Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 22
--Mais, d'autre part, j'ai envie de bien déjeuner... Alors, nous avons _pigé_ le sac du bonhomme inconnu... Petit Maloigne va aller chez le joli _Fourgat_ (recéleur) d'à côté, il va laver le chandelier, le couvert et la casserole, et alors, noce à mort!
--Bravo! firent les deux hommes.
--Je suis prêt. Je vas _rincer_ tout ça, fit Maloigne.
--Va donc, jeune messager, reprit Muflier, qui aimait à imiter l'accent de Frédérick dans _Robert Macaire_, et hâte-toi; nous t'attendons avec impatience.
Maloigne, sans se plus faire prier, disparut, cachant sous sa blouse déguenillée le butin dû à l'exploit nocturne.
Goniglu et Muflier restèrent seuls.
Il paraît que, devant Maloigne, ils n'avaient pas dit toute leur pensée, car, obéissant tout à coup à une même réflexion, ils se regardèrent, et la même exclamation: Eh bien? sortit de leurs lèvres.
--Voyons, Goniglu, dit Muflier, qu'est-ce que tu penses de Bisco?
--Il a une rude poigne.
--Et il nous a carrément roulés. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Bah! pour un coup de poing de plus ou de moins! c'est pas la mer à boire. Mais les affaires... as-tu confiance?
--Hum! hum!...
--Il fait de belles promesses...
--Les tiendra-t-il?
--J'ai de la méfiance...
--Et moi aussi.... Je dis qu'au fond il se fiche de nous, et qu'il fait un tas de manigances.
--Dame! je l'ai vu entrer plus de vingt fois, en le filant, chez une espèce de tripoteur qui a des bureaux d'un chic...
--Par la grand'porte?...
--Mon Dieu, oui.
--Dans son costume ordinaire?
--Oh! parfaitement, avec la casquette et les rouflaquettes.
Ce mot gracieux désigne les mèches collées aux tempes et ramenées en pointe qui distinguent les _lions_ du boulevard extérieur.
--Et il restait longtemps?
--Ça, c'est encore plus drôle, jamais je ne l'ai vu sortir.
--Bah! c'est qu'il y a deux sorties.
--Maloigne veillait à l'autre.
--Bigre!... et le nom du tripoteur?
--Mancal.
--Connais pas.... Enfin, tout ça prouve que le Bisco lâche le simple travail du bon Loup pour se fourrer dans des opérations de haute volée... et qu'en somme, il oublie les vieux.
--Pourtant, reprit Goniglu, c'est peut-être ainsi qu'il prépare un coup _chocnosof_, tu sais, là, un vrai _bazardement_...
--Possible! en tout cas... ton avis...
--Ouvrir l'oeil...
--C'est ça.... Vois-tu, quand le chef a de l'ambition, au besoin il coupe sa queue d'un coup... et se débarrasse des _camaros_ en lançant à la _rousse_ un bon petit avis...
--Je ne crois pas pourtant que le Bisco...
--Capable de tout! interrompit Muflier. Moi, c'est mon idée. Donc, tu l'as dit, ouvrons l'oeil... et dame! en cas de danger!...
Ils échangèrent un regard suffisamment intelligible pour que toute explication fût inutile.
Au même instant, d'ailleurs, la porte s'ouvrait et Maloigne reparaissait.
--Tu as été rudement long!
--Est-ce que le père Blasias n'y était pas?
Ces deux questions furent simultanées.
Mais, sans répondre immédiatement, Maloigne ferma soigneusement la porte, et, se rapprochant des amis, dit à voix basse:
--J'ai les jaunets!
--Bravo!
--Chut donc! fit Maloigne. Mais il y a autre chose...
--Quoi?
--Je ne sais pas si ça peut servir.... Mais M. Muflier est si malin....
Muflier se rengorgea et dit d'un ton protecteur:
--Parle, petit, car, d'honneur, tu me fais périr d'impatience!
--Eh bien, voilà! reprit Maloigne. J'allais donc chez le père Blasias, et j'allais entrer carrément dans la boutique du vieux revendeur, quand je me suis cassé le nez...
--Hein!
--La boutique était fermée.
--Fichtre! s'écria Muflier, est-ce que le vieux birbe aurait été coffré?...
