Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 26

Chapter 263,814 wordsPublic domain

Cependant l'inconnu, après s'être assuré que le quai était désert ou du moins l'avoir cru tel, se dirigea vers la masure où nous avons vu pénétrer Silvereal. Il marchait sans précaution maintenant, comme un homme certain de n'avoir rien à redouter. Il s'approcha de la devanture, se baissa, et tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la serrure. Le volet tourna sur lui-même, et l'homme disparut à l'intérieur.

--Allons! dit Archibald.

--N'attendons-nous pas les deux frères?

--A quoi bon? Ne pouvons-nous en finir à nous deux?

--Certes oui, je suis à vos ordres.

--Vos pistolets sont armés?

--Et j'ai la main sur la crosse. Ils prendront la parole dès qu'il le faudra.

--Venez donc.

Et remontant sur le quai, Lionel et Archibald se dirigèrent vers la demeure du faux Blasias.

La devanture était refermée. Archibald frappa de la façon qui lui avait été enseignée par l'honnête Muflier. Six coups espacés de deux en deux. Ils attendirent un instant, puis un judas s'ouvrit au-dessus de la porte.

--Qui est là? demanda une voix.

--Loup! répondit M. de Thomerville.

--Le mot de passe.

--Hors du bois!

--C'est bien. Attendez!

On entendit un bruit de verrous, puis le volet s'ouvrit.

Archibald et Lionel, la main sur leurs armes, pénétrèrent dans le capharnaüm du vieux Blasias. Le recéleur, tenant à la main une lanterne, fixait sur les deux hommes ses yeux, dans lesquels d'ailleurs ne perçait aucune inquiétude.

--Je ne vous connais pas, dit-il.

--C'est pourquoi nous venons faire connaissance avec vous, dit Archibald en riant.

En même temps, sa main armée d'un pistolet se dirigeait vers Blasias, et Lionel l'avait imité. Les deux Morts s'étaient placés entre la porte et Blasias. Toute fuite de ce côté était impossible. Mais l'homme resta immobile devant les armes de mort qui le menaçaient. Il laissa échapper un ricanement.

--Vous paraissez pleins de courage pour attaquer un pauvre vieillard! fit-il.

--Un vieillard... en vérité! mais si je ne me trompe, votre voix est encore forte et vigoureuse.... Avez-vous bien l'âge que vous paraissez?

--Que voulez-vous dire?

--Rien que de fort simple. Vous ne vous appelez pas Blasias... vous êtes le Bisco, chef des Loups de Paris.

Il y eut un moment de silence.

--Avouez-vous? demanda sir Lionel.

Le Bisco baissa la tête, et comme obéissant à la crainte, il dit doucement:

--Je comprends tout... j'ai été trahi... je suis en votre pouvoir...

--Vous vous résignez bien vite, ce me semble, dit Archibald. Je vous avertis que votre soumission m'est grandement suspecte... Évidemment vous cherchez en votre cerveau fertile quelque moyen de nous échapper... mais veuillez vous convaincre que toute tentative serait inutile.

--Au moindre mouvement, je vous brûle la cervelle, ajouta sir Lionel, qui aimait les expressions nettes et précises.

Le Bisco parut réfléchir un moment.

--Écoutez-moi, dit-il. Je connais assez la vie pour comprendre que lorsqu'une partie est perdue, c'est folie que de s'acharner à combattre. Si vous savez qui je suis, je n'ignore pas moi-même quels sont les deux hommes qui se trouvent devant moi.

--Hein? vous nous connaissez? firent les deux hommes surpris.

--Qui ne connaît le marquis Archibald de Thomerville, le premier sportsman de Paris... qui jadis oui, je crois, une aventure d'amour, à la suite de laquelle il tenta de s'empoisonner, ce qui explique l'étrange pâleur répandue sur son visage?

--Il est vrai que ces détails ont occupé pendant quelques jours l'attention publique... je m'explique donc qu'ils ne vous soient pas inconnus.

--Non plus que cet autre acte de désespoir qui vous a défiguré, sir Lionel Storigan... alors que, trompé par celle qui devait porter le nom de duchesse de Torrès, vous avez tenté de vous briser le crâne d'un coup de pistolet.

--Je vois, fit sir Lionel, que vous possédez admirablement les annales de la vie parisienne; en tout cas, si jadis ma main a trompé ma volonté, soyez certain qu'il n'en serait pas de même aujourd'hui....

