Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 21
»Déjà elle revenait à elle et balbutiait des remercîments. Me roidissant contre l'émotion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si vous aviez lu sur ce visage énergique l'expression de mépris que j'y savais découvrir!... Une colère folle luttait en moi contre je ne sais quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint vers la voiture.--Descendez! me dit-il d'une voix brève. Et comme j'hésitais, il répéta ce seul mot: Descendez! et sans savoir à quelle influence je cédais, j'obéis. Oui, moi qui n'avais jamais plié devant une prière, devant une supplication, si ardente qu'elle fût, je ne sus pas résister.... Il étendit la mendiante sur les coussins de la voiture et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.
»Le laquais hésitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obéissez!... La calèche s'éloigna. J'étais là, au milieu de cette foule, je me sentais humiliée, tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlât. En ce moment, j'aurais donné ma vie pour qu'il m'adressât un mot.... Savez-vous ce qu'il fit?»
Ses lèvres pâlies tremblaient comme sous l'action de la fièvre.
--Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scène, le remit sur sa tête, et me regardant en face une dernière fois, il s'éloigna, me laissant seule, immobile, courbée sous le mépris. La foule ricanait. J'eus peur... oui, en vérité!... Je ne retrouvai même pas en moi cette énergie fiévreuse que donne la colère. Je baissai la tête, et, cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au coeur et au cerveau par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'étaient les premières larmes que j'eusse versées depuis bien des années!... et c'était cet homme qui me les arrachait! Et je ne le haïssais pas!... je l'aimais!...
Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle eût été seule, et c'était chose étrange que cette femme, reine de richesse et de beauté, mettant ainsi son âme à nu.
--Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela, j'ai honte à m'en souvenir.... Oui, je l'ai épié!... Je me suis placée sur son passage!... J'ai supplié qu'on le décidât à venir chez moi.... Je lui ai écrit... A mes lettres, il n'a pas répondu. Quand je le rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il m'avait déjà souffletée, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accroître ma passion.
»Cette existence mystérieuse vouée tout entière à la science, le respect que cet homme inspirait à tous, cette réputation qui grandissait chaque jour, tout cela m'enivrait, et c'était avec des cris de douleur que je me répétais: «Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te méprise!» Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je vais donc trouver un aliment au feu qui me brûle le coeur: puisqu'il m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du désespoir par la haine!...»
Elle se tut. Tout son être frémissait.
--Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'oeuvre que je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye.
--Qu'exigez-vous de moi?
--Vous attendez ce soir M. de Silvereal?
--Ah! il s'agit bien de cet homme!
--Écoutez-moi, duchesse de Torrès. Le hasard--un hasard infernal--nous a donné les mêmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous voulez la perte de sa soeur. C'est dans leur amour, c'est dans leur honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....
Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:
--Vous ne m'avez pas fait votre confession tout entière.
--Moi!...
--Cette passion qui remplit votre être n'est pas la seule qui vous domine; il en est une autre, plus profonde, plus âpre encore, et qui atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.
--Expliquez-vous! Cette passion?...
--C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est l'ambition affolée et sans limites.
Elle baissa la tête sans répondre.
--Vous êtes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si ses yeux cherchaient à percer l'épaisseur des murailles pour supputer le chiffre de cette fortune.
Un frémissement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien jugée.
Que de fois, seule, alors que tout bruit s'était éteint autour d'elle, cette femme, lasse des hommages dont elle avait été accablée, s'enfermait dans le boudoir mystérieux que nous avons décrit au début de ce chapitre, et là, prise d'une sorte de fièvre, elle ouvrait les coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et les pierreries, elle les égrenait entre ses doigts comme des gouttes d'eau, frissonnant au tintement de l'or, éblouie par le rayonnement des diamants.
Passion maladive, monomanie étrange qui s'emparait de son être tout entier, faisant vibrer ses fibres les plus secrètes.
--Vous êtes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez à m'obéir, à m'aider dans la tâche que j'ai entreprise, je décuple, je centuple cette richesse!
La duchesse s'était redressée, et maintenant, les yeux fixés sur le visage de l'homme d'affaires, elle attendait.
--Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un pacte, c'est une association complète, absolue, dans laquelle chacun de nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.
--Sa puissance! interrompit le Ténia.
--Ah! ce mot vous étonne, surtout quand il est prononcé par M. Mancal, un homme d'affaires qui, à vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torrès, vous êtes forte par votre beauté, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter contre toutes les énergies humaines.
Il s'était levé, et sur sa physionomie éclatait ce rayonnement sinistre qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal perçait le Roi des Loups.
--A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter le monde, car nous sommes le Mal! Vous êtes la beauté fatale et cruelle, je suis la haine lente et sûre! Prenons nos ennemis corps à corps, nous les contraindrons à crier grâce; mais, sans pitié, nous les frapperons à mort!
