Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 25
--Peuh! pas tout à fait! fit Archibald, je ne voudrais pas vous proposer une affaire compromettante...
--Oh! s'il y avait du monneron derrière...
--Tout s'arrangera à votre satisfaction, soyez-en sûrs, chers messieurs. Mais avant tout, puis-je réellement compter sur vous?
--Encore faudrait-il savoir? grommela Muflier.
--Vous avez raison, quoique cependant vous devriez comprendre d'ores et déjà que je me garderais bien de proposer à des hommes tels que vous une indélicatesse.
--Vous vous f...ichez de nous, dit Muflier nettement.
--Dieu m'en garde!... Voyons, ne nous emportons pas.... Ai-je l'air d'un homme qui vous veut du mal?... Et, tenez, je vais vous prouver la bonté de mes intentions....
Thomerville plongea sa main dans sa poche et en tira plusieurs rouleaux qu'il posa sur la table. Par un geste instinctif, Goniglu tendit la main.
--Voici, reprit Thomerville, quelques rouleaux de mille francs qui vous sont destinés.
--Il y a donc un raccourcissement à risquer?...
--Mais, mon cher monsieur Muflier, vous prenez tout au tragique. Je n'aurais jamais cru cela d'un homme de tête et de coeur.... Ces quelques _monnerons_, selon votre ingénieuse qualification, représentent une des faces de la question.
--Ah! il y a une autre face? dit Goniglu, qui retira à regret sa main tendue.
--Et je vais me faire un vrai plaisir de vous la montrer.
--Où ça?
--Ici même....
Muflier regarda autour de lui d'un oeil défiant. Archibald était toujours impassible.
--Je vous prie seulement, cher monsieur, de vous abstenir, devant le spectacle intéressant qui va se dérouler devant vous, de toute marque d'approbation ou d'improbation....
Un regard rapide fut échangé entre Muflier et Goniglu. Ils n'aimaient pas les surprises.
--Vous consentez à garder le silence pendant quelques instants, n'est-il pas vrai? insista Archibald.
--Certainement, articula péniblement Muflier.
--Mille remercîments. Maintenant, si vous m'en croyez, reculez un peu et ne mettez pas votre visage complétement en lumière. Il vaudrait sans doute mieux que la personne qui va venir ne vît pas vos traits, ou du moins ne les distinguât que vaguement.
Sans discuter, les deux bandits obéirent... et s'éloignèrent de la table. Archibald se leva et éteignit quelques bougies, ce qui laissa les deux hommes dans une demi-obscurité favorable à la rêverie.
--Un dernier mot, ajouta encore Archibald: il est bien entendu que je vous laisse absolument libres, si le désir vous en prend, de vous mêler à la conversation qui va avoir lieu. Je ne veux en rien peser sur votre volonté. Vous êtes mes hôtes, c'est-à-dire les maîtres d'agir comme il vous plaira.
Une sorte de grognement inquiet lui répondit: il l'interpréta sans doute comme un acquiescement, car, sans plus attendre, il sonna. Un laquais entra.
--La personne que j'attends est-elle arrivée? demanda-t-il.
--Oui, monsieur le marquis.
--Priez-la de monter.
Nos deux amis--selon une expression bizarre--n'en menaient pas large. Quel était le personnage inconnu qui allait surgir tout à coup? Nous ne jurerions pas que les dents de Goniglu ne claquassent pas un peu.... Les deux paires d'yeux étaient fixées sur la porte, avec une tenacité facile à comprendre.... Et voilà que tout à coup cette porte s'ouvrit... et dans l'encadrement, entre les tentures que le laquais tenait soulevées... apparut.... Qui? quoi?... Un gendarme! Oui, un gendarme, un vrai gendarme, en chair et en os, avec son chapeau en travers, avec ses buffleteries jaunes, avec ses bottes, avec son sabre... avec tout, enfin! Nos ancêtres les Gaulois ne craignaient que la chute du ciel.... La chute du ciel! quelle amère plaisanterie à comparer à cette fantastique évocation!... Le gendarme se tenait au port d'armes, respectueux, la main au chapeau.... Nous devons rappeler à nos lecteurs qu'à l'époque où se passe notre récit, la gendarmerie opérait même dans Paris...
--Eh bien! mon brave, fit Archibald, quelles nouvelles?
--Nous sommes sur la trace, monsieur le marquis...
--Ah! c'est au mieux!... et vous pensez que les deux bandits...
--Nous les aurons pincés avant huit jours...
--Très-bien. Et vous êtes certain que ce sont eux...