--Ç'a été mon idée.... Mais, moi malin, je me dis: c'est pas naturel. Or, comme c'est moi qui fais toujours les courses chez le vieux, j'ai fait là comme partout.
--Ce qui veut dire?...
--Que j'ai regardé les êtres, les tenants et les aboutissants, et que je les connais au bout de l'ongle. Or, le vieux ne sait peut-être pas que derrière la maison, dans une cour, il y a un caveau... tout noir... où on fourre un tas de débarras... et dans le mur, un trou... et derrière le trou, un autre mur, celui du logement du vieux; et enfin, dans ce mur, un autre trou, par lequel on voit chez lui.
--Diable! fit Muflier, tu es un rude lapin, toi!...
--Merci, patron! fit Maloigne. Donc, je me dis comme ça: Ou il y est, ou il n'y est pas; s'il n'y est pas, je ne verrai rien...
--Très-logique!
--Donc, je vais au caveau, et, de trou en trou, je regarde...
--Et alors?
--Savez-vous ce que je vois?
--Non, puisque tu ne l'as pas encore dit!
--Eh bien, le père Blasias, dont je ne voyais que le dos, était courbé sur....
Il s'arrêta et regarda encore autour de lui, comme s'il eût craint d'être entendu.
--Sur quoi?
--Sur un cadavre! articula Maloigne d'une voix à peine perceptible.
Muflier et Goniglu bondirent sur eux-mêmes.
--Quoi! comment! le vieux bossu...
--Le vieux bossu paraissait très, très-occupé... L'autre était étendu sur une chaise, la tête en arrière... et pâle! pâle! Oh! il était bien mort! ça se voyait...
--Brrr! fit Goniglu, dont l'âme était sensible, ça me fait froid dans le dos...
--Alors, qu'est-ce que tu as fait?
--Ça a duré cinq minutes comme ça.... Alors j'ai vu le vieux aller à un petit fourneau dans lequel brillait du feu. Il a fait une _popotte_ quelconque, et il s'est dégagé une fumée du diable. Dame!... alors... j'avoue tout... j'ai eu peur... et j'ai décanillé. Oh! mais... c'était rien ça...
--Mais les jaunets!...
--Attendez donc. Je filais... dame!... j'étais déjà sur le quai... et puis je me suis tout à coup arrêté. Je me suis dit: Au fait, les amis comptent sur moi... faut tout de même que j'aie les ronds.... Dame! j'ai un peu hésité... ça se comprend... pas vrai... ça a bien duré un bon quart d'heure... enfin, je me suis décidé... et je suis revenu.... Eh bien, savez-vous ce que j'ai trouvé?
--Un autre cadavre?
--Non! le père Blasias tout tranquillement assis dans sa boutique toute grande ouverte, et qui grattait une vieille casserole avec la pointe d'un couteau ébréché.
--C'est drôle, ça. Tu auras eu la berlue.
--Pour ça, c'est pas possible. J'ai vu le _macchabé_ (cadavre) comme je vous vois.
--Dis donc pas de bêtises comme ça, interrompit Goniglu, que cette assimilation paraissait affecter de façon passablement désagréable.
--Je ne sais pas si ça se voyait sur ma figure, mais le père Blasias m'a jeté un coup d'oeil.... Aussi, sans parler de rien, je lui ai offert le _baluchon_... Il n'était pas non plus dans son assiette, car il n'a même pas regardé ce que j'apportais... il est allé tout de suite à sa caisse, et m'a donné une poignée de _monnerons_.
Et, en forme de péroraison, Maloigne montra dans sa main une demi-douzaine de louis.
--Mais, saprédié! fit Muflier, c'est plus que ça ne vaut, même au comptant!
--Faut-il rapporter? dit Maloigne, qui crut pouvoir se permettre cette plaisanterie fine et délicate.
--Décidément, le vieux avait un _cheveu_.
--Je vois ça... s'il a _suriné_ quelqu'un...
--N'y avait pas de sang...
--Il lui aura donné une drogue.... Et comment était-il nippé, le particulier?
--Oh! d'un _chic_ ruisselant... du noir et du blanc de premier choix.
--Vieux?
--Entrelardé... pas grand, maigre, avec une tête d'oiseau...
