Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 2

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Celui qui marchait semblait se hâter. Évidemment il connaissait admirablement les localités; car, après avoir franchi le premier passage, il se dirigea nettement vers la paroi de gauche des rochers. Là, il se baissa et toucha la pierre de ses mains.

Sans doute ses doigts rencontrèrent ce qu'ils cherchaient, car il laissa échapper une exclamation satisfaite; puis il commença à gravir lentement le roc. Il s'était engagé sur une sorte de sentier à peine tracé et qu'il eût été difficile de reconnaître, même à la lumière du jour.

Il montait, s'accrochant, pour aider son ascension, aux troncs chauves des pins.

Au bout de cinq minutes, il s'arrêta.

Il se trouvait environ à une hauteur de dix mètres. Ses mains palpèrent encore une fois la pierre avec précaution. Puis il se courba, et de ses lèvres s'échappa un son singulier.

C'était une sorte d'ululation sourde et rauque à la fois, comme le hurlement contenu d'une bête fauve.

Quelques instants s'écoulèrent, puis le même cri répondit.

Cette fois, il semblait partir des profondeurs de la terre.

Deux fois, ce cri--un signal, à n'en pas douter--fut échangé entre l'arrivant et un personnage invisible.

Puis sur la crête du roc une ombre parut: elle descendit et s'approcha de l'autre.

--Qui vive? demanda une voix.

--Loup, répondit-on.

--Est-ce toi, Biscarre?

--C'est moi.

Les deux hommes se réunirent, puis disparurent bientôt dans une anfractuosité en forme d'entonnoir. Là, se soutenant à la force des poignets, ils se laissèrent tomber dans une excavation en forme de caveau, et dans laquelle brûlait un feu de broussailles, dont la fumée était entraînée par un courant souterrain.

--Diouloufait, allume la lanterne, dit l'arrivant qui avait répondu au nom de Biscarre.

L'autre obéit.

La physionomie de ces deux hommes, bien que différente, n'en portait pas moins un même cachet effrayant.

Et sans même regarder leur visage, qui se fût trouvé subitement en face d'eux n'eût pu réprimer un frisson.

Car tous deux portaient le costume des forçats.

Biscarre était grand, bien proportionné, et même, sous les ignobles vêtements qui le couvraient, on devinait je ne sais quelle élégance native; ses mains sèches et nerveuses n'appartenaient point à un paysan.

Il avait jeté à terre le bonnet vert qui cachait ses cheveux ras, de couleur rousse, et, à la lueur du foyer qui crépitait, son masque s'accentuait, avec ses traits fermes et anguleux, sa bouche aux lèvres épaisses et sensuelles.

Le front était bas, les mâchoires proéminaient en avant: on eût dit la tête d'un fauve, d'un loup. Les dents blanches et aiguës apparaissaient dans un rictus ironique: les yeux, à pupilles jaunes et mobiles, complétaient la ressemblance de l'homme et de l'animal.

Quant à Diouloufait, un seul mot peut suffire pour le dépeindre. C'était un colosse. Tout en lui était énorme. Les traits boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre: le nez épaté, les gros yeux, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout contribuait à donner, au premier coup d'oeil, la sensation de la brutalité poussée à ses dernières limites.

--Tonnerre! s'écria Diouloufait, je ne t'attendais plus.... Voilà trois heures que tu devrais être ici....

A cette apostrophe, un éclair de colère passa dans les yeux de Biscarre. Cependant, il se contint:

--Une fois pour toutes, souviens-toi, Diouloufait, que tu es fait pour m'attendre et pour m'obéir...

--Je le sais bien, fit le géant; mais enfin... il y a des bornes...

--Non. Il n'y a d'autres bornes que celles que fixe ma volonté.

L'accent de Biscarre était empreint d'une autorité si cassante, que jamais despote n'eût mieux rendu les nuances de l'absolutisme le plus complet.

Et sans doute, le forçat avait le droit de parler ainsi, car après l'avoir considéré un instant comme s'il avait senti en lui quelques velléités de révolte, Diouloufait baissa les yeux et se tut.

--Je n'ai pu m'évader qu'à minuit, reprit Biscarre, condescendant toutefois à donner cette explication. Nul ne s'est encore aperçu de ma disparition, car le canon n'a pas encore retenti; donc la nuit est à moi.

--Oh! le canon, fit Diouloufait en riant bruyamment, ils l'ont bien tiré pour moi; je n'en suis pas moins bien tranquille ici.