--Absolument. Les deux femmes sont au dépôt depuis hier soir... et elles ont suffisamment parlé... Les deux gueux, Muflier et Goniglu, ont beau se cacher... on les attrapera.
--J'y compte. Je vous remercie, mon brave, et m'excuse de vous avoir dérangé... mais cette affaire m'intéresse tout particulièrement.
--Notre capitaine m'a prié de dire à monsieur le marquis que les ordres de M. le préfet étaient formels et que les recherches seraient continuées avec la plus grande activité...
Et, après un nouveau salut, le gendarme tourna sur lui-même, empoigna son sabre qui rendit un son mat. La porte se referma sur lui. On entendit encore son pas lourd sur l'escalier, puis le tout s'éteignit dans le silence...
--Eh bien! messieurs, fit Archibald, ne voudrez-vous pas encore boire un verre de liqueur?...
Il y eut un bruit de mâchoires qui craquèrent et des gloussements inarticulés répondirent à cette gracieuse invitation. Archibald fit un pas vers eux:
--Voyons, mes chers amis! Qu'éprouvez-vous donc? Est-ce que, par aventure, je vous aurais blessé?
--Non... oui... cependant....
--Le gendarme! dit Goniglu avec la netteté d'un ressort qui se détend.
--Ah! le gendarme! fit Archibald. Bel homme et bon soldat...
--Bel homme... oui, bel homme...
--Çà, maintenant que vous connaissez les deux faces de la question, chers messieurs, ne vous plairait-il pas de reprendre notre entretien?
--Ah! c'était là l'autre face? fit Muflier.
--Comme ces rouleaux étaient la première.... Vous m'avez très-bien compris... il ne vous reste plus qu'à choisir.
--A choisir... quoi?
--L'argent... ou le gendarme.
Muflier se secoua comme un chien qui sort de l'eau, et, finalement, parvint à reprendre son aplomb:
--Monsieur le marquis, dit-il avec une certaine aisance, nous sommes tout à votre service.
--Tout à fait.... Aussi vrai que je m'appelle Goniglu.
--Alors, on peut s'entendre? reprit Archibald.
--Parlez... ordonnez.... Nous sommes des esclaves...
--Oh!... des amis... cela suffit.
--Que voulez-vous?... Nous brûlons de savoir....
Archibald coupa la période commencée:
--Cher monsieur, voici l'affaire en deux mots. Vous faites partie de la mystérieuse association qui porte le nom des Loups de Paris...
--Oui, proféra carrément Muflier.
--Êtes-vous prêts à livrer votre chef?
Muflier eut un bel élan:
--C'était ça?... Fallait donc le dire tout de suite!
--Comment se nomme-t-il?
--Au juste... nous n'en savons rien; mais il a un sobriquet.
--Et le surnom?
--C'est... le Bisco.
--Vous me le livrerez?
--Parbleu!... Mais vous ne montrerez plus le gendarme?
--Je vous le promets.
--Alors, voilà qui est convenu. Aussi bien il commençait à furieusement nous ennuyer, le Bisco, avec ses airs de matamore...
--Et puis, il avait une poigne!... ajouta Goniglu.
--Enfin, vous êtes décidés.... J'ai votre parole?
Les deux bandits étendirent les bras à la façon du groupe des Horaces:
--Vous l'avez!
--En ce cas, mes chers amis, ma maison est la vôtre, et vous serez royalement traités. Vous me ferez seulement le plaisir de ne pas sortir. Vous donnerez les renseignements, et je ferai le reste.
--Oh! nous ne tenons pas à sortir, dit Goniglu.
--Oui, je comprends... à cause du gendarme?...
Archibald se leva.
--Un dernier mot, dit Muflier. Dans les paroles prononcées par l'honorable militaire... que vous savez, j'ai relevé un détail pénible.... Il est douloureux, quand on a le coeur bien placé--et le gentilhomme qui m'écoute me comprendra à demi-mot--il est douloureux, dis-je, que de faibles créatures soient au pouvoir de leurs persécuteurs...
--J'apprécie la délicatesse de vos sentiments, et, si vous le désirez...
--Quoi! Hermance serait libre?
--Et Paméla?
--Ces dames seront traitées avec les égards qu'elles méritent.
--Oh! ce n'est pas suffisant!
--J'entends qu'elles seront délivrées dès demain.
--Nous n'attendions pas moins d'un galant homme!
Il y eut un dernier échange de saluts, puis Archibald sortit.
--Eh bien! ma vieille, fit Muflier, qu'est-ce que tu en dis?
--Moi! Oh! c'est tout vu! Je mange le morceau...
--Et moi aussi!
--Bravo! Allons nous coucher, et à demain les affaires sérieuses...
