Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 23

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Ils étaient restés saltimbanques, et c'était dans leur baraque que venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons décrit les exploits dans le chapitre précédent. Donc Muflier, s'effaçant avec toute la galanterie dont il était capable, avait fait place à la belle Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Paméla. Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de soutien.

Les deux frères, quoique privés chacun d'un bras, exécutaient les exercices que d'ordinaire on applaudit, alors même que le sujet est en possession de tous ses membres. Voici comme ils procédaient. Tout d'abord, c'étaient de simples jeux d'adresse. Se plaçant côte à côte, ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant les objets lancés par l'autre, et ils étaient parvenus à une telle précision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras étaient bien en réalité dirigés par la même volonté, guidés par le même coup d'oeil. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul être, ils bondissaient sur des trapèzes, s'enlevant sur des cordes tendues, exécutant des culbutes, jusques et y compris le saut périlleux. Hermance ne se possédait pas d'aise: Paméla, qui était plus sentimentale, répétait vingt fois par minute:

--Les pauvres garçons!...

Goniglu secouait la tête, et déclarait que c'était très-fort! Maloigne lorgnait Hermance du coin de l'oeil en se disant que peut-être pour lui plaire et devenir son «heureux vainqueur» il lui faudrait se faire amputer d'un bras ou d'une jambe. Seul, Muflier--l'homme qui faisait grand--considérait avec un dédain non dissimulé les exercices de haute voltige qui peut-être lui paraissait peu compatibles avec le véritable sentiment de la dignité humaine.

Cependant, Droite et Gauche avaient apporté sur le devant de leur petite scène des poids de toutes formes et de toutes grandeurs, des altères de taille respectable, et ils avaient annoncé au public que tout spectateur était invité à se présenter: quel que fût le poids soulevé à bras tendu, chacun des frères s'engageait à y ajouter un poids de dix kilos et à exécuter le même exercice que l'amateur. Comme toujours, l'invitation n'avait pas produit d'effet immédiat. Alors, pour _allumer_ le public, Droite et Gauche avaient commencé à soulever des poids, et, en vérité, ils semblaient se livrer à de tels efforts pour un malheureux bloc de soixante livres, que la victoire devait être facile à remporter.

Un quidam se hasarda, et, sans hésiter, saisit par la poignée un poids de soixante livres. Il était robuste, mais peut-être l'amour-propre était-il chez lui plus fort encore. Toujours est-il qu'il parvint, sans trop de cahots, à suspendre le poids à son bras tendu comme un levier. Mais il le laissa retomber un peu trop brusquement, et il eût peut-être endommagé le plancher de bois, si Gauche, le saisissant à la volée, ne l'eût relevé d'un seul mouvement. La salle trépigna.

--Va donc, Goniglu, fit Muflier en se penchant vers son compagnon. Ça fera plaisir à ces dames.

Goniglu jeta à Paméla un regard interrogateur. La belle baissa les yeux, et l'aimable rougeur que le vin avait fixée à son nez s'étendit sur tout son visage. C'était un acquiescement tacite et délicat.

Goniglu dressa sa longue taille, et s'approchant des tréteaux, il escalada l'estrade avec la dextérité d'un acrobate émérite. Les spectateurs furent du premier coup admirablement disposés en sa faveur.

--Combien faut-il à monsieur? demanda Droite.

Goniglu regarda Muflier, qui cligna de l'oeil pour l'encourager:

--Cent livres, dit-il.

Gauche leva le poids, comme il eût fait d'une orange, et le lui présenta. Goniglu fut froissé de ce dédain pour les kilos et reprit:

--Je me suis trompé, cent vingt!

--Voilà! fit Droite, en exécutant le même mouvement.

Goniglu ne jugea pas à propos d'exagérer ses scrupules d'amour-propre, et, bravement, saisit l'objet par son anneau de fer.

Mais Goniglu avait compté sans les nombreuses libations de la journée; voilà qu'au moment où il fit appel à toute la rigidité musculaire dont il était capable, certain travail s'opéra dans les régions oesophagiennes qui lui fit passer dans tout le corps une sueur glacée.

Goniglu vit d'un coup d'oeil l'abîme entr'ouvert sous ses pas, et s'arc-boutant sur ses jambes qui flageolaient, il tira sur l'anneau. Mais décidément le ciel était contre lui, et l'effort violent que tenta Goniglu n'eut d'autre résultat que de le lancer en avant, le nez le premier, sur le plancher, qu'il couvrit de sa longue personne. Un éclat de rire homérique salua cette chute.