Il eut un geste d'une effrayante violence.
--Vous avez raison, murmura le Ténia. Je veux rejeter à la face de cette société hypocrite les outrages dont elle m'a abreuvée. Mais cette richesse dont vous me parliez tout à l'heure?...
--Je vous la donnerai. Mais répondez-moi: Êtes-vous prête à accepter les conditions que je veux vous dicter?
--Quelles sont-elles?
--Veuillez sonner.
La duchesse obéit machinalement. Un laquais parut.
--Un jeune homme ne s'est-il pas présenté pour parler à madame la duchesse?
--Comme madame la duchesse avait défendu qu'on la dérangeât sous aucun prétexte, je l'ai introduit dans la bibliothèque, où il attend que madame veuille bien le recevoir.
--C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.
Le laquais sortit. Subjuguée par l'ascendant de cet homme, le Ténia l'avait laissé parler.
--Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.
--Attendez. Voici mes conditions: je veux que ce jeune homme vous aime.
La duchesse sourit:
--Je suis sûre de moi!
--Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez fou, que vous éveilliez en son âme une passion si intense, si irrésistible....
Il baissa la voix:
--Que, dans son entraînement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!
La duchesse tressaillit:
--Vous le haïssez donc bien?
--Oui!
--Et en échange du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous à votre tour?
--Je vous offre des trésors si grands que nul peut-être n'en connaît le chiffre.
--Folie! Vous me raillez!
--Ce soir, M. de Silvereal viendra...
--Je le sais.
--Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je serai là... caché. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le soir, vous donnerez à M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la porte à ses lèvres...
--Et alors?
--Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont trompé... ou si ces rêves qui vous éblouissent se peuvent réaliser...
--Vous n'avez donc aucune certitude?
--Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu'à ce soir, et alors, duchesse de Torrès, vous pourrez à votre gré ou contraindre vos ennemis à plier devant vous, ou tout au moins vous venger!
--J'attendrai. Mais ce jeune homme?
--Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant moi et approuvez ce que je dirai.
--J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en me trompant par des espoirs irréalisables vous ne cherchiez pas uniquement à obtenir ma complicité dans vos projets personnels?
--Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si réellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser à de vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien de plus, rien de moins. Pour parvenir à mon but, j'avais besoin d'une alliée... je vous ai trouvée sur ma route....
Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et dit en souriant:
--Je vous fais crédit jusqu'à ce soir.
--Merci! Maintenant reprenons chacun notre rôle... et faites entrer notre jeune homme.
Un instant après la porte s'ouvrait, et le laquais annonçait:
--M. le comte de Cherlux.
Et Jacquot entra. Oui, c'était bien celui que nous avons trouvé il y a quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'était bien lui qui se présentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux.... Transformation singulière, mais certainement moins bizarre que celle qui s'était accomplie dans l'extérieur du jeune homme. D'où lui venait donc cette aisance aristocratique, cette simplicité dans le luxe, ce goût réellement exquis, lequel avait présidé à sa toilette? Jacques de Cherlux--car tel était le nom que nous lui donnerons désormais--était de taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Il portait encore sur son visage pâli les traces des dernières émotions qu'il avait subies; mais cette lassitude même prêtait un nouveau charme à sa physionomie un peu inquiète. Jacques était beau, et la délicatesse de ses traits et de sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine à se défendre. En ce moment, il était visiblement ému; en vérité, il croyait marcher dans un rêve. La métamorphose qui s'était opérée lui semblait invraisemblable. Comment! hier encore, il n'était qu'un ouvrier, il luttait contre des malveillances inconnues, il se débattait contre une fatalité qui s'acharnait après lui, et voilà qu'aujourd'hui il était admis, sur son nom, en présence d'une des plus jolies, des plus élégantes femmes de Paris, en face de cette créature idéalement belle qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et fraîche:
--Soyez le bienvenu, monsieur.
Mancal s'avança vivement à sa rencontre.
--Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous présenter monsieur le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel à toute votre bienveillance.
Jacques, troublé, regardait la duchesse et attendait.
A vingt ans, qui aurait pu, sans frémir jusqu'aux fibres les plus intimes de son être, contempler cette créature, devant laquelle un véritable artiste, Martial, avait oublié sa mère, cette femme si complétement belle que les plus expérimentés des viveurs s'étaient voulu tuer à ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son âme passait dans ses regards, et ses lèvres tremblaient comme si la formule d'adoration avait été prête à s'en échapper...
--Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa faveur mieux encore que vos paroles...
--Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnaître....
La duchesse lui désigna un siége de la main.
--Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrès de l'émotion qui s'emparait du néophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux, par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer, se trouve dans une situation des plus singulières: jusqu'à ce jour, il a ignoré et son nom et les hautes destinées qui lui étaient réservées.... Je viens vous supplier de vouloir bien être sa patronne, son bon ange, et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain, il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui--je puis le dire sans l'offenser--a besoin en quelque sorte d'un stage dans la société dont il ignore encore les moeurs, m'a témoigné le désir, très-honorable, de s'attacher pendant quelque temps--presque incognito, pour ainsi dire,--à la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualité de secrétaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez, dans un but tout spécial qu'il veut, mettant son instruction et son intelligence au service d'un des rois de votre monde, acquérir en échange ces notions sociales, cette expérience des hommes qui lui font défaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement votre pensée.
Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher à la contemplation qui rivait son regard et sa pensée à la beauté de l'enchanteresse... il releva la tête.
--En effet, madame, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement extraordinaire, que j'ose à peine croire à ce miracle qui vient de s'accomplir et qui d'un déshérité de la vie fait un gentilhomme, et je vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, à peine entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hésite... j'ai presque peur.... Déjà la bienveillance que vous semblez me témoigner m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser espérer que madame de Torrès prendrait en pitié cette inexpérience... C'est donc un suppliant qui vient à vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....
Ah! s'il eût pu comprendre en ce moment le rapide regard qui s'échangeait entre les deux complices.
--Qu'il vous aime! avait dit Mancal.
--Il m'aimera! il m'aime! répondaient les yeux du Ténia.
--Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis dès ce moment tout acquise... et quelle que soit la requête que vous ayez à m'adresser, je puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence à vous donner satisfaction....
Mancal reprit la parole:
--Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme à qui nous devons demander un pareil service doit joindre à une grande situation une honorabilité reconnue et incontestée...
--Sans doute.
--Eh bien, si j'osais émettre un avis, je rappellerais à madame la duchesse que, dans la société parisienne, nul ne me paraît plus digne de cette confiance qu'un homme honoré par elle d'une estime particulière.
--Son nom?
--Ne l'avez-vous pas deviné? je veux parler de M. le duc de Belen.
Le Ténia regardait Mancal et cherchait à comprendre le but vers lequel il tendait. Mais le visage du forçat avait perdu son expression féroce pour prendre le masque de l'obséquiosité polie. Quant à Jacques, il écoutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la duchesse négligemment rejetés sur sa nuque; il devinait sous son peignoir ces formes admirables qui avaient inspiré jadis un chef-d'oeuvre à Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces bras blancs et ronds qu'un statuaire eût moulés, et, dans cette sorte d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en vérité, du sens même de la conversation dont il était l'objet.
--J'ai déjà eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc à ce sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torrès serait toute-puissante pour le décider à accueillir M. de Cherlux.
Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et baissa les yeux.
--Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.
«Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidité sied à la jeunesse, elle pourrait cependant vous être nuisible dans le monde où vous allez entrer?
--Madame, fit Jacques vivement, s'il vous plaît vouloir bien m'honorer de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...
--Qu'il soit donc fait comme le désire mon ami Mancal, fit-elle en se levant.
Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupté enivrante dont les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit meuble, et, se penchant, elle écrivit quelques lignes.
Puis, se tournant vers Jacques:
--Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un rôle de bonne fée dans votre existence, monsieur le comte, présentez-vous de ma part chez M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus digne à tous égards de votre confiance comme il l'est déjà de notre estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera votre initiateur....
Jacques s'était levé à son tour, et ses doigts tremblaient en touchant la lettre que lui avait remise la duchesse.
--Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi espérer que vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce léger service....
Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient, il saisit cette main et y appliqua ses lèvres.... Elle ne la dégagea pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant après, à demi fou, la fièvre au cerveau, il s'élançait hors de l'hôtel.
--Eh bien, mon cher allié, dit la Torrès à Mancal, êtes-vous content de moi?
Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment Jacquot, l'ouvrier, était devenu tout à coup la comte de Cherlux. Rien de plus simple, d'ailleurs. Le véritable comte de Cherlux était un de ces viveurs tarés qui, après avoir abusé de toutes les jouissances, descendent peu à peu tous les degrés de la misère. Un jour, Mancal l'avait rencontré: une pensée infernale avait traversé son cerveau.
--Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?
A ces paroles, tous les appétits du vieux comte s'étaient soudainement réveillés, et un pacte était intervenu entre eux. Contre une somme de cent mille francs, le comte de Cherlux avait signé un testament et un acte de reconnaissance qui s'appliquait à Jacques. Le testament expliquait une histoire banale de séduction: rien ne pouvait sembler plus naturel. Puis le comte s'était rejeté follement dans le tourbillon des plaisirs. Mais son organisme épuisé n'avait pu résister aux excès de toutes sortes. Deux mois après, il mourait de la rupture d'un anévrisme, et c'est alors que M. Mancal révélait à Jacques cette prétendue aventure qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul héritier du comte de Cherlux...