--A qui le dois-tu?

--Parbleu! cette bêtise! à toi. Oh! tu es un malin, ça ne se discute pas, et les autres ont bien su ce qu'ils faisaient quand ils t'ont nommé chef des Loups. Tu as tout pour toi: de l'éducation, une tenue d'un chic parfait, et puis cette poigne....

En considérant les énormes biceps de Diouloufait, on ne pouvait que s'étonner de ces derniers mots. Était-il possible que ce colosse pût éprouver de l'admiration pour la force de Biscarre, dont l'apparence, quoique assez vigoureuse, ne pouvait être comparée à la sienne?

Cependant, l'accent de Diouloufait ne prêtait à aucune interprétation; il constatait franchement, sérieusement: c'était un simple hommage rendu à la vérité.

Quoi qu'il en fût, Biscarre interrompit brusquement son complice:

--Assez! fit-il, nous ne sommes pas ici pour énumérer nos qualités respectives. Demain, au point du jour, il faut que nous ayons quitté la France.

--Bah! Alors mettons-nous en route tout de suite.

--Non, car avant tout j'ai une petite affaire à terminer.

Et il ricana méchamment.

Aucune expression ne saurait rendre l'expression de basse et féroce cruauté qui crispait le masque de cet homme.

--Une affaire? En suis-je?

--Oui.

--Et il faudra....

Diouloufait fit un geste significatif.

--Je ne le crois pas.

--Et à gagner?

--Rien aujourd'hui, mais plus tard, oh! plus tard, ajouta-t-il, tout à gagner!

Il rit encore.

--Alors une vraie opération? Ça me va!

--Maintenant, réponds-moi: As-tu trouvé ce que je t'ai ordonné de chercher?

--Quoi? la petite dame? Oh! ça n'a pas été bien malin.

--Elle est près d'ici?

--A cent mètres. La première petite maison au sortir de la gorge.

--Maison isolée?

--On y tuerait quelqu'un en plein jour.

--Bien. Avec qui est cette dame?

--Avec la Bertrade, une vieille paysanne.

--Oui, je la connais; c'est bon. Personne de plus?

--Elle a reçu une visite dans la journée.

--Une autre dame?

--Oui.

--Regarde-moi en face, dit Biscarre.

--Tiens! pourquoi donc? fit Diouloufait avec son rire niais. J'aime pas regarder tes yeux, ils me font peur.

--C'est pour cela. Maintenant, réponds-moi: Tu n'as pas cherché à savoir quelles sont ces femmes?

--Oh! ça! je peux le jurer!

--C'est bien. Qu'as-tu remarqué?

--Dame, que ce sont des femmes de la haute, voilà tout.

--As-tu fait quelque supposition au sujet de leur séjour dans cette maison isolée?

--Ah! ça! oui, j'en ai fait une.

--Laquelle?

--Ce n'est pas la peine de me regarder comme si tu allais me poignarder! Tu m'interroges, je réponds, et bien franchement encore.... J'ai supposé... on a le droit de supposer... que la plus jeune avait eu un malheur, et que, pour cacher les suites du malheur...

--Assez! dit encore Biscarre.

Il était livide.

--Ecoute-moi: Si jamais un mot sort de ta bouche, si jamais tu commets une sottise quelconque, si tu fais, même en face de moi, une allusion à cette aventure, aussi vrai que je m'appelle Biscarre, roi des Loups, tu es un homme mort!

Le géant parut mal à l'aise. Il paraît que cette menace avait un sens précis.

--C'est convenu, balbutia-t-il, on se taira.

--J'y compte. Maintenant suis-moi, et en route.

--Où allons-nous?

--A la maison isolée.

--Bah! l'affaire, c'est ça?

--Pas de questions.

--Cependant, il faut que je sache ce que j'aurai à faire.

--Presque rien. Tu es sûr que la jeune dame est seule avec la paysanne?

--Oh! à cette heure-ci, tout ça dort; à moins que le mioche ne les tienne éveillées.

--A mon signal, tu te jetteras sur la vieille.

--Et qu'est-ce que je lui ferai? fit Diouloufait avec le mouvement de tordre le cou à un poulet.

--Tu l'empêcheras de crier, de remuer.

--Ça, c'est facile; mais faudra-t-il aller jusqu'au bout?

--Comme tu voudras.