--C'est tout?
--A peu près.... Ah! si... il avait sa montre et une grosse chaîne...
--Gamin, va! fit Muflier en lui touchant légèrement la joue.
Il y eut un moment de silence. Chacun réfléchissait à cette étrange aventure.
Il est vrai que les allures du vieux juif Blasias leur avaient toujours paru bizarres; mais on ne regarde guère à la physionomie d'un recéleur.
--Au fond, reprit Muflier, ça ne nous regarde pas.
--Eh bien, ne nous occupons pas du père Blasias, et puisqu'il a _casqué_ si rondement, pensons au déjeuner.
--Ça va, dirent les deux autres.
--En route, ajouta Goniglu.
Mais Muflier resta immobile. Il était évident qu'une idée nouvelle le préoccupait.
--Goniglu, fit-il... puisque nous avons du picaillon, crois-tu pas que ce serait le moment d'être aimable?
--Ce qui veut dire...
--Que nous recevons souvent des politesses et qu'il serait convenable d'en rendre une....
Goniglu cligna de l'oeil.
--Paméla!
--Hermance!... une petite galanterie à ces dames...
--Bonne idée!...
--Mais moi! interrompit Maloigne, je serai donc tout seul?
--Maloigne, mon ami, tu as de l'avenir, dit Muflier, mais crois-en ma vieille expérience, défie-toi de l'amour. Si tu savais tout ce qu'il m'a coûté... de douleurs et de remords....
Un instant après, on pouvait voir, partant du pont Notre-Dame, un fiacre traîné par deux haridelles et qui se dirigeait vers la Bastille, car c'était dans les environs du boulevard Contrescarpe que travaillaient Hermance et Paméla. Sans entrer dans des détails qu'il importe peu au lecteur de connaître, franchissons quelques heures, et retrouvons dans un cabaret de la place du Trône nos cinq personnages attablés et buvant fortes rasades. Il faut supposer que si la côtelette aux cornichons est par elle-même de nature inoffensive, elle a tout au moins le privilége de titiller le gosier le plus rebelle; car une douzaine de litres vides, portant aux lèvres les traces du cachet de cire verte, indiquaient suffisamment combien la lutte avait été chaude.
Auprès de Paméla, forte créature d'une trentaine d'années, Goniglu se faisait gracieux: il avait je ne sais quel parfum régence qui étonnait et plaisait à la fois. Des madrigaux, peut-être un peu trop pimentés--on n'est pas parfait!--sortaient tout armés de son cerveau en gésine. Muflier rappelait plutôt le grand siècle. Il était digne et quasi solennel. Penché vers Hermance, qui pour la corpulence ne le cédait en rien à sa compagne, il disait:
--Quoi! tu doutes de moi, ange de ma vie! mais ce déjeuner lui-même n'est-il pas la preuve des sentiments que tu m'inspires? Cette défiance m'est pénible; sur mon honneur, elle me l'est.
A ce moment, voici que du dehors monta jusqu'au cabaret un bruit retentissant de grosse caisse et de cymbales. Puis une voix cria:
--Entrez! entrez, messieurs!... La représentation va commencer!
Maloigne, heureux de cette diversion qui l'arrachait à ses réflexions solitaires, bondit vers la fenêtre.
--Tiens! des saltimbanques! cria-t-il.
Hermance, s'arrachant aux discours passionnés du bien-aimé, courut aussi à la fenêtre, et, battant des mains:
--Oh! je voudrais voir cela! fit-elle.
Point n'était besoin de formuler deux fois un désir, quand Muflier était là. Il se leva, s'aidant des mains à la table, uniquement pour conserver la rigidité de l'homme sûr de lui-même.
--Qu'est-ce que c'est, idole? demanda-t-il.
--Des hommes sans bras qui jonglent avec des poids!
Muflier resta immobile. Goniglu leva la tête. Le cas était curieux. Maloigne se retourna avec un sourire:
--Pas tout à fait sans bras, fit-il. Ils sont deux; mais ils en ont chacun un.
--Mon petit Anatole (c'était le prénom de Muflier), mène-moi-z-y!