Le Bisco paraissait avoir repris son assurance.

--Sachant donc quels sont les deux personnages qui se sont introduits chez moi, je suis certain de n'avoir pas à redouter un assassinat, et je devine qu'il s'agit de conditions à m'imposer.... Je vous l'ai dit, à partie perdue, il n'est pas d'autre recours que le payement de sa dette.... Ces conditions, je les attends... et il est plus que probable qu'elles sont acceptées d'avance...

--Vous avez peur?

--Parbleu!... je suis seul et sans armes... à la moindre tentative de résistance, vous me logez une balle dans la tête. Je ne crois même pas qu'il y ait là de véritable lâcheté... Allons plus loin!... vous me considérez comme un bandit, je ne me fais pas à cet égard la moindre illusion; vous ne pouvez donc exiger de moi l'héroïsme des honnêtes gens. Vous voyez que je suis franc. Maintenant, je vous écoute.

La voix de Biscarre avait repris sa netteté. Archibald, toujours défiant, se demandait quel piége pouvait cacher cette apparente soumission.

--Vous êtes notre prisonnier, dit-il.

--Que prétendez-vous faire?

--Rien que de très-simple. Si nous vous avions arrêté dans la rue, vous auriez tout mis en oeuvre pour nous échapper. Ici, la fuite est impossible, et vous allez nous suivre.

--Où me conduisez-vous?

--Oh! pas en prison.... Tranquillisez-vous.... Ce n'est pas à un magistrat que vous aurez à répondre.

Biscarre se mordit les lèvres; une lueur venait de traverser son esprit.

--Pourquoi ne m'interrogez-vous pas ici?

--Parce que ce n'est pas à nous que ce soin appartient.

--A qui donc?

--Vous le saurez plus tard. Maintenant, répondez... Êtes-vous prêt à nous suivre, et nous éviterez-vous la nécessité de recourir à la violence?

--Je vous suivrai.

--Bien.

--Seulement, jurez-moi que j'aurai la vie sauve...

--Nous ne prenons aucun engagement.

--En vérité? Du moins, avez-vous l'intention de me livrer à la justice?

--Tout dépendra de vous-même. Selon vos réponses, vous serez libre, sous certaines réserves, bien entendu. Sinon, nous ne préjugeons rien du sort qui vous est réservé.

Sir Lionel avait tiré de sa poche des cordes fines et solides.

--Vos poignets? dit-il à Biscarre.

Celui-ci tendit les mains en avant. Sir Lionel, avec une remarquable dextérité, les lui serra au moyen de ces noeuds savants que connaissent les marins.

--Le bâillon, maintenant, dit Archibald.

--Quoi! vous voulez!... s'écria Biscarre.

--Simple mesure de précaution. Qui sait si quelques-uns de vos amis ne rôdent pas aux environs et si vous n'éprouveriez pas la tentation de leur jeter quelque signal?...

--Décidément, vous êtes défiants...

--C'est un hommage que nous rendons à votre habileté, dit sir Lionel en riant.

--Mon habileté!... hélas!... je vous en donne une bien triste preuve, car, en vérité, je me suis laissé surprendre comme un niais.

--Les plus grands capitaines ont leurs moments d'oubli.

Décidément, l'aventure se passait dans les formes les plus courtoises. Sans autre objection, Biscarre avait tendu le cou, et Archibald lui avait posé aux lèvres un bâillon qui, s'y adaptant exactement, empêchait toute émission de la voix.

--Maintenant, dit sir Lionel, nous vous prendrons chacun par un bras, et nous vous guiderons jusqu'à une voiture qui nous attend à quelques pas d'ici.

Biscarre inclina la tête en signe de consentement. Sir Lionel alla à la porte pour l'ouvrir, mais elle s'était refermée par son propre poids.

--La clef? fit-il.

S'ils avaient en ce moment vu l'éclair qui passa sous les paupières baissées de Biscarre, ils auraient compris que tout n'était pas encore fini.

--La clef? répéta Archibald en se rapprochant de lui.

Biscarre se tourna à demi et d'un geste indiqua sa poche. Archibald y plongea la main et en retira la clef. C'était une clef de fer, lourde, massive. Sir Storigan la reçut des mains d'Archibald et se dirigea de nouveau vers la porte. Mais comme cette partie de la pièce était plongée dans l'obscurité, il se tourna vers M. de Thomerville:

--Approchez la lanterne, dit-il.