--Bon.

--J'ai besoin de rester seul avec la femme, j'ai à lui parler sans témoins.

--Personne ne te gênera.

--Dans une heure, nous aurons atteint une baie dans laquelle un canot nous attend, et quand, à l'aube, le canon de la citadelle annoncera l'évasion de Biscarre, nous serons loin.

Un instant après, les deux hommes descendaient lentement la pente du roc et se dirigeaient du côté du Beausset.

IV

MATHILDE ET MARIE

La maison à laquelle les deux forçats venaient de faire allusion se trouvait sur le coteau qui s'appuyait, à l'orient, sur la masse des rocs d'Ollioules.

A vrai dire, cette bâtisse avait droit tout au plus au titre de chaumière, avec ses murs de pisé, son toit de paille, ses deux fenêtres étroites et incommodes, sa porte branlante et mal fermée.

Et cependant c'était là que s'était réfugiée la fille cadette de M. de Mauvillers, de celui-là même qui venait de condamner à mort Jacques de Costebelle.

Triste roman, que celui-là, et qui peut se résumer en quelques lignes.

M. de Mauvillers était resté veuf de bonne heure avec ses deux filles, Mathilde et Marie.

Absorbé par les soins de son ambition, il s'était peu préoccupé de l'éducation de ses enfants, estimant que le plus important serait, au jour venu, de les marier dans d'honorables conditions, ce qui signifiait, dans l'esprit de M. de Mauvillers, qu'elles devaient former des alliances utiles à ses propres projets.

M. de Mauvillers rêvait le ministère, la pairie. Ses filles pouvaient l'aider à atteindre ce but. Coeur sec et intelligence quasi brutale, il n'avait jamais éprouvé le moindre sentiment d'affection vraie, et ses ennemis disaient à voix basse--car il était redouté--que sa femme était morte de chagrin.

Il est des âmes aimantes que l'égoïsme tue plus sûrement que le poison.

Mathilde et Marie s'étaient donc trouvées livrées à elles-mêmes. Leurs caractères s'étaient développés sans direction effective, sans contrôle efficace.

M. de Mauvillers n'exigeait d'elles que le respect. Les banalités de l'amour paternel restaient pour lui lettre morte, temps perdu, vaines démonstrations. Qu'on se levât lorsqu'il entrait, qu'on s'inclinât sans un mot devant ses volontés quelles qu'elles fussent, rien de plus. Il se croyait père parce qu'il dominait.

Ainsi que nous l'avons dit, il avait contracté vis-à-vis de M. de Costebelle les plus grandes obligations. Sa fortune personnelle, absolument compromise pendant l'émigration, avait été rétablie grâce au concours du père de Jacques, homme honnête et bon dans toute l'acception du mot, et qui avait conservé jusqu'à sa mort cette illusion que M. de Mauvillers était une âme stoïque et digne des temps anciens. Il n'avait pas deviné que la fidélité gardée par M. de Mauvillers à la cause des Bourbons, même lorsque l'empire offrait carrière à son ambition, n'avait pour motif réel que la prescience intuitive de la chute prochaine du colosse. Il est des temps où l'attente et la patience sont des habiletés.

M. de Costebelle laissait en mourant deux fils: l'un, Frédéric, officier dans l'armée royale, et Jacques, âme d'artiste, vivace, exaltée, et qui ne semblait pétrie que pour la lutte.

Jacques inquiétait M. de Costebelle. En vain il avait tenté de régulariser cette fougue, d'endiguer cette énergie. Mais sa sévérité paternelle se brisait bientôt, devant les brillantes qualités de ce coeur chaud et enthousiaste.

Cependant, à son lit de mort, M. de Costebelle avait supplié son ami de Mauvillers de veiller sur ce fils bien-aimé. Il espérait que la froide raison du magistrat parviendrait à calmer cette excitabilité presque maladive.

M. de Mauvillers promit.

Et voici comment il tint sa promesse.

Reconnaissant à Jacques un véritable talent d'orateur, et comprenant que, bien dirigé, il lui serait possible de parvenir, soit par le barreau, soit par la magistrature, à de hautes destinées, M. de Mauvillers éprouva une jalousie haineuse, et ne tenta rien pour satisfaire aux voeux de son ami mort.

Jacques eut toute liberté de penser, d'agir, d'aller là où l'entraînerait son imagination.