Muflier, grave, était venu aux carreaux. Or, voici ce qu'il vit:
A quelques pas du cabaret, dans un terrain vague, se dressait une baraque de petite dimension, enveloppée dans ses panneaux de toile peinte. Sur les cadres étaient représentés des athlètes jouant avec des poids énormes, supportant des canons sur leurs épaules, se livrant à toutes les fantaisies de la lutte. Au-dessus, un vaste écriteau, sur lequel se lisaient ces mots:
DEUX BRAS POUR DEUX
Les Frères DROITE et GAUCHE _ont l'honneur d'informer_ _l'honorable société_ _qu'après leurs divers exercices_ _ils accepteront les défis_ _des hommes forts_ _qui voudront bien les honorer de leur confiance._
ENTRÉE: DEUX SOUS
--C'est-il drôle! c'est-il drôle! répétait Hermance.
Paméla elle-même était en joie.
Goniglu regarda Muflier, qui regarda Goniglu.
Ils se comprirent d'un coup d'oeil. L'esprit chevaleresque de la vieille France leur dictait leur devoir.
--Payons la note, dit Muflier.
--Et à la baraque! ajouta Goniglu.
Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié les deux personnages qui avaient assisté à la séance du Club des Morts, et qui portaient les singuliers surnoms de Droite et de Gauche.
Donc, voici ce qu'ils étaient: saltimbanques. C'étaient bien eux, en effet, qui, debout sur le tréteau, invitaient la foule à entrer dans la baraque.
Avant d'aller plus loin, il nous faut raconter rapidement comment les deux frères avaient été victimes de l'accident qui les avait privés chacun d'un bras. L'histoire était simple, d'ailleurs. Ils se nommaient les frères Martin, et, dès leur enfance, avec leur père, ils exerçaient l'état de saltimbanques. La naissance de deux jumeaux avait coûté la vie à leur mère: ils avaient en outre une soeur, leur aînée de deux ans.
Le père Martin était donc resté seul avec trois enfants; mais comme c'était un homme courageux, il n'avait pas désespéré. De saltimbanque il s'était fait chanteur ambulant. Dans les premières années, le métier avait été dur, car il parcourait les villages, traînant dans une petite voiture les petits enfants, trop faibles pour marcher. Il est vrai que partout le père Martin rencontrait un accueil sympathique. Les mères venaient se pencher sur ce nid roulant où gazouillaient les douces créatures. Puis il avait une habileté toute spéciale à choisir les chansons qui touchaient le coeur des femmes.... Si bien que les sous pleuvaient, et que plus d'une courait chez elle, puis revenait bien vite, serrant contre elle son tablier relevé: et c'étaient des friandises, du bon pain frais, des galettes toutes chaudes. Elles demandaient au père Martin la permission de les prendre dans leurs bras, et c'étaient des jeux à n'en plus finir, des câlineries qui amusaient les orphelins, des baisers qui ébouriffaient leurs petites têtes brunes.
Bien souvent on avait offert au père Martin de se charger de l'un ou de l'autre, voire même de tous les trois. Lui, secouant la tête et les larmes aux yeux, disait:
--Vous êtes bien bons; mais la morte m'a fait jurer de ne pas les quitter.
Puis, sans eux, est-ce qu'il aurait pu chanter?
Et, s'attelant aux brancards, il repartait, tandis que les petits, blottis dans un vaste panier plein de paille fraîche, battaient des mains en criant:
--Hue! papa!... hue!
Il était presque heureux ainsi.
Cependant les enfants grandirent; mais, par un singulier caprice de la nature, tandis que les deux jumeaux devenaient forts et vigoureux, leur soeur restait toute mignonne, sa taille ne se développait pas; elle était faible et maladive, et c'était un véritable chagrin pour le père, qui se demandait avec inquiétude s'il la conserverait. Quand les jumeaux eurent sept ans, comme le père jouait avec eux, il remarqua leur extrême agilité et leur vigueur véritablement surprenante.
Il se souvint alors de son ancien état, et jugea que le mieux était de leur apprendre ce qu'il savait lui-même.
Oh! il ne les battit point. Il eût mieux aimé renoncer à tout. Mais les petits étaient pleins de bon vouloir, et intelligents que c'était plaisir de les instruire.