Celui-ci obéit. Dans ce mouvement, il s'éloigna de Biscarre. Celui-ci s'était redressé, et, doucement, comme par un mouvement naturel, avait fait un pas en arrière. Sir Lionel introduisit la clef dans la serrure; on entendit un bruit sec. Puis, tout à coup, le sol sur lequel ils se trouvaient céda sous leurs pas, et tous deux disparurent dans une trappe subitement ouverte. Alors Biscarre, dégageant ses mains comme si en réalité les noeuds de cordes eussent été serrés par un enfant, bondit vers la trappe, qui se referma avec un bruit sourd, et, arrachant son bâillon:

--Imbéciles! cria-t-il. Avant de vous attaquer à moi, vous eussiez dû mieux me connaître!

Puis, prenant une autre clef dans sa poche, il ouvrit la porte de la rue, sortit, et lança dans l'air un coup de sifflet net et strident. Deux ombres se détachèrent dans l'obscurité: elles portaient une sorte de paquet qui avait forme humaine.

--Entrez, fit Biscarre.

--Voila! camarade, dit Maloigne. Sacrédié! quel chien de temps! V'la de l'ouvrage qui vaut de l'argent! Où faut-il mettre le manchot?

--Étendez-le là, à terre; maintenant, faites sentinelle au dehors. A la moindre alerte, le coup de sifflet.

--Encore dehors! Mais nous sommes trempés...

--Vous vous sécherez demain. Allez!

Truard et Maloigne essayèrent encore de protester. Mais, sans s'en préoccuper, Biscarre les jeta dehors. Puis, resté seul, il referma soigneusement la porte et se dirigea vers le corps qui était étendu sans mouvement.

C'était celui d'un des frères Martin, celui de Gauche. Comment se trouvait-il là, et que s'était-il donc passé? On se souvient que Biscarre, averti par Diouloufait de l'enlèvement de Muflier et de Goniglu, avait immédiatement donné à son personnel des ordres pour le soir même.

Biscarre avait compris que l'heure de la lutte avait sonné. L'enlèvement des deux bandits devait, selon lui, être le résultat de quelque imprudence par eux commise. Peut-être même y avait-il trahison. Les allures de Muflier était depuis longtemps suspectes, et la scène qui s'était passée à l'_Ours vert_ en était la preuve. En tout cas, il fallait connaître l'étendue réelle du danger. Quels étaient les deux personnages qui, d'après le rapport de Diouloufait, s'étaient présentés d'abord au quai de Gèvres, ensuite au cabaret des Halles? Puis, dans quel but les deux saltimbanques avaient-ils fait disparaître Muflier et Goniglu? Biscarre avait pour principe de prendre tout d'abord l'initiative; et il y avait en lui je ne sais quel esprit d'aventure qui le poussait à compter sur le hasard. Il fallait d'abord s'emparer des frères Droite et Gauche. A l'heure dite, quatre Loups s'étaient réunis à la tête du Pont-Neuf, au point fixé par Biscarre. Puis, sous la conduite de Diouloufait, ils s'étaient dirigés vers la place du Trône, où devait se trouver encore la baraque des saltimbanques. Ils étaient arrivés vers les dix heures du soir. C'était l'heure où se terminaient les représentations. Au moment même où ils se glissaient dans la foule qui entourait la baraque, Droite et Gauche exécutaient leurs derniers exercices. Les Loups, sur l'ordre de Biscarre, s'étaient placés en observation, prêts à accourir au premier signal de Biscarre, qui s'était réservé le rôle principal dans le drame qui se préparait. Il était vêtu d'une blouse qui cachait son costume de Blasias. Il entra dans la baraque, après avoir jeté en passant quelques pièces de cuivre. C'était pendant l'exercice des poids, et les deux frères excitaient des trépignements de joie de la part des spectateurs, prompts à se moquer des audacieux qui essayaient de lutter de vigueur avec les deux manchots. Droite s'était avancé sur le devant des tréteaux qui leur servaient de scène, et jetait une dernière fois le défi sacramentel:

--Est-il encore dans la société quelque personne qui veuille essayer ses forces?

--Moi, dit Biscarre.

