Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 20

Chapter 203,697 wordsPublic domain

--Au moment où l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la débâcle de l'affaire sur laquelle elle s'était engagée était certaine, et allait être, quelques heures après, connue et publiée en Bourse.... Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas exécuter les ordres reçus, mais encore de retourner tout à coup, et de ma propre initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM. Colombet et Stéphane?...--je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire dont le premier devoir est d'obéir les yeux fermés...--puis n'était-il pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et n'encourait-elle cette perte qu'en toute volonté, et pour dissimuler quelque autre opération fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques à ma charge.... J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'était en tremblant que j'apportais à madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs que l'opération a produits.

Mancal avait prononcé ce petit discours d'une voix calme, sans nuances. On eût dit qu'il récitait une leçon.

La duchesse s'était laissé tomber sur une chaise basse, la tête entre les mains.

Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:

--Mancal, dit-elle, vous êtes l'homme le plus habile et le plus honnête que je connaisse.

--Madame me permettra, j'espère, de régler nos comptes: j'ai là en portefeuille les bordereaux et la somme payée.

--Tu as les trois cent cinquante mille francs!

--Les voici! dit Mancal.

Déjà madame de Torrès avait arraché les billets de sa main, et feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fiévreuse.

--La somme est complète? demanda Mancal.

--Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! répéta-elle encore une fois. Ah! c'est comme un rêve!...

--Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.

--Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si bon, l'argent!...

Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui étreignait le coeur.

Tout à coup, elle se tut: une pensée subite venait de traverser son cerveau. Il était impossible qu'elle se dispensât de récompenser l'homme qui lui avait procuré un si énorme bénéfice, qui lui avait épargné une perte immense.

Mancal, immobile, les bras croisés, attendait. Elle eut un mouvement brusque, détacha une dizaine de billets et les tendit à Mancal.

--Prenez, dit-elle; tout travail mérite salaire.

Mancal ne bougea pas.

--Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?

--C'est trop! fit Mancal.

--Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.

Mancal sourit.

--Madame la duchesse se méprend sur ma pensée, dit-il; je n'ai certes pas l'intention de dédaigner ses offres généreuses... mais je la supplie de m'accorder une autre récompense.

--Je ne vous comprends pas, dit le Ténia.

Mancal s'assit sur un fauteuil, plaça son chapeau à côté de lui, sur le tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa à la duchesse cette simple question:

--Madame de Torrès possède-t-elle encore quelques gouttes du poison qui a tué le duc, son mari?...

Un cri rauque s'échappa de la poitrine du Ténia. Livide, les yeux grands ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout à l'heure, et qui lui jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:

--Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon réel désir de lui être utile. Je n'obéis pas à une simple curiosité, et je la supplie de me répondre.

Elle avait repris son sang-froid:

--Vous êtes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grâce à ma pitié si je ne vous fais pas jeter à la porte par mes laquais.

Mancal protesta d'un geste poli:

--J'ai eu l'honneur de demander à madame la duchesse si elle avait bien fait disparaître toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de Torrès, a été victime.

Le Ténia se mordit les lèvres jusqu'au sang.

--Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrès est mort entouré de médecins qui ont eux-mêmes constaté la nature de la maladie.

--Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est peut-être parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les médecins ont pu se tromper.

--De qui voulez-vous donc parler? s'écria madame de Torrès.

--Son nom? Ah! tenez, il m'échappe en ce moment... Seulement je puis vous raconter quelques détails. Il y a de cela quinze mois environ... madame de Torrès était depuis six mois la femme du duc, dont la fortune très-considérable lui avait été assurée par un contrat que peut seule expliquer la passion qu'elle lui avait inspirée.... La totalité des biens des époux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or, dans le sixième mois d'union, un certain soir--si ma mémoire est fidèle--du mois de novembre, une femme, fort simplement vêtue, comme une servante, mais dont les manières élégantes contrastaient singulièrement avec son costume, s'engageait, malgré la pluie et le brouillard, dans une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le Chemin-des-Boeufs....

La duchesse, la tête baissée, écoutait sans hasarder un mouvement.

La voix de l'ancien forçat avait repris son éclat presque métallique: il scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire résonner sur la conscience qu'il frappait.