La première fois que le père Martin se décida à les faire travailler en public, ils remportèrent un véritable triomphe.
Dès lors, la situation du quatuor ne cessa pas de s'améliorer. Ils gagnaient de l'argent et installèrent une baraque mobile avec laquelle ils parcouraient les foires.
Ceci dura longtemps: ils ne demandaient rien de plus. Mignonne--c'était le nom sous lequel ils désignaient leur soeur restée chétive--Mignonne était devenue leur enfant à tous trois, leur ménagère en même temps. Elle était si douce et si bonne! Son intelligence s'était développée en raison inverse de sa taille et de sa force. La jeune fille avait compris le rôle que lui assignait la nature dans cette association de forces.
Tous trois l'adoraient: elle était en quelque sorte leur conscience vivante; c'était elle qui, dans tous les cas où quelque question était à décider, plaidait la cause du bien et du juste. Elle avait ce sens intime des femmes qui leur apprend les délicatesses de la probité. Et ils l'écoutaient avec une sorte d'admiration: ses arrêts étaient respectés à l'égal d'une loi.
Dans les villes où ils passaient, elle s'érigeait en «homme d'affaires.» C'était elle qui allait solliciter des autorités les permissions nécessaires. Elle s'y prenait de si gracieuse façon que pas un fonctionnaire--et l'on sait s'ils sont complaisants en général--ne songeait même à lui refuser ce qu'elle lui demandait.
Le soir, après le travail, les trois hommes se réunissaient autour d'elle, et elle leur faisait la lecture.
Elle avait tout appris par elle-même et s'était de sa propre autorité érigée en institutrice. Cette vie de saltimbanques eût fait envie à des patriarches. C'étaient d'honnêtes gens ne faisant tort à personne et passant à travers les perversités humaines sans les connaître, contents de leur sort et ne désirant rien de plus. Cela ne pouvait durer: le malheur veillait.
Un jour, dans un de ses exercices, le père Martin poussa tout à coup un cri, et un flot de sang s'échappa de ses lèvres: un vaisseau s'était rompu dans sa poitrine. Le pauvre homme sentit qu'il était mort. A peine lui fut-il possible de prononcer quelques mots. Seulement il mit la main de Mignonne dans celles des deux frères, et il leur adressa un regard si éloquent qu'ils comprirent. Il réclama d'eux le serment qu'il avait fait lui-même à leur mère mourante. Les deux frères jurèrent de ne jamais quitter Mignonne et de se dévouer à elle.
Le saltimbanque mourut, un sourire aux lèvres. Et quel courage il lui avait fallu pour conserver cette sérénité apparente! Les moribonds ont une intuition surhumaine, et il avait vu dans l'avenir de nouvelles douleurs.
Les deux jumeaux avaient quinze ans, Mignonne dix-sept. On eût dit que la mort de son père eût été le signal attendu par la maladie pour se ruer sur elle. La pauvre rachitique fut saisie presque immédiatement par d'atroces douleurs qui tordirent ses membres. Quand la santé lui revint--et quelle santé!--elle ne pouvait plus marcher. Les frères eurent un moment de profond découragement, mais elle, avec son sourire d'ange, elle leur dit:
--Ne vous désolez pas pour moi. Travaillez, je ne vous gênerai pas. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer.
Et elle fit si bien, elle sut si bien dissimuler les tortures qui parfois convulsaient ses membres endoloris, que les frères retrouvèrent leur énergie.
Un an se passa. Dans la baraque, ils avaient installé une petite chambre, toute blanche, éclairée par une fenêtre auprès de laquelle la malade passait la plus grande partie de son temps, regardant de son oeil triste et doux les campagnes qu'ils traversaient, les arbres qui fuyaient, ou contemplant les maisons qui bordaient les grandes places des villes où ils s'arrêtaient.
Souvent, ils la prenaient dans leurs bras et ils la portaient dehors au grand soleil. Ils espéraient un miracle, qui, hélas! n'arrivait pas. Un miracle, non. Ce fut une épouvantable catastrophe qui les frappa. Ils étaient venus à Paris, à l'occasion des fêtes royales, et avaient obtenu une place au carré Marigny. La semaine avait été fructueuse. Mais, par suite de je ne sais quelle rivalité malveillante, ils avaient été avertis qu'ils eussent à céder leur place à un nouveau venu. Ah! si Mignonne avait pu se rendre à la mairie, elle aurait bien su prouver à l'employé qu'ils étaient victimes d'une injustice. Mais il n'y fallait pas songer.