Seulement, lorsque Jacques s'enthousiasma par les idées nouvelles, se réchauffa à cette lueur révolutionnaire qui semblait jaillir à nouveau du foyer de 89, M. de Mauvillers le mit à la porte.

On sait le reste.

Mais Jacques n'avait pas impunément passé vingt ans de son existence auprès des deux jeunes filles.

Mathilde était de caractère calme et froid. Non qu'à l'exemple de son père elle niât ou ignorât ce qu'étaient le beau et l'idéal. Mais elle avait hérité de sa mère la passivité, presque la défiance d'elle-même et des autres. Elle adorait sa soeur et se fût sacrifiée pour elle; mais elle renfermait ses sentiments dans son coeur, restant toujours affable, d'humeur égale et douce, réprimant, sans raisonner, bien entendu, tout élan, toute expansion.

Marie était tout autre: c'était l'enfant avec toutes ses naïvetés, ses joies sans motif ou ses petites colères mutines. Elle riait à la vie, à l'avenir comme si elle avait couru à une fête. Elle aimait à parler, à ouvrir son âme à toutes les effluves; tout lui était plaisir; sa charité gracieuse doublait le prix de l'aumône. Quand elle passait dans le pays, on disait: Voilà le soleil d'Ollioules!

Et c'était, en vérité, comme un rayonnement de joie, de bonté et de charme.

Que de fois, courant avec Jacques à travers les prairies ou les bois d'oliviers, elle avait écouté avec ravissement la voix des oiseaux, chantant leurs hymnes de joie! Alors elle le prenait par la main et lui disait:

--Tout est beau! tout est bon!

L'amour vint. Tout autre que M. de Mauvillers l'eût prévu. Lui, ne vit rien. Il chassa le fils de son bienfaiteur, comme il eût fait d'un laquais. Marie voulut prendre sa défense, M. de Mauvillers l'arrêta d'un seul mot. Il _voulait_, cela devait suffire.

Ces rigidités irraisonnées amènent la révolte. Marie feignit de se soumettre. Et la contrainte qu'elle s'imposa ne fit que développer le sentiment qui germait encore ignoré en elle.

Sa soeur comprit, mais trop tard. Mathilde pouvait-elle prévoir la faute, ignorant elle-même ce qu'était l'amour...?

Un jour, Marie lui avoua qu'elle aimait Jacques, et qu'elle était aimée de lui. Elle ne se repentait pas. Jacques était si bon, si honnête, si aimant! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il était certain que le mariage aurait lieu. Il suffisait que M. de Mauvillers se réconciliât avec lui. Et, le temps marchait; et Jacques, fou d'amour, fou de jeunesse, ne sentait pas qu'il marchait à sa perte. Ses idées, ses convictions, étaient pour lui une religion; il était convaincu du triomphe prochain. Tout lui semblait beau, lumineux, rayonnant.

Vint le réveil....

Jacques était arrêté, Marie allait devenir mère.

M. de Mauvillers était implacable. Le fils du marquis de Costebelle n'était plus qu'un ennemi politique. Il était condamné d'avance.

Mathilde fut admirable de dévouement. Elle eut le courage d'aller avouer la vérité à une vieille parente qui habitait Aix, la suppliant de l'aider à sauver la coupable. Madame de Sorlis, c'était son nom, y consentit, et, grâce à un stratagème, Marie put aller passer chez elle les derniers mois de sa grossesse.

M. de Mauvillers avait en vérité bien d'autres soucis en tête.

Puis voilà que Marie avait appris les inquiétantes péripéties de l'instruction dirigée contre Jacques. Jusqu'alors elle avait eu confiance. M. de Mauvillers ne pouvait oublier le passé à ce point: le fils du marquis devait lui être sacré!

Pauvre enfant, qui ne croyait pas au mal et qui s'était perdue avec l'insouciance des rêveurs!

Enfin, le jour se fit dans son cerveau. Une vision horrible apparut devant ses yeux... le tribunal, la condamnation... l'échafaud!

Alors, folle de terreur, s'arrachant aux bras de madame de Sorlis, qui voulait en vain la retenir, elle était revenue vers sa soeur, en lui criant:

--Sauve-nous!

Et maintenant, dans cette soirée sinistre où l'arrêt de mort tombait des lèvres de M. de Mauvillers, elle était là, dans cette masure, étendue sans force sur son lit de douleur, à demi folle, attendant sa soeur, qui était allée à Toulon pour connaître l'issue du procès.... Sa soeur, qui savait tout et qui ne revenait pas....