Il y eut dans la foule un redoublement d'attention, et même quelques applaudissements retentirent. Jusqu'ici les plus vigoureux avaient été vaincus, il fallait une grande confiance en soi-même pour entamer de nouveau la lutte. Mais quand Biscarre parut, il y eut un murmure de désappointement. Cet homme de taille moyenne, vêtu comme un paysan, le front couvert d'un large chapeau qui dissimulait en partie son visage, avait des allures lourdes et _pataudes_ qui ne prouvaient rien moins qu'une force exceptionnelle. Biscarre monta sur le tréteau.

--Ah! ah! camarade, fit Gauche, il paraît que nous avons des biceps exceptionnels!

--Bah! comme tout le monde, dit Biscarre en traînant la voix à la façon normande.

--Vous venez de loin? Peut-être êtes-vous fatigué?... dit Droite avec un accent de moquerie.

--Peut-être ben!... mais je tâcherons de faire de mon mieux...

--Choisissez! dit Gauche à son tour, en désignant à Biscarre le tas de poids qui avaient servi à leurs exercices.

Biscarre s'approcha, se baissa, et jouant la niaiserie du mieux qu'il pouvait--et en cela c'était comme toujours un acteur admirable--il tâta successivement plusieurs poids, sans les prendre et sans tâcher de les enlever.

--Avez-vous donc cru qu'ils étaient en carton, fit l'un des deux frères, qui en souleva un et le laissa retomber sur les planches, qui gémirent sous la masse de fer.

Biscarre s'était redressé, toujours avec ses mouvements lents, et il regardait autour de lui. Or, il y avait justement au milieu du tréteau une table couverte d'un tapis sur lequel se voyaient des altères à poids énormes. Il est vrai de dire que, le plus souvent, les frères évitaient de se servir de ces engins, qui, même pour leurs forces exceptionnelles, nécessitaient des efforts trop violents. Biscarre alla vers la table.

--Qu'est-ce que vous venez faire par là? dit Gauche en riant. Est-ce que vous voudriez en tâter?

--Voyons! c'est pas bien de vous gausser de moi, dit Biscarre en riant d'un gros rire. Si je voulais, j'enlèverais la table et tout ce qu'il y a dessus.

Un éclat de rire accueillit cette fanfaronnade, et l'hilarité de la salle fut partagée par les deux jumeaux.

--M. de Crac est mort! cria une voix.

--A la porte le blagueur!

Et les lazzi d'éclater de toutes parts. Biscarre passa ses mains sous sa blouse et en tira un sac de toile assez gros. Il le plaça sur la table et on entendit le bruit d'un sac d'écus.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Droite.

--Ça? Eh ben!... c'est le prix des deux derniers _viaux_ que j'ons vendus aujourd'hui.

--Et qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de ça?

--Ah! ce que vous voudrez! Seulement, faut les gagner.

--Ah çà! que veulent dire toutes ces pasquinades?

--Des... quoi? Voyons! êtes-vous des francs gars, oui ou non? Je vous parie ce qu'il y a là dedans que j'enlevons la table et tout le bibelot....

La sacoche paraissait ronde: décidément la partie ne manquait pas d'intérêt, et le silence se fit comme par enchantement.

--Nous ne parions pas d'argent, dit Gauche.

--Ah! dites donc tout de go que vous avez peur de perdre.

--Oui! oui! ils _canent_! crièrent quelques spectateurs.

Droite et Gauche comprirent que, même en supposant, ce qui était vraisemblable, que le particulier voulût jouer une farce, ils devaient conserver leur prestige.

--Je vous ai dit, reprit Gauche, que nous ne jouons pas d'argent, mais on peut jouer autre chose.

--Quoi?

--Deux bonnes bouteilles de vin?

--Du bon bouché, alors!

--Tout ce qu'il y a de plus bouché.

--Topez donc!

Et Biscarre tendit la main aux deux frères.

--Ça y est. Et maintenant, mes gars parisiens, regardez-moi ça.

Biscarre vint vers la table, qui avait une longueur d'à peu près un mètre. Il était impossible d'apprécier, au premier coup d'oeil, le poids qui la surchargeait.

--Essayez d'abord de lever ça, dit Biscarre.

--Pourquoi faire?

--Dame! pour me donner une petite idée de ce que ça pèse....

Droite saisit le bord de la table, et, d'un effort violent, souleva deux des pieds à vingt centimètres environ, et encore se servait-il pour levier des deux autres pieds.