La pauvrette était de plus en plus faible. Ses membres atrophiés ne lui permettaient pas de tenter un seul mouvement. Elle avait même dû renoncer à ces promenades qu'elle faisait naguère sur les bras de ses frères. Elle les décida à tenter eux-mêmes de fléchir le cerbère administratif, leur expliquant ce qu'ils devaient dire, les formules respectueuses dont ils devaient user.
--Surtout ne parlez pas trop... et ne discutez pas. Approuvez tout.
Elle avait une profonde connaissance du coeur des fonctionnaires. Mais ils n'avaient pas ce tact exquis. A la première sottise que leur débita, du haut de son fauteuil de cuir, le pontife budgétaire, ils s'emportèrent, voulurent lui prouver qu'il avait tort, ce qui était vrai, et par conséquent constituait une injure cruelle. Ils furent éconduits avec l'aménité connue. Ils sortirent donc fort tristes du bâtiment municipal, et se regardant, ils se sentaient tout penauds de reparaître devant leur cher juge auquel il faudrait bien tout confesser. Mais ils la savaient indulgente et se hâtèrent.
En approchant du carré Marigny, ils remarquèrent un mouvement inaccoutumé à cette heure. Des femmes fuyaient, des hommes couraient. Enfin, un mot frappa leur oreille: Le feu!
Une même angoisse leur serra le coeur. Ils s'élancèrent en avant, arrivèrent en vue de la pauvre baraque.
Malheur! auprès de leur humble voiture s'élevait un de ces grands établissements faits de bois et de toile, qui affectent des allures théâtrales. Il brûlait. Déjà la flamme, courant avec une effroyable rapidité, avait saisi sous ses dents rouges les ais les plus forts qui craquaient et s'ébranlaient.
Ils fendirent la foule amoncelée. Il fallait arriver à temps. Leur baraque n'était pas encore atteinte.
--Mignonne! Mignonne! criaient-ils.
Ils atteignirent la voiture; mais au moment où ils y touchaient, l'un des énormes panneaux du théâtre s'abattit sur leur baraque, la couvrant tout entière de débris enflammés.
Mignonne! Ils se ruèrent à travers le feu qui les mordait. Comment firent-ils? Ils parvinrent jusqu'à la petite chambre où elle les attendait, immobile, effarée, pâle, car elle comprenait tout et savait qu'il lui était impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au même instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui l'accablait, et qui était énorme. Instinctivement, ils eurent une même pensée: soutenir ce toit, l'empêcher d'écraser la Mignonne. D'une main, ils s'arc-boutèrent aux parois; de l'autre, ils résistèrent à la chute, supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois et brûlait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La Mignonne était toujours là, immobile, les regardant de ses yeux, qui seuls vivaient encore. La fumée glissant à travers les fentes envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se détachait, boursouflée, de leurs mains qui grésillaient.... La souffrance était telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs membres restaient de fer....
Tout à coup il y eut un écroulement. Que se passa-t-il? Quand ils revinrent à eux, ils étaient étendus sur de la paille. Deux hommes étaient auprès d'eux: c'étaient Armand de Bernaye et Archibald de Thomerville.
--Mignonne!
Elle était morte. Quant à eux, ils avaient chacun un bras brûlé jusqu'à l'os. L'amputation était nécessaire. Ce fut un horrible désespoir.... Ils ne songeaient qu'à elle. Ils ne résistèrent même pas. Ils subirent tous deux, sans un cri, la plus effroyable opération que le chirurgien eût encore osé tenter, la désarticulation de l'épaule. On les avait transportés dans la maison de Thomerville. Dès qu'ils furent seuls, ils n'eurent qu'un désir: Mourir!... A quoi étaient-ils bons maintenant sur la terre, maintenant que Mignonne était morte? Ils arrachèrent leurs appareils.
Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu leur indomptable énergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le demander à Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la voulaient consacrer à l'oeuvre du bien contre le mal. Et voilà comment les deux frères Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.