La femme qui la soignait était sa nourrice.

Nous le savons; on l'appelait Bertrade.

La pauvre femme pleurait sur celle qu'elle appelait encore sa fille, comme au temps où elle la nourrissait de son lait.

Elle regardait ce visage pâli, ces yeux creusés par les larmes et la souffrance, et elle berçait machinalement le petit enfant qui dormait dans son berceau.

Puis, il y avait plusieurs nuits qu'elle veillait, elle s'était assoupie....

Marie était restée seule dans ce silence, seule avec ses épouvantables angoisses. Ses lèvres répétaient incessamment un nom:

--Jacques! Jacques!...

Ses yeux ne quittaient pas l'horloge de bois suspendue au mur et dont le balancier tintait monotone derrière les poids de fer.

Il était minuit et demi....

Tout à coup Marie tressaillit, et d'un effort elle se dressa à demi, se soutenant sur ses poignets. Était-ce donc une illusion? Elle croyait avoir entendu du bruit au dehors!...

Si c'était Mathilde!...

Elle revenait. Tout était fini. Etait-il condamné? Qui sait? Peut-être M. de Mauvillers...

--Bertrade! Bertrade! cria-t-elle.

La nourrice se réveilla en sursaut.

--A la porte... cours... vite.... Quelqu'un!...

Bertrade se hâta d'obéir.... La porte tourna en grinçant sur ses gonds rouillés....

Et deux cris retentirent:

--Marie!

--Jacques!...

Et la pauvre enfant, folle de joie, éperdue, à demi mourante, se laissa tomber dans les bras de celui qu'elle croyait à jamais perdu...

V

LE SERMENT D'UNE MÈRE

--Toi, mon Jacques! répétait Marie qui sanglotait.

Elle l'avait doucement écarté d'elle, et le regardait de ses grands yeux rayonnants d'une joie indicible.

La vieille Bertrade s'était laissée tomber sur les genoux, et portait à ses lèvres le vêtement du jeune homme.

Jacques sentait les larmes monter à ses paupières; il ne pouvait parler, tant l'émotion le tenait serré à la gorge.

En vérité, c'était une épouvantable situation.

Il comprenait quel espoir, mieux, quelle certitude s'imposait à celle qui lui appartenait. Elle le voyait, donc elle le croyait à jamais sauvé.

Et pourtant, il était perdu: quand le jour se lèverait, il tomberait sanglant sous les balles des exécuteurs.

S'il était accouru vers Marie, c'était pour obéir à l'appel que Mathilde lui avait adressé.

Il voulait lui crier:

--Je veux que tu vives, je veux que tu caches à ton père notre faute commune. Par prudence pour toi-même, pour notre enfant, il le faut, je te supplie de m'obéir.

Il n'avait pas songé à cette illusion sinistre que lui donnait sa présence. Pouvait-elle deviner, elle, qu'il eût obtenu de ses geôliers quelques heures de liberté?... et surtout qu'il eût donné sa parole d'honneur en garantie de son retour, quand ce retour, c'était la mort? Il restait là, immobile sous son regard, muet.

Parler, c'était la tuer.

La joie folle qui lui remplissait le coeur ne pouvait être sans danger immédiat pour sa vie, transformée tout à coup en cette horrible angoisse.

--Jacques, dit-elle enfin, de sa voix si douce, tu n'as pas encore embrassé notre enfant.

Elle fit un signe à la vieille nourrice, qui souleva l'enfant dans ses bras.

Marie le prit et approcha son front des lèvres de Jacques.

L'enfant!...

A sa vue, Jacques éprouva une telle douleur qu'il eut peine à réprimer un cri.

Oh! comme il l'embrassa pour mieux cacher la poignante étreinte qui lui brisait le coeur!

--Tu l'aimeras bien, disait Marie. Sais-tu, il est très-fort. Je l'appellerai Jacques comme toi. Oh! maintenant que tu es là, je ne crains plus rien, je suis heureuse.

Heureuse! ce mot tombait sur le cerveau de Jacques comme un coup de massue.

Tandis qu'elle parlait, tandis qu'il soutenait l'enfant en le serrant doucement contre sa poitrine, il regardait Marie.