--Je crois inutile d'insister sur l'étrangeté du lieu où se passa la scène que je vais dire: le Chemin-des-Boeufs, sorte de ruelle boueuse, devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une impression quasi fantastique. Cependant, elle n'hésitait pas: son pas était ferme, elle allait sans se détourner à un but fixé d'avance. A la lueur d'un réverbère, on apercevait quelques masures s'estompant dans le brouillard: l'une d'elles se détachait, isolée du groupe qui l'entourait. Ce fut là que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement à la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout à coup dans une salle basse où l'attendait un vieillard à profil d'oiseau de proie; le crâne et le front étaient couverts d'une forêt de cheveux blancs. Une chandelle fumeuse éclairait la scène, et permettait de voir les rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la reçut avec de vives démonstrations de respect. Il paraît d'ailleurs que ce n'était pas l'unique fois qu'elle eût pénétré dans ce réduit, car sa première parole fut celle-ci: «Avez-vous préparé ce que vous m'avez promis?» L'homme s'inclina et se dirigea vers une table grossièrement équarrie, qui disparaissait presque tout entière sous des cornues de terre, des serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Après avoir invité l'inconnue à prendre un siége, il choisit plusieurs fioles, se couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se rendit dans une pièce voisine dont la porte entr'ouverte laissait apercevoir le reflet rougeâtre d'un fourneau en combustion. Après un quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant à la main une fiole à demi pleine d'un liquide blanchâtre et hermétiquement fermée par un bouchon à l'émeri.

»La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre lui dit: «Vous n'avez pas oublié mes instructions?--Non.--Permettez-moi cependant de vous les répéter. Pour que cette liqueur amène les résultats... que vous désirez obtenir, elle doit être employée avec le soin le plus minutieux. Il importe surtout de se prémunir contre toute impatience. La dose nécessaire est d'une goutte le matin et une goutte le soir, à un intervalle d'au moins dix heures. Au cas où quelque malaise surviendrait avant le quatrième jour, s'abstenir pendant vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses. Alors, le septième jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un côté du corps. La nature achèvera l'oeuvre, et, avant cinquante heures... tout sera fini.» La femme avait écouté avec la plus grande attention. Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant deux mille francs en or et la lui remit en échange du flacon. Elle s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage et disparut...

»Sept jours après, M. le duc de Torrès, quoique jeune et vigoureux, tombait en plein bal frappé d'apoplexie. On le transportait ici en toute hâte, les médecins appelés s'efforçaient de rappeler la vie dans ce corps paralysé. Mais le coup avait été trop violent pour que l'organisme résistât. La duchesse de Torrès était veuve et héritait--conformément aux stipulations de son contrat de mariage--d'une fortune évaluée à plus de quatre millions et doublée depuis par d'heureuses spéculations. Que dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.»

Le Ténia, pendant la dernière partie de ce récit, s'était peu à peu redressée. Son visage, d'une pâleur marmoréenne, s'était fait masque: pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire d'une immense volonté, le sang lui-même se fût arrêté dans le réseau veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en fût pas à douter de l'énergie de cette femme, il s'attendait à quelque explosion, à des dénégations furieuses. Quand il eut cessé de parler, elle se leva, et étendant la main, tira le cordon de la sonnette.

--Prenez garde, madame, s'écria Mancal, ne me tentez pas!...

Il croyait de bonne foi que le Ténia allait tout simplement donner à ses valets l'ordre de le jeter à la porte.

Un laquais frappa à la porte, puis entra:

--Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur déjeune avec moi....

Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au visage des accusations effrayantes, espérer de le tenir--comme le dit le poëte--pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter à déjeuner... voilà certainement un des effets de surprise les plus complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit à demi désarçonné.

Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:

--Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?

--Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui se demandait ce que ce coup de théâtre pouvait signifier.

--Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir, reprit-elle; je me suis levée pour vous recevoir, et en vérité, je suis laide à faire peur....

Mancal esquissa un geste de dénégation. Pour un peu le Loup fût devenu galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts, regardait le mur. En réalité, il se demandait s'il rêvait ou s'il était éveillé. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle soudainement lui échapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint parole, et Mancal était encore plongé dans ses réflexions lorsqu'elle reparut. Elle avait revêtu un peignoir de satin rose, couvert de dentelles et rehaussé de perles fines. Ses cheveux, relevés à pleines mains, s'écrasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces artifices qui constituent l'art éternel du _maquillage_, avait repris une fraîcheur juvénile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous leurs longs cils, sa bouche aux lèvres rouges souriait gaiement.

--Madame la duchesse est servie.

Un instant après, dans une salle à manger, toute boisée de thuya et de bois de rose, Mancal et le Ténia se trouvaient assis l'un en face de l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singulière entrevue. La duchesse, avec sa grâce féline, prenait plaisir à servir l'ancien forçat, qui, malgré lui, se laissait entraîner aux sensualités des mets recherchés et des vins exquis. Il se disait pourtant:

--Si elle cherche à me griser, c'est qu'elle ne me connaît pas.

