye!... l'autre frère!... cria Biscarre. Pardieu! le Club des Morts est venu tout entier se livrer à moi....
D'un geste brusque, il abaissa son arme. Mais avant qu'il eût tiré, une épouvantable détonation retentit. Les pierres, en tombant, avaient brisé plusieurs fioles remplies de mélanges chimiques qui s'étaient subitement enflammés. Il y eut un horrible vacillement. La flamme, en une seconde, remplit la masure de bois. Biscarre avait reculé; il était maintenant dans la première pièce, protégé contre ses ennemis par une barrière de feu.
--En avant! cria de Bernaye.
Droite avait saisi le corps de son frère et l'avait entraîné au dehors. Bernaye, d'un bond, franchit les flammes; mais à ce moment, les poutres ébranlées tombèrent avec fracas. Bernaye, frappé, tomba. Quand il se releva, la porte était ouverte. Biscarre fuyait sur le quai.
--Droite! Gauche! cria Bernaye. Chassons la bête fauve!...
Les deux frères étaient là. L'air vif de la nuit avait subitement dissipé l'ivresse passagère de Gauche. On apercevait l'ombre de Biscarre courant sur le quai.
--En avant! cria encore Armand.
Tous trois s'élancèrent sur ses traces. Les deux frères étaient alertes et vigoureux. C'était une étrange chasse à l'ombre. Mais voici qu'une lueur éclaira tout à coup la scène.... C'était la maison du vieux Blasias qui brûlait. Déjà des maisons voisines les cris: «Au feu!» se faisaient entendre. Les dernières bonbonnes du laboratoire éclataient avec un bruit semblable à la détonation d'armes à feu.
Un ruisseau étincelant coulait sur le quai.
--Archibald!... Lionel!... fit tout à coup Armand.
--Les malheureux!... répondit Gauche, ils sont prisonniers!...
--Dans cette maison?
--Sans doute!...
--Alors ils sont perdus!... Il nous faut cet homme mort ou vivant.... Les Morts sont sacrifiés au devoir!...
Et, sans s'arrêter, sans tourner la tête en arrière, les trois hommes poursuivaient Biscarre. Celui-ci, se voyant en pleine lumière, avait bondi sur le parapet du quai! puis, d'un élan surhumain, il s'était jeté sur la berge. Mais, un instant après, les trois hommes sautaient derrière lui. Qu'espérait-il? Il allait droit au fleuve gonflé qui roulait entre les rives ses flots noirâtres.
--Nous nous emparerons de lui, dit Gauche. A l'eau; à l'eau!...
Un bruit mat leur répondit. Biscarre venait de s'élancer dans le fleuve. Derrière lui, Droite et Gauche... puis Armand. Ils s'efforçaient de le cerner. Lui plongeait... et, pendant quelques instants, sa trace disparaissait. Puis sa tête émergeait, et, à chacune de ses tentatives, il semblait que ses ennemis se rapprochassent de lui. Évidemment, sa respiration s'épuisait. Armand n'était plus qu'à deux mètres de lui.... En face, les deux frères lui coupaient la retraite. Il se rapprochait de la rive. Qu'on pût le contraindre à y remonter, et cette fois il était pris.... Mais tout à coup, il battit l'eau de ses deux mains et s'enfonça. Les trois nageurs se rejoignirent.
--Attendons, dit Armand, il va reparaître, et cette fois ce sera la dernière....
En effet, après quelques instants, une masse noire flotta.
--C'est lui, dit Droite en fendant l'eau.
Mais au même moment, une seconde forme parut à la surface.
--C'est lui! cria Armand.
Et sa main, s'accrochant au corps, l'entraîna vigoureusement sur la berge. Il se pencha sur lui, le considérant au reflet rouge de l'incendie qui éclairait le ciel. Il poussa un cri:
--Archibald!...
Et à ce cri un autre répondit, poussé par les deux frères qui, eux aussi, avaient ramené un corps sur la rive, c'était celui de sir Lionel.... Quant à Biscarre, il avait disparu. Était-il mort?
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
TABLE
PROLOGUE
LES GORGES D'OLLIOULES
I. Le Jugement
II. Pierre le geôlier
III. Biscarre et Diouloufait
IV. Mathilde et Marie
V. Le Serment d'une mère
VI. Le Meurtre
VII. La Vengeance du forçat
VIII. La Parole donnée
PREMIÈRE PARTIE
LE CLUB DES MORTS
I. Salons et mansardes
II. Au bal
III. Anciennes et nouvelles connaissances
IV. Les Suites d'un bal
V. Sous terre
VI. Ce que c'était que le Castigneau
VII. La Salle funèbre
VIII. Résurrection
IX. Histoire de Martial
X. A l'_Ours vert_
XI. Coalition de vices
XII. Les Galanteries de Muflier
XIII. Confession forcée
XIV. Bizarre! étrange!
XV. Une banque originale
XVI. Où la lutte s'engage
FIN DE LA TABLE DE LA PREMIÈRE PARTIE
F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.