--Vingt dieux! fit Biscarre, il paraît que c'est un brin lourd...

--Vous pouvez encore renoncer, dit Droite.

--C'est ça! reculer... pour qu'on dise que les gars de la campagne sont des clampins...

--Allez donc... nous jugerons le coup....

Biscarre, avec ses mouvements compassés, releva les poignets de sa chemise et mit à nu ses bras, sur lesquels les muscles saillaient comme des cordes d'acier. Ses mains, quoique fines, présentaient, nous l'avons dit, ce caractère assez singulier que le pouce était d'une longueur inusitée et touchait presque à l'extrémité de l'index. Cette conformation--qui existait chez le plus grand criminel dont le nom ait retenti depuis quelques années--donne aux mains une force exceptionnelle et permet d'exécuter des actes qui paraissent, pour ainsi dire, invraisemblables. Biscarre saisit à son tour la table par le bord, s'arc-bouta sur ses jambes, son dos se voûta, il y eut un moment de complète immobilité. Puis, comme serrée entre des tenailles de bronze, la table se souleva... tout entière... lentement. Le corps de Biscarre ne bougeait pas plus que si c'eût été celui d'une statue. Des cris d'enthousiasme éclatèrent: c'était la preuve d'une vigueur presque surhumaine. Droite et Gauche ne purent réprimer eux-mêmes une exclamation de surprise. Biscarre, après avoir soutenu la table pendant quelques secondes, à deux pieds de terre, la laissa ensuite retomber, mais sans secousse. Puis se tournant vers les deux frères:

--Eh bien! les gars, qu'est-ce que vous dites de ça? demanda-t-il d'un ton goguenard.

--Nous avons perdu, dit Gauche; mais, sur ma parole, nous ne nous y attendions pas.

--Alors vous ne pourriez pas en faire autant?...

--Non, certes.

--Du moins, vous tiendrez le pari?

--C'est convenu.

--Et nous boirons ensemble deux bonnes bouteilles?

--Quand vous voudrez.

--Tout de suite alors, car j'sommes pressé... je repartons demain pour le village.

--A vos ordres.

De fait, les frères jumeaux n'étaient pas fâchés de brusquer la fin de la séance. Il n'est pas d'homme qui soit insensible à un échec d'amour-propre, surtout quand il s'agit de rivalité de métier. Deux jours auparavant, ils avaient obtenu sur les Loups Muflier et Goniglu un avantage qui les avait placés haut dans l'estime de leur public ordinaire. Mais aujourd'hui, c'était la revanche. Contraints de s'avouer vaincus, ils sentaient que leur prestige étaient tombé du même coup. Ce fut au milieu du plus profond silence que fut accueilli le boniment ordinaire, annonçant l'heure de la représentation du lendemain. Et, dans les rangs de la foule qui s'écoulait, ils auraient pu saisir plus d'une observation peu sympathique.

--Vous m'en voulez? fit le faux paysan.

--Pourquoi donc?

--Parce que j'ons voulu gagner un bon coup à boire.

--C'était votre droit.

--Alors, pour me prouver qu'il n'y a pas de rancune, venez avec moi.

--Nous vous suivons.

En un instant, les deux frères eurent barricadé la baraque et sortirent, accompagnés de Biscarre. Détail étrange et qui prouve bien l'invincible faiblesse du genre humain, les deux frères étaient trop préoccupés de leur défaite pour concevoir le moindre soupçon sur la personnalité de leur adversaire.

--Où allons-nous? demanda Biscarre.

--Chez le premier débitant venu.

--Oh! oh! fit l'autre, vous ne m'avez pas l'air de traiter sérieusement les affaires... le premier venu... pour avaler de la drogue...

--Si vous connaissez un bon endroit.

--C'est ça... oui, j'en ons un, et pas loin... au cours de Vincennes.

Il était presque onze heures du soir: la pluie tombait maintenant à torrents, et il eût été de la plus vulgaire prudence de ne pas s'éloigner.

Mais puisque le paysan ne se plaignait pas, malgré l'eau qui pénétrait sa limousine, Droite et Gauche ne pouvaient reculer. Tous trois passèrent la barrière.

--Vous connaissez un cabaret par ici? demanda l'un des frères.

--Quand je vous le disions! Pardine! est-ce que maintenant vous allez vous défier de moi? Dites-le tout de suite, que vous ne voulez pas payer....