Mais en vérité, était-il possible qu'elle rêvât à quelque méchant dessein? C'était la simplicité charmante de l'hôtesse la plus affable. Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule avec Mancal. Celui-ci, absolument maître de lui maintenant, attendait. La duchesse trempait ses lèvres dans un verre de Dantzig où se jouaient les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis s'accoudant, et laissant tomber sa tête sur sa main, elle regarda Mancal et dit:

--Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonné M. le duc de Torrès....

La foudre tombant aux pieds du misérable l'eût frappé d'une moindre commotion que cette simple parole prononcée du même ton calme qu'elle lui eût offert quelques gouttes de liqueur.

--Hein? fit-il.

--Avez-vous donc oublié, reprit-elle, l'intéressant récit que vous m'avez fait tout à l'heure?

Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un suprême appel à toute son énergie. A comédienne, comédien et demi. Ainsi pensa-t-il. Et il répondit en riant:

--En vérité, je ne songeais plus à ce détail.

--Me permettrez-vous d'abord une question?

--Avez-vous donc besoin de ma permission?

--Je voudrais savoir de qui vous avez appris les émouvantes péripéties que vous m'avez si dramatiquement exposées.

--Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du Chemin-des-Boeufs.

--Ah! il est donc encore vivant?

--A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien que moi... car vous avez donné à quelqu'un... certain conseil qui lui a permis d'entrer en relations avec le même individu.

Sans baisser les yeux devant cette riposte, le Ténia reprit:

--Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-même...

--C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que je n'ignore aucune de ses pensées... Ainsi, si cela pouvait vous être agréable, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.

Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une légère contraction. Ce fut la seule preuve d'émotion qu'elle laissa échapper.

--Ainsi, maître Blasias... dit-elle.

--Maître Blasias, du quai de Gèvres, est l'ancien empoisonneur du Chemin-des-Boeufs.

--Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torrès.

Décidément, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu'à s'exécuter.

--Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires connaît si bien l'histoire du Chemin-des-Boeufs.

--Mais tout cela est très-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise grâce à ne pas vous féliciter de votre admirable talent. En vérité, je ne vous ai pas reconnu.

--Cependant, c'est vous-même qui affirmez que je suis moi-même le personnage...

--L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur, à cette malheureuse manie qui vous porte à dialoguer vos récits.... Quand vous m'avez répété les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la prononciation m'ont immédiatement révélé votre secret.

--Vous êtes forte...

--Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voilà donc qui est entendu. Vous connaissez un secret assez délicat sur mon passé; vous êtes sans doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle--si je ne me trompe--une opération de _chantage_.

Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces déclarations cyniques.

--Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous n'avez peut-être pas beaucoup de temps à vous.

--Je suis à votre disposition... et n'ai rien qui me presse...

--Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir quelles étaient les conditions que vous vouliez m'imposer... C'est pour cela que je vous invite à vous hâter...

--Me hâter!... mais je ne saisis pas...

--Vous perdez un temps précieux, car, sans vous en douter, vous avez tout au plus une dizaine de minutes à me consacrer.

Mancal se leva brusquement. Il était livide. Une lueur rapide venait de traverser son cerveau.

--Vous allez immédiatement m'expliquer vos paroles, sinon!...

--Sinon?... Évidemment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin, puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous réclamez.

Elle avait tiré de sa poche un petit flacon de cristal, fermé par un bouchon à l'émeri. D'un seul coup d'oeil, Mancal le reconnut. C'était celui qu'il avait remis jadis à l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait payé deux mille francs. Il était vide! Et la commotion que l'ex-forçat éprouva fut telle, que la voix s'arrêta dans sa gorge, une sueur froide mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.

--Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.

--Naturellement, fit le Ténia. Je suis une excellente élève, comme vous voyez.

Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort; ses yeux s'injectèrent de sang.

--Misérable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un couteau.

Mais, au même instant, la duchesse se renversa en arrière avec un éclat de rire si franc, si net, si clair, que malgré lui il s'arrêta.

--Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, décidément vous êtes moins fort que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon était vide de poison. Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins frelatées. Vous vous portez fort bien.

A mesure qu'elle parlait, le visage contracté de Mancal se rassérénait. Il jeta le couteau loin de lui.

--Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous êtes un trop rude adversaire.