Muflier avait bondi en poussant un juron épouvantable. D'ordinaire, il n'avait pas la douceur de l'agneau; mais, l'ivresse aidant, il devenait féroce. En vain Hermance se jeta à son cou, en le suppliant de ne pas faire de scandale; en vain Paméla poussa des cris de Mélusine. D'un saut, Muflier sauta sur l'estrade.

--Je prends cent cinquante, cria-t-il.

Et, sans attendre qu'on les lui présentât, il saisit les poids qui représentaient cette charge et parvint à les enlever.

On était redevenu silencieux. C'était la lutte suprême qui s'engageait.

--Nous disons donc que je dois enlever cent soixante, dit Droite.

--A moi cent soixante-dix! hurla Muflier.

Après lui, la voix calme de Gauche reprit:

--Et voilà cent quatre-vingts....

La sueur perlait au front de Muflier; ses dents grinçaient l'une contra l'autre. Il avait peur.... Que dirait Hermance s'il était vaincu?

--Deux cents... fit-il d'une voix rauque.

Cette fois, il y eut un moment d'arrêt. Muflier regarda les poids avant de les saisir de ses doigts nerveux... Mais il crut entendre dans la foule un mouvement de défi. C'en était trop. Il se baissa; mais il ne se releva pas. Son bras resta rivé à la masse, qui ne bougeait pas. Une vingtaine de secondes s'écoula, et cela lui parut un siècle. Gauche eut pitié de lui, et, l'écartant légèrement, prit le poids, qu'il enleva à la hauteur de son épaule. Oh! cette fois, Muflier n'y put tenir.

--Ah! c'est comme ça! cria-t-il, eh bien! je vous dis que vous êtes un tas de canailles et que je vais vous faire votre affaire.

Certes, cette conclusion n'avait rien de logique, mais raisonne-t-on quand deux beaux yeux--et tels lui avaient toujours paru ceux d'Hermance--sont fixés sur vous? Les spectateurs s'étaient levés. En majorité, c'étaient des femmes, des enfants, des flâneurs peu disposés à prendre part à un pugilat, et dès les premières provocations de Muflier, chacun commença à tirer vers la porte.

--Pourquoi nous insultez-vous? dit Gauche. Ce n'est pas notre faute si vous êtes ivre!

--Ivre! ivre! hurla Muflier. Je vais t'en donner, méchant manchot!

Et il se rua sur lui. Il faut savoir que Goniglu--qui sans doute se trouvait bien--n'avait pas cessé d'_embrasser sa mère_, selon la magnifique expression du Romain débarquant sur la terre carthaginoise. Les pieds de Muflier heurtèrent les côtes de Goniglu, et il faillit tomber. Quand il voulut se relever, quelque chose qui ressemblait à un étau le tenait à la gorge. En même temps, la foule, décidée à garder la neutralité, escaladait les bancs pour sortir plus vite. C'était une déroute. Dans leur hâte, les plus pressés renversaient les ais qui soutenaient les quinquets, et on entendait un bruit de verres cassés. L'obscurité se faisait dans la salle. Maloigne, qui se considérait comme ayant charge d'âmes, avait entraîné Hermance et Paméla.... Muflier se débattait; en somme, il était d'une force herculéenne et n'était pas homme à se rendre sans résistance. L'ivresse le rendait fou. Il frappait à tort et à travers. Ses poings ne rencontraient que le vide. Tout à coup, oubliant où il se trouvait, supposant, dans sa surexcitation, qu'il se livrait à quelqu'une de ses opérations ordinaires et qu'il avait maille à partir avec les gendarmes, il s'oublia au point de pousser le cri de ralliement:

--A moi, Maloigne!... à moi, les Loups!...

Mal lui en prit. Car les frères, qui jusque-là s'étaient contentés de le maintenir, se jetèrent sur lui. En un clin d'oeil, il fut renversé, bâillonné, ficelé. Goniglu s'étant rappelé par un gémissement au souvenir des combattants, Gauche le traita, sans aucune espèce de formalité, comme son compagnon.

--Tu as entendu? dit Droite...

--Il a dit: A moi, les Loups!