XII
LES GALANTERIES DE MUFLIER
Le lecteur nous pardonnera si, l'entraînant à notre suite, nous le contraignons à passer subitement de l'hôtel de M. de Belen au bouge de l'_Ours vert_, de là dans le boudoir d'une courtisane, puis encore ailleurs, et toujours plus loin.
Les faits sont là qui crient au narrateur:
--Marche! marche!
Dans le drame complexe que nous avons entrepris de raconter et qui est resté, il y a trente ans, dans une ombre mystérieuse qu'ont à peine traversée quelques lueurs sinistres, les personnages les plus divers, appartenant à toutes les classes de la société, se sont heurtés dans une lutte terrible qui a mis face à face les êtres les plus disparates, en apparence les plus étrangers l'un à l'autre, et force nous est de les suivre dans les divers milieux où ils vivaient.
Cela dit, allons au quai de Gèvres, qui s'étend, comme chacun sait, du pont Notre-Dame au pont au Change. Là, au coin de la rue des Arcis, une maison, surplombant sur le quai de son pignon qui semblait prêt à s'écrouler, donnait asile à certains personnages que les plus délicats auront plaisir à retrouver. Dans une mansarde du troisième et dernier étage--justement au-dessous du toit pointu--Muflier, Goniglu et Maloigne étaient tous trois agenouillés sur le carreau. Était-ce donc que, créatures coupables, ils s'abîmaient dans les douleurs du repentir et criaient merci à l'éternel?
Pas précisément. Entre eux, à terre, il y avait un sac, et leurs mains, loin d'être levées vers le ciel, étaient très-activement occupées à fouiller ledit sac, d'où ils tiraient un à un les objets les plus singuliers.
C'était une paire de vieilles bottes aux talons absents et aux tiges crevées, puis des socques plus ou moins articulés, puis un manche de parapluie, un paquet de chiffons. Que sais-je? Et ils cherchaient toujours, car le sac semblait inépuisable comme la célèbre bourse de Fortunatus.
Tout à coup un triple cri de joie s'échappa des trois poitrines de ces trois gentilshommes, et pour saisir ce qu'ils venaient d'entrevoir sans doute au fond du sac, ils se baissèrent si vivement que leurs trois crânes se cognèrent avec un bruit mat.
Mais, sans s'arrêter à ce détail sans importance, ils se redressèrent instantanément:
--Un chandelier d'argent! cria Muflier.
--Un couvert de vermeil, ricana Goniglu.
--Une casserole de cuivre, brama Maloigne.
--Et c'est tout?
--C'est tout.
--Bah! ça ne valait pas la peine d'assommer cet imbécile, fit Maloigne, qui avait le coeur sensible.
--Cet homme était coupable, reprit Muflier d'un ton grave, et sa punition est juste. Comment! nous sortons bien tranquillement de l'_Ours vert_, comme d'honnêtes gens que nous sommes; rêvant à l'avenir, nous suivons le quai... quand tout à coup, aux premières lueurs du jour, nous apercevons un particulier qui se glissait le long des maisons en rasant les murs.
--Il avait mauvaise apparence, interrompit Goniglu.
--De plus, continua Muflier, il avait un sac.
--Un sac plein.
--Bombé, séduisant, chargé de promesses.
--Et de vieux chiffons.
--Tout indiquait donc que c'était un travailleur qui emportait au logis le butin de la nuit.
--Ce fut aussi mon avis. Nous échangeons un regard...
--Et nous tombons dessus. Je lui lance un coup de poing!
Muflier laissa tomber sur sa main son front pensif.
Puis, se relevant brusquement:
--Goniglu, dit-il, je vais formuler une proposition.
--Formule.
--Il y a longtemps, mais là, très-longtemps que je n'ai pas fait un de ces petits déjeuners...
--Côtelettes aux cornichons.
--Vin bouché.
--Café, pousse-café, rincette.
--_Et cætera_, justement. Eh bien! voilà mon avis: Nous sommes, quant à présent, en possession de dix ronds de vingt francs.
--Les fonds de Bisco.
--Mais je dois t'avouer, Goniglu, que c'est un mouvement de délicatesse qui m'a déterminé à cogner sur le bonhomme de tout à l'heure.
--Ah bah!
--Tu vas me comprendre.... Que nous a dit le Bisco?
--Qu'il y aurait une affaire.
--Très-bien!
--Qu'il fallait nous requinquer un brin.
--Ce que vous allez faire tout à l'heure... et puis...
--C'est tout.
--Mais, Goniglu de mon coeur, il y avait un sous-entendu, c'est que les jaunets étaient comme qui dirait une avance, des arrhes... et je préfère--voilà où éclate la délicatesse que je vous signalais tout à l'heure--n'y toucher qu'après les avoir gagnés.
--Ah bah! fit encore Goniglu, que les scrupules de Muflier surprenaient au plus haut point.