Le Ténia se leva, et, s'approchant de lui, plaça sa main sur son épaule:

--Je puis être une utile alliée, dit-elle. Écoutez-moi; il faut que nous causions encore, et cette fois sans réticences.

Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui veulent l'atteindre à tout prix. En réalité, la situation était changée, comme on dit, du tout au tout. Mancal--incarnation de Biscarre--s'était tout d'abord présenté en troisième rôle de mélodrame. Il avait pris des allures _fatales_ et avait débité ses tirades avec un aplomb merveilleux, qui devait, selon lui, réduire l'adversaire à merci. Il avait engagé le duel. A la première passe, il avait employé ses coups les plus savants, ils avaient été parés. Mieux encore: à la riposte, il avait été désarmé, et il avait dû rompre. En garde donc, et au plus fort! Elle lui dit:

--Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement, je vous dirai ce que je veux de vous.

--Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez à l'atteindre.

--Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'altéra légèrement, m'aiderez-vous à votre tour?...

--Je vous le jure.

--Je ne crois pas aux serments.

--Alors expliquez-vous. Quel est votre but, à vous?

--Pourquoi parlerais-je la première?

Mancal s'inclina:

--Parce que vous êtes la plus forte.

--C'est faux. Maître Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant tout à l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonné.

Mancal ont un soubresaut involontaire.

--C'est, _primo_, parce que j'aurais été fort empêchée de me débarrasser de voire cadavre....

Dire «votre cadavre» à un homme vivant lui causera toujours et quand même une impression fort désagréable.

--_Secundo_, continua le Ténia, c'est parce que, de tous les bandits qui me sont tombés sous la main, vous êtes, sans flatterie, le plus complet que j'aie encore rencontré.

--Vous êtes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait de scélératesse, j'ai trouvé mon maître...

--Oh! trêve d'éloges! nous nous valons!... reste à savoir où nous tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, brièvement, sèchement, caractériser le but de votre vie?

Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:

--Oui, je hais!...

Elle se pencha vers lui et répondit:

--Et moi j'ai aimé... et je hais maintenant.

--Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes, je ne hais que parce que j'ai aimé... donc je vous comprends!...

Il y eut un moment de silence. Il était évident que chacun hésitait à se livrer.

--Il nous reste à prononcer deux noms, dit le Ténia. Qui haïssez-vous? qui est-ce que j'aime?...

Mancal tenait toujours les mains du Ténia. Il les sentait nerveuses, vibrantes, implacables. Il eut confiance.

--Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.

--Celui que je hais, dit le Ténia, se nomme Armand de Bernaye....

Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Mancal.

--Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de Silvereal, soeur de la marquise de Favereye....

La duchesse s'était dressée, haletante, fiévreuse:

--Mathilde de Silvereal!

--Ne le saviez-vous pas?...

--Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...

--C'est votre rivale.

--Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc plus belle que moi?...

Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur son front les masses épaisses de ses cheveux noirs.

--Il l'aime! vous dis-je, répéta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux qu'il y a quelques heures à peine, je l'ai vu auprès d'elle, étreignant ses mains avec une énergie passionnée.

--Taisez-vous! Vous mentez!...

Mancal la regarda. Une colère furieuse éclatait dans ses yeux, et sa pâleur était telle qu'il semblait que la vie fût prête à se retirer d'elle.

--C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai déjà souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se traîner à mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie, comme Martial, épier le moindre de mes signes, se courber sous mes caprices les plus cruels, me donner goutte à goutte tout leur sang, toute leur existence. Et je riais!... et j'éprouvais une effrayante joie à leur crier: Je vous méprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais reçu que dédain et mépris!

Elle se tut un moment, comme accablée par ses propres pensées.

--Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au trot de mes chevaux l'avenue des Champs-Élysées. Je rêvais... à quoi? A ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entraîne. Tout à coup un cri retentit. Une femme--une misérable mendiante--venait d'être renversée et avait roulé sous les pieds des chevaux: En avant! criai-je à mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle à cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais déjà un homme s'était élancé à la tête de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les avait cloués sur place.... Cet homme, c'était Armand de Bernaye. Comme je m'étais penchée hors de ma voiture, nos regards se croisèrent.... Qu'éprouvai-je à ce moment? Il m'est impossible de décrire cette impression étrange, magnétique, qui parcourut tout mon être... En un instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de résistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il était là, courbé vers la terre. Il s'était agenouillé auprès de la mendiante dont ses mains écartaient les haillons. De la foule s'élevaient contre moi des cris de menace. Il leva la tête et fit un signe, tous se turent. La femme était blessée, peu dangereusement d'ailleurs.