--C'est donc un de ces bandits que nous étions chargés de découvrir?

--C'est évident.

--Il faut les enlever; mais comment sortir d'ici?

Le fait est que la foule, après avoir quitté la baraque, était restée groupée au dehors, et Maloigne, joignant sa voix à celle d'Hermance et de Paméla, criait:

--Au secours! on nous assassine!

Quand tout à coup Droite parut sur la plate-forme. Le silence se fit subitement.

--Qui de vous se nomme Maloigne? demanda-t-il.

--C'est moi, dit l'homme.

--Eh bien, nous sommes réconciliés avec vos camarades; on s'est bien vite reconnu entre amis, et si vous voulez bien aller nous attendre au cabaret d'en face, nous y boirons une bonne bouteille.

--Mais les amis? demanda Maloigne.

--Ils se remettent un peu. Dame! vous savez, on a cogné un peu dur.

Il y eut un moment d'hésitation; mais en somme, Maloigne ne se souciait guère de rentrer là dedans. Après tout, le saltimbanque pouvait dire vrai. Hermance vint à la rescousse, sans le savoir, la pauvrette!

--Ne soyez pas longs, dit-elle en adressant à Droite son plus gracieux sourire.

Au fond, Muflier avait passablement baissé dans son estime, et elle n'était pas fâchée de faire plus ample connaissance avec les deux frères. O coeur des femmes! Enfin, l'attitude de Droite était si calme, commandait si bien la confiance, que Maloigne, s'emparant du bras des deux commères, articula un: «Allons-y!» plein de fermeté, et se dirigea bravement vers le cabaret désigné.

--Maintenant, dit Droite en entrant, pas une minute à perdre. Enlevons les deux colis.

La baraque, dont la façade donnait sur la place, s'ouvrait par le fond sur un terrain vague où se trouvait la voiture des deux frères. La nuit était venue, l'obscurité était profonde. Tandis que Gauche attelait vivement le cheval, qui sommeillait tranquillement sous un auvent à claire-voie, Droite s'emparait des deux hommes plongés dans la torpeur de l'ivresse, et les transportait dans la voiture. Cinq minutes s'étaient à peine écoulées, quand Maloigne, inquiet, revint à la baraque. Silence complet. Il se hasarda à soulever le rideau, puis, à tâtons, il s'introduisit dans la salle. Les quinquets de la scène jetaient encore leur lueur jaunâtre. Mais la scène était vide. Les quatre personnages avaient disparu.

XIII

CONFESSION FORCÉE

Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torrès est dans son boudoir de fourrures, nonchalamment étendue sur un sofa. Mancal est devant elle.

--Eh bien! et votre protégé? lui demanda-t-elle.

--Grâce à vous, répondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le désirais. Mon protégé--et il souligna le mot d'un ricanement--est en passe d'arriver... là où j'entends le conduire...

--En vérité, dit la courtisane en riant à son tour, je serais presque tentée de m'offenser de vos airs mystérieux... ne sommes-nous pas maintenant--vous l'avez dit vous-même--deux alliés?

--Deux complices même, si vous me permettez le mot, compléta Mancal. Et cependant, je crois que dans toute alliance semblable à la nôtre, il est bon que chacun conserve, jusqu'à un certain point, une dose de liberté personnelle.

--Je m'en souviendrai au besoin.

--A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les projets de son allié.

--Que voulez-vous? même sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on agisse contre ses intérêts... s'il n'a pas eu le soin de vous les expliquer?

--Vous êtes décidément bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...

--Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?

--Mon Dieu! les femmes sont des êtres étranges auxquels manquent, avant toutes choses, la logique et la suite dans les idées.

--Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...

--Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer en qualités pour qu'une critique légère, mais vraie, ne vous épouvante pas...

--Je vous écoute.... Vous disiez donc que la femme...

--Manque de logique.... Et je me hâte d'ajouter: C'est là, même dans les choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il s'agit d'affaires...

--Eh bien?

--Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est fixé d'avance, il faut une volonté tenace, une, inflexible, qui ne connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du raisonnement... et point de sentiment.

--Vous ai-je donc prouvé que je fusse sentimentale?

--Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?

--Dites, puisque vous êtes en train de lire--selon vous--à livre ouvert, en ma tête et mon coeur.

Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:

--Les natures froides, égoïstes et dures comme la vôtre...

--Quelle galanterie!...