A cette époque, la route qui mène de la barrière du Trône à Vincennes était absolument déserte. A peine de distance en distance quelque maison de sordide apparence... Biscarre marchait entre les deux frères, parlant beaucoup, racontant des histoires de marchés et de foires, détaillant avec un gros rire les prouesses qu'il avait déjà exécutées. Tout à coup, Droite s'arrêta:

--On dirait qu'on nous suit, dit-il.

Gauche tressaillit, et à ce moment une même pensée traversa l'esprit des deux frères. Mais déjà il était trop tard. Biscarre s'était jeté sur Gauche, qu'il étreignait entre ses bras de fer; Droite avait été renversé par trois hommes qui s'étaient jetés sur lui...

--Nous les tenons, dit Biscarre. Ah! mes beaux manchots! vous vous avisez de faire les malins... il vous en cuira....

En un clin d'oeil, Gauche avait été mis dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement, et déjà le bâillon s'abattait sur ses lèvres, lorsque de sa bouche sortit un sifflement étrangement modulé.

--Te tairas-tu, vipère? cria Biscarre.

Et de son poing il lui martela la tête.

Encore ne comprenait-il pas ce que signifiait ce sifflement. Or, il répondait à une convention faite de longue date entre les deux frères. S'ils étaient attaqués tous deux, tant que l'un et l'autre conservaient l'espoir de vaincre leurs adversaires, ils luttaient, mais dès qu'ils se sentaient vaincus, celui qui le premier reconnaissait la résistance impossible avertissait son frère, dont le rôle devait alors se borner à tenter l'évasion, et surtout à s'abstenir de prendre part au combat, fût-ce dans l'espoir de la délivrance. Ce qu'ils ne voulaient point risquer, c'était que la liberté leur fût ravie en même temps à tous deux. Tant que l'un était libre, l'autre conservait l'espoir. Droite avait entendu, et immédiatement il avait cessé de lutter contre ses adversaires, ne songeant plus qu'à saisir l'occasion favorable.

--Tenez-vous l'autre? cria Biscarre.

--Il ne bouge même plus, répondit Truard, l'un des complices.

Biscarre serra de nouveau les cordes qui entravaient les mouvements de Gauche.

--Je vais finir l'affaire de l'autre manchot, dit-il.

Et il se rapprocha du groupe des trois hommes qui maintenaient Droite. Mais avant qu'il fût arrivé, celui-ci, d'un seul bond, s'était relevé: d'un coup vigoureusement assené, il avait assommé un de ses adversaires, et s'était élancé sur le côté de la route; là, il hésitait encore: devait-il, malgré leurs conventions formelles, revenir au secours de son frère?

Son hésitation ne fut pas de longue durée. Les trois assassins s'étaient jetés à sa poursuite.

--Arrêtez! cria Biscarre.

On entendit le craquement d'une batterie, et un coup de feu retentit: la balle effleura la tête de Droite. Par un hasard inespéré, l'adresse de Biscarre s'était trouvée en défaut.

--Malédiction! cria le forçat.

Mais déjà Droite avait disparu. Biscarre, poussant d'épouvantables jurements, revint vers Gauche, toujours immobile.

--Du moins, murmura-t-il, celui-là ne m'échappera pas.

On sait le reste.

Gauche était au pouvoir de Biscarre. Le malheureux gisait sur le sol, dans le laboratoire de Blasias. Il n'avait pas perdu son sang-froid, il devinait qu'il était aux mains d'un ennemi implacable.... Qu'allait-il se passer? Quel était cet homme? Pourquoi l'avait-on amené dans ce lieu sinistre?

Biscarre avait fermé la porte du laboratoire, puis il s'était courbé sur le corps du manchot.

--Écoute-moi bien, lui dit-il, de sa voix stridente, et je t'engage, dans ton intérêt, à ne pas perdre une seule de mes paroles. Ta vie est entre mes mains, et je suis décidé, en cas de résistance, à te tuer comme un chien.... Veux-tu répondre à mes questions?... Je vais t'enlever ton bâillon, mais en même temps, je tiendrai appuyé sur ton crâne la gueule d'un pistolet.... Au moindre cri, je te fais sauter la cervelle.

Tenant d'une main l'arme de mort, de l'autre Biscarre approcha sa lanterne de son visage.

--Tu peux répondre avec les yeux: m'entends-tu?