XV
UNE BANQUE ORIGINALE
Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plutôt banquier, étaient situés dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et sévères qui dénotent les opérations sérieuses. Dans une première salle, des garçons, revêtus d'une livrée sombre, accueillaient avec politesse les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les instructions de Mancal ou recourir à ses conseils. Puis, dans une vaste pièce éclairée par deux hautes fenêtres aux carreaux dépolis, plusieurs employés travaillaient assidûment derrière les grillages fermés. Plusieurs portes y donnaient accès: sur l'une, un écusson était fixé portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisième enfin: Direction. Ce matin-là, un homme, vêtu comme un riche paysan, se présenta dans la salle d'attente. Déjà plusieurs personnages attendaient depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur répondait-on, était enfermé en grave conférence dans son cabinet. Cependant le nouveau venu, après avoir fait les questions d'usage et reçu les mêmes réponses, déclara qu'à défaut de M. Mancal, il se contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli. Aussitôt il fut conduit vers la pièce dont nous avons parlé, et, un instant après, il était introduit. Là, le caissier attendit que la porte fût refermée, puis se levant brusquement:
--Qu'y a-t-il? s'écria-t-il vivement, et comment, malgré la consigne formelle, êtes-vous venu ici?...
--Est-il là?
--Oui.
--Il faut que je lui parle... immédiatement.
--Il est en affaires.
--Je suppose, mon cher confrère, dit l'autre, que nulle affaire n'est plus importante que de sauver sa peau.
--Hein! il y a un danger?
--Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais exposé à le mettre en fureur?
--Un danger grave?
--Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes, il est très-intelligent....
Il baissa la voix.
--Il est très-intelligent d'avoir organisé une maison de bonne apparence où caissier, comptables, employés, garçons de bureau sont tous d'anciens forçats plus ou moins évadés ou en rupture de ban.... On est bien tranquille, on gère les affaires de l'association générale, on fait fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest et autres lieux...
--Tais-toi donc, Dioulou...
--Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidité ne peut pas toujours durer.
--Hélas! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui--à ça que vient de nous révéler notre ancienne connaissance Diouloufait--n'était pas précisément aussi immaculé que l'agneau nouveau-né.
--Il ne faut pas te désespérer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le maître, c'est mon devoir; mais _motus_! tu ne sais rien, je ne t'ai point parlé... Quant à l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de là...
--Espérons-le, fit le caissier.
--Maintenant, ne perdons pas de temps.
--Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.
Et le caissier, revenant à son bureau, posa la main sur un des clous d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.
Or, il était vrai que Mancal causait avec un des plus habiles _tripoteurs_ de la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une opération malhonnête, mais d'autant plus fructueuse, avait désiré obtenir certains éclaircissements sur les susceptibilités du code pénal. Or, il exposait ses idées, assez hardies en matière financière, faisant face à Mancal.
--C'est très-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime. Comme j'en ai conservé tout un livre à souche absolument intact, avec numéros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je m'expatrie....
Il en était à ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de Mancal, qui étaient fixés sur son bureau, virent glisser doucement la plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et sous cette plaque, des caractères hiéroglyphiques se détachèrent sur fond blanc. Mancal réprima un léger tressaillement.
--Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique très-pratique, me paraît assez délicate pour mériter un assez long examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai sans doute une solution à vous donner.
Il s'était levé.
--Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?
--Tout s'arrange...
--Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer à ma famille...
--Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plutôt au revoir....
Le père de famille se décida, sur un congé ainsi formulé, à se retirer non sans avoir répété:
--Songez-y bien. Le pain de mes enfants dépend de vous.
Resté seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis il toucha au ressort qui indiquait à qui de droit que nul ne devait le venir déranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort, lourdement installé au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort étant mis en mouvement fit tourner sur elle-même la masse de fer, et Mancal se trouva en face de son caissier. Il aperçut Dioulou:
--Toi ici!...
--Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses lèvres. C'est urgent...
--Viens!
Tous deux se retrouvèrent dans le cabinet de Mancal.
--Grave? demanda-t-il à voix basse.
--Très-grave, fit Dioulou sur le même ton.
--Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.
--Nous sommes menacés... peut-être est-on déjà sur nos traces...
--Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore. Explique-toi...
--Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...
--Je me suis toujours défié d'eux; mais peut-être sont-ils ivres-morts dans quelque bouge.
--Non. Ils ont été enlevés.
--C'est impossible; par qui?
--C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle avec deux saltimbanques, sur la place du Trône, et depuis ce moment ils n'ont plus reparu.
--Si on les a tués, la perte n'est pas grande.
--Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques étaient à leur baraque dès le lendemain, à la même place.
--Tu les as vus?
--Ce sont des manchots; tu dois connaître cela: Droite et Gauche.
--Ah! les frères Martin. Leur as-tu parlé?
--Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter. Suppose qu'ils aient réellement, et comme tout semble l'indiquer, enlevé Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont poussés par un intérêt sérieux. Si j'étais allé m'enquérir de nos amis, je me livrais sans profit.
--Bien raisonné; mais, du moins, tu les as épiés?
--Oui.
--Et qu'as-tu découvert?
--Rien. Ils n'ont pas quitté la baraque. J'y suis entré avec les spectateurs, et rien de suspect ne m'a frappé.
--Bon. Est-ce là tout ce que tu as à me dire? En vérité, tu me parais t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-être une querelle particulière entre les saltimbanques et ces deux misérables.
--Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inquiéter. Ce matin même, des étrangers sont venus au quai de Gèvres demander Blasias.
--Et ils ont trouvé visage de bois.
--Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort désappointés.
--Bah! quelques voleurs en quête d'un complaisant recéleur...
--En tout cas, des voleurs de la haute, car ils étaient admirablement mis... mais enfin, tu me parais décidé à tout traiter fort légèrement. Cependant, il y a un troisième détail...
--C'est peut-être le plus utile...
--Je le crois. Les mêmes personnages sont allés à l'_Ours vert_.
--Ah! ah! Comment le sais-tu?
--L'idée m'est venue d'aller rôder par là... et bien m'en a pris, car, comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.
--En tous cas, tu es arrivé trop tard...
--Pas tout à fait, car là j'ai obtenu le signalement de mes deux personnages.
--Ceci est bon.
--L'un d'eux est grand, mince, très-pâle. L'autre est surtout reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui le défigure.... Connais-tu cela?
--Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?
--Oui, de ce côté...
--Il y a encore une autre complication?
--En vérité, il me semble que tu ris de tout cela...
--Que veux-tu! je touche à mon but.... Jamais je ne me suis senti plus sûr de moi-même.
--Tant mieux. Tu nous défendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.
--Ton dernier renseignement? Fais vite.
--Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande à faire partie des Loups.
--Je n'aime pas les nouveaux affiliés. En tout cas, il faut, pour entrer parmi nous, avoir rendu d'abord à l'association un grand service.
--Il dit avoir rempli cette condition.
--En vérité?
--Voici. Il est venu me trouver et m'a donné les détails suivants: il existe sur le Cours-la-Reine une maison mystérieuse où se réunissent la nuit des gens étranges.
--Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard tu voudrais te faire conservateur?
--Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guettés, il a parfaitement distingué deux manchots.
Mancal ne put réprimer un mouvement.
--Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.
--Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait dans cette maison.
--Et cette femme?
--Il l'a suivie et il sait son nom.
--Parle donc! Ce nom?...
--Cette femme est la marquise Marie de Favereye....
Biscarre lança un coup de poing sur la table.
--Malédiction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant à perdre.... Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard, de lutter contre moi?...
Les traits de Biscarre étaient convulsés. Il semblait qu'il suffît de prononcer le nom de Marie de Favereye pour réveiller en lui toutes ses fureurs de damné.
Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.
--Enfin, que décides-tu? demanda-t-il.
Biscarre s'arrêta et réfléchit un instant, puis il alla à son bureau et frappa deux fois sur un timbre. Or, à ce moment, un des employés de la banque Mancal, à bouts de manches en lustrine, à lunettes bleues, était justement occupé à régler le compte d'un honnête bourgeois qui le remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu'à l'inverse des fonctionnaires--dont nous avons déjà eu l'occasion de constater l'esprit grincheux et la politesse infinitésimale--les employés de M. Mancal déployaient, dans leurs rapports avec le public, une aménité devenue presque proverbiale.
Celui-ci donc s'était évertué à expliquer au client, avec une douceur inaltérable, les diverses opérations faites pour son compte, et il achevait de dresser le bordereau des bénéfices réalisés, quand le son du timbre deux fois répété parvint à son oreille.
--Je vous demande mille fois pardon, dit-il, mais mon patron a besoin de moi; ne vous impatientez pas, c'est l'affaire de quelques minutes... je suis à vos ordres dans un instant.
Et, se levant, il se dirigea vers le cabinet de Mancal. Or, voici le court dialogue qui s'engagea entre le comptable et le patron:
--Tu sais que tu n'as pas encore payé ta dette d'évasion...
--Je le sais.
--Nous avons besoin de toi.
--Je suis à vos ordres.