--Ont parfois des réveils de dévouement, d'enthousiasme, disons le mot, de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil, l'engourdissement ont été plus profonds et plus prolongés.

Le Ténia ne riait plus: maintenant la duchesse écoutait attentivement, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés sur le visage de Mancal.

--J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus féminin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites à une femme: il faut haïr cet homme!

--Et?...

--Et elle sera peut-être, par contraste, disposée à l'aimer.

--Et quand cela serait!

Mancal fit un mouvement brusque.

--Ecoutez! parlons sérieusement. Je vous ai proposé un pacte.... Entre nous, une parole suffit; êtes-vous prête, oui ou non, à l'exécuter?

--Entre nous, vous le dites vous-même, une parole suffit: n'avez-vous pas la mienne?

Mancal baissa la voix:

--Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me connaissez encore qu'à demi... et cependant, je vous ai déclaré, ce qui est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volonté tendent à un seul but, la vengeance!...

--Vous vous répétez!...

--Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'à cette vengeance j'ai tout sacrifié... Est-ce que j'ai vécu, moi? est-ce que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis renfermé dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette épouvantable solitude, hantée de spectres et de fantômes, j'ai sans relâche martelé mon âme avec cette masse lourde qui s'appelle le souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inaltérable que l'acier... tout passe sur elle, près d'elle, sans qu'elle vibre, sans qu'elle s'échauffe.... Je veux... tout pour moi se résume en ce seul mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne permettrais pas qu'elle fût compromise par une de vos fantaisies capricieuses.... Me comprenez-vous?

--Ne m'avez-vous pas ordonné vous-même--car vous donnez des ordres, mon cher--de me faire aimer de ce jeune homme?

--Et déjà il vous aime...

--Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?

--J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais tout à l'heure, vous ne songiez... à l'aimer vous-même.

La courtisane eut un éclat de rire strident et bizarre. Puis elle entr'ouvrit les lèvres comme si elle eût voulu, par une protestation violente, écarter ce soupçon qui, peut-être, était pour elle une insulte.

Et cependant elle se tut.

--Duchesse de Torrès, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier accent de menace, avec moi ou contre moi....

Elle plaça sa main sur l'épaule de Mancal.

--Sinon? demanda-t-elle.

Un éclair passa dans les yeux de l'ancien forçat.

--Il est imprudent de me défier, dit-il.

Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant encore:

--Maître Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'être venu à moi?

--Je ne regrette jamais une faute commise, je la répare.

Elle se mordit violemment les lèvres, et sous ses paupières aux cils soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein visage. Puis, de sa voix la plus calme:

--Ayez confiance, dit-elle, comme moi-même je crois en vous.

Il lui saisit la main:

--Ainsi, je puis compter sur vous?

--Oui.

--Et je payerai royalement votre concours.

--C'est entendu.

A ce moment, le timbre retentit.

--Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez à tenir la vôtre.

--Vous n'assisterez pas au début de notre entretien?

--Inutile. Et, de plus, je ne veux pas éveiller ses défiances. Quand le moment sera venu, frappez à cette cloison... je viendrai.

Il ouvrit une porte latérale.

--Je suis là et j'attends, dit-il.

--Et vous écouterez?

--Je suppose que vous n'avez point de secrets à confier à cet amoureux imbécile?

--De plus, vous vous défiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le désirez.

Mancal disparut. Au même instant la porte s'ouvrit, et un laquais annonça le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde était d'une pâleur presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus émaciés que d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fiévreux.

--Venez donc, mon cher baron, dit le Ténia en lui tendant la main. En vérité, il me semble que vous vous êtes fait attendre.

Le vieillard--nous disons vieillard, non en raison de son âge, mais à cause de l'extrême fatigue qui donnait à sa physionomie un stigmate de décrépitude--s'approcha vivement, et, comme l'eût fait un jeune homme, mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.

--Avez-vous donc daigné vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il d'une voix tremblante.

Rien de plus odieux que ces amours surannées qui abêtissent l'homme et déshonorent le vieillard. La duchesse ne put réprimer elle-même un haussement d'épaules. Elle s'étonnait presque maintenant d'avoir songé à accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voilà que, maintenant, voyant devant elle ce vieillard à demi courbé, elle se prenait à pressentir que le sacrifice serait peut-être au-dessus de ses forces. Se rendait-elle un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle était troublée... et les dernières paroles de Mancal vibraient à son oreille comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc à ce jeune homme qui était désigné à sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait tout à coup s'animer?... Tandis que Silvereal, épiant son visage, respectait son silence, elle se laissait entraîner à ses pensées. Tout à coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front les admirables touffes de ses cheveux.

--Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En vérité, je suis presque impolie.

--Oh! protesta Silvereal.

--Je suis inquiète, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?

--Vous êtes un ange!

--Les démons aussi n'étaient-ils pas des anges?... Mais laissons les métaphores célestes ou infernales... et parlons raison.

--Je suis à vos ordres.

--Tout d'abord, relevez-vous... là... asseyez-vous, près de moi.... Je veux être bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.

Silvereal pâlit.

--Que voulez-vous-dire?

--Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'état de veuvage?

A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.

--Je vous étonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me pèse.... Vous autres hommes, vous êtes entraînés dans le courant de la vie, vous avez à peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je souffre d'être seule, de n'avoir pas auprès de moi ce confident, cet ami de toutes les heures dont l'âme ne fait qu'une avec la vôtre...

--Vous songez à vous remarier? s'écria Silvereal.

--Ne le savez vous pas?

--Si fait, et vous m'aviez fait espérer que vous pourriez consentir un jour...

--Consentir à quoi?

--A accepter le nom de Silvereal.

--Mais vous êtes fou! N'êtes-vous pas marié?

Silvereal se rapprocha d'elle.

--Ne vous ai-je pas dit que j'étais prêt à tout pour être libre?

La Torrès se mit à rire:

--Exaspération mélodramatique... voilà tout...

--Vérité... la baronne de Silvereal est condamnée...

--Par les médecins?

--Par moi!...

--Voici que vous allez encore rééditer les jolies choses que vous m'avez une fois débitées.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou ennuyeux... à votre choix....

Silvereal fit un geste violent.

--Écoutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais laissé entraîner jusqu'au crime...

--Baron!

--Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de justice...

--Que voulez-vous dire?

--Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme adultère?

--Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...

--Ma femme a un amant...

--Qui vous l'a dit?

--J'en ai la certitude.

--Et il se nomme?...

Les yeux étincelants, le Ténia regardait le baron. Il baissa la voix:

--Il se nomme.... Armand de Bernaye....

La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit était vrai. Cet homme qui l'avait châtiée de son dédain, devant lequel elle s'était pliée mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La femme se transforma de nouveau, et, avec une colère dont elle ne fut pas maîtresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:

--Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?

Silvereal, qui ne comprenait pas, répondit:

--Et vous serez à moi?... Vous me le promettez?...

--Quand vous aurez vengé votre honneur... soit... je vous le promets!

--Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.

Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il était résolu. Tout à coup ses yeux tombèrent sur un bouquet de camélias blancs qui s'épanouissaient sur une console, à la portée de la main de la duchesse.

--Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous rien?

--Que voulez-vous?

--Une de ces fleurs, fit-il en désignant le bouquet.

La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oublié Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son avidité. Et voilà que de lui-même Silvereal la rappelait à la réalité. Sans dire un mot, elle étendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre lui avait dit:

--Que Silvereal respire la fleur rouge.

En effet, au milieu du bouquet de camélias blancs, une seule fleur rouge, sorte de cactus aux feuilles pourprées, étincelait comme une tache sanglante.

Elle la détacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit à Silvereal...

--Ce gage vous suffit-il? dit-elle.

Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur à ses lèvres. Mais à peine les pétales eurent-ils touché ses lèvres, que Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et fit quelques pas.

--Qu'avez-vous donc? s'écria la duchesse presque épouvantée.

Le baron chancelait, il s'appuya à la cheminée, son visage se couvrait d'une teinte livide....

Au même instant, Mancal parut à la porte. Il posa son doigt sur ses lèvres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron étaient fixes; il était évident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement qui s'emparait de lui.

Tout à coup il étendit la main en avant, comme s'il eût été près à tomber de toute sa hauteur. Mais déjà Mancal l'avait saisi dans ses bras, et le soutenant doucement, il l'avait étendu sur les coussins du sofa. Puis il se pencha sur lui, et, écartant son gilet, il appuya son oreille contre sa poitrine.

--L'avez-vous donc tué? s'écria la duchesse, qui se sentait saisie d'une angoisse involontaire.