--Bien. Ce soir, trouve-toi à huit heures à la tête du Pont-Neuf, côté rive gauche. Monsieur te donnera ses ordres...
--C'est bien. Me permettez-vous une question?
--Fais vite.
--Est-ce pour une affaire rouge?
--Pourquoi cette question? Est-ce que tu recules?
--Non pas. Mais c'est que, s'il fallait _suriner_, j'apporterais mes instruments...
--C'est inutile. Tu as entendu... à huit heures.
--J'y serai.
Et sur un signe de Mancal, il sortit, revint à son guichet et dit à l'honnête client:
--Monsieur, je suis à votre disposition.... Le solde de votre crédit est de trois cent vingt-sept francs quatre-vingt-cinq centimes.
--Et que ferons-nous? demandait en même temps Dioulou.
--Vous m'attendrez... et quand je serai là...
Il s'arrêta.
--Parbleu! il faudra bien que le manchot dise ce que c'est que cette maison du Cours-la-Reine et ce que sont devenus nos amis...
XVI
OU LA LUTTE S'ENGAGE
Le soir de ce même jour, vers minuit, des rafales de pluie s'étaient abattues sur Paris. La température, très-froide pendant la journée, s'était subitement élevée. Et n'eût été la saison, on aurait pris cette bourrasque pour une tempête d'orage. Cependant, sous les torrents qui tombaient sans temps d'arrêt, deux hommes, enveloppés de lourds manteaux, se tenaient blottis contre le parapet du quai.
--_By Jove_! fit l'un, en se secouant, voilà un temps à ne pas mettre un de nos bandits dehors!
--Au contraire, répondit l'autre. Ce sont là de ces soirées où ils ne craignent même pas la police, et je crois, quant à moi, que nous parviendrons enfin à mettre la main sur ce prétendu Blasias.
--Dieu le veuille! reprit le premier, qui n'était autre que sir Lionel Storigan, mais je vous avoue, mon cher Archibald, que je n'ai pas absolument la même confiance que vous.... Mais, dites-moi, si notre homme rentre en son repaire, quel est votre plan? Comment nous emparerons-nous de lui?
--A cela, je pourrais vous répondre que nous nous inspirerons des circonstances; pourtant, je crois que le mieux sera de l'attirer au dehors sous un prétexte quelconque...
--Un prétexte!... Hum! il se défiera.
--N'avons-nous pas le mot de passe?
--Oui, je sais. Ce sont ces deux misérables qui vous l'ont donné. Mais, en premier lieu, depuis l'enlèvement de ces personnages, il a peut-être été changé, ce qui ne serait en somme que de la vulgaire prudence.... En second lieu, êtes-vous bien certain que ces gredins ne vous aient pas tendu un piége?
--Leur intérêt me répond d'eux. Entre quelques milliers de francs et la crainte du gendarme, ils n'ont pas hésité. C'était prévu. Et ils savent que leur liberté dépend de la capture de Bisco...
--C'est juste... et cependant je me défierais. Ces Loups de Paris--dont nous avons entendu parler--sont des bandits émérites dont il convient de se défier, alors même qu'ils semblent se trahir entre eux...
--Défions-nous, soit, cela ne nous empêchera pas d'agir.
--Ne m'avez-vous pas dit que vous attendiez encore des nôtres?
--Oui... j'ai fait avertir les deux frères Droite et Gauche, et je m'étonne même qu'ils ne soient pas encore arrivés.
--Ce sont de braves coeurs!...
--Dévoués à notre oeuvre jusqu'à la mort... et, sans eux, nous ne serions pas sur les traces des Loups. Leur exploit a été un véritable coup de maître.
--Chut! fit tout à coup sir Lionel. Écoutez....
Archibald et l'Anglais tendaient l'oreille.
On entendait sur le trottoir l'écho assourdi d'un pas rapide. Les deux hommes se rejetèrent en arrière, et descendant de quelques marches l'escalier qui conduisait à la berge, ils se cachèrent derrière la saillie du parapet. Une ombre parut dans la nuit. Elle s'arrêta, puis parut regarder soigneusement autour d'elle, se penchant et tendant l'oreille. Sir Lionel poussa Archibald du coude:
--Ce doit être notre homme. Pourquoi ne nous jetons-nous pas sur lui?
Archibald répondit à voix basse:
--Non. Si robuste que nous soyons, il pourrait nous échapper: une lutte s'ensuivrait qui nous compromettrait inutilement et donnerait l'éveil à toute la bande.
--Et puis, ajouta sir Lionel, le mieux est de forcer l'animal dans son repaire.... Nous y apprendrons sans doute d'intéressants détails.