Sa pâleur avait disparu: les teintes de la vie étaient remontées à ses joues. Sous le bonnet de dentelle blanche qui serrait son front, ses cheveux blonds s'échappaient en boucles mutines. Ses grands yeux bleus rayonnaient d'une indicible émotion.

--Tu ne me parles pas, continuait-elle. Et pourtant tu as tant de choses à me dire. Il faudra que tu me racontes tout. Qui t'a sauvé? c'est notre père, n'est-ce pas? Vois-tu, nous avons été injustes envers lui. Il n'a pu frapper le fils d'un ancien ami.

--Marie!

Le malheureux se sentait trembler tout entier. Il eût voulu arrêter sur les lèvres de la jeune femme ces paroles qui le torturaient.

Elle ne comprenait pas et continuait:

--Vois-tu, j'ai toujours confiance en lui, malgré sa sévérité apparente. Aussi, maintenant, nous ne devons plus avoir de secrets pour lui. Nous lui dirons tout. Je sais que l'aveu te coûterait trop; c'est moi qui aurai ce courage. Il nous pardonnera, j'en ai la conviction. Alors, quelle joie! Je serai ta femme devant les hommes, comme déjà je suis unie à toi devant Dieu.

Jacques poussa un cri. Il chancelait.

--Jacques! Jacques! qu'as-tu donc? Pourquoi ne me réponds-tu pas?

--Marie! il faut t'armer de courage...

--Du courage? et pourquoi? Quel nouveau malheur nous menace?

Jacques ne répondait pas.

Il parlait de courage, et lui-même se sentait lâche.

Marie lui avait saisi les mains.

--Je t'en supplie, ne me laisse pas dans cette incertitude... J'ai tant souffert, depuis que tu étais là-bas, dans cette horrible prison.... Ah! je le sens... je n'ai plus de force pour souffrir.... Si l'espérance, à peine retrouvée, devait être perdue tout à coup.... Jacques, je sens que j'en mourrais...

--Mourir! Est-ce que tu as le droit de mourir, toi? Tu oublies donc notre enfant...

--Notre enfant!

Elle l'attira à elle et le couvrit de baisers.

--C'est vrai! et puis, pourquoi parler de mort... puisque tu es là... puisque nous sommes à jamais réunis!

L'horloge de bois sonna deux heures.

Il n'y avait plus à hésiter. Jacques ne pouvait rester une minute de plus. Il y avait là-bas un honnête homme qui avait risqué sa vie pour lui, et qui l'attendait dans de mortelles angoisses, lui qui avait aussi une femme et des enfants.

Jacques se raidit contre sa propre faiblesse.

--Marie, dit-il tout à coup, il faut que tu m'entendes... car tu ne sais pas tout...

--Jacques, tu me fais peur!...

--Ma bien-aimée, ma femme, il faut que je te quitte...

--Me quitter! non! non! je ne le veux pas.... A ton tour, je te dis que tu n'en as pas le droit... ne m'abandonne pas, au nom de notre enfant...

--Il le faut pourtant, reprit Jacques d'une voix grave.

Il y eut un silence. Il rassemblait tout son courage.

--Mais, du moins, s'écria Marie, tu es sauvé! n'est-il pas vrai?...

--Oui, proféra le jeune homme avec effort.

Il devait mentir. Son parti était pris.

--Eh bien! je t'écoute, maintenant que je ne crains plus pour ta vie....

--Marie, quoi que je te demande, jure-moi de m'obéir...

--N'es-tu pas mon époux, le maître de ma vie?...

--Voici toute la vérité... Marie! j'ai été condamné!...

--Toi! mon Dieu!... Ah! les hommes sont sans pitié!

Il eut un sourire attristé.

--Ne parle pas ainsi, ma douce Marie: il est des âmes généreuses et bonnes....

Elle l'interrompit.

--Mais, puisque tu es condamné, comment te trouves-tu ici, près de moi?

Jacques hésita.

--Je me suis évadé, dit-il enfin.

--Évadé! Alors, tu es en danger... tu peux être arrêté de nouveau.... Mon Dieu! mais c'est à désespérer... il faut se hâter de fuir... tu ne peux risquer de retomber entre les mains de tes ennemis.

Elle lui tendit la main.

--Je comprends tout. Alors que tu pouvais gagner la mer, tu as voulu me revoir.... Ah! merci pour cette pensée!... Dis-moi... toutes tes précautions sont prises?...

--Oui! oui!...

--Tes amis t'attendent, n'est-ce pas?

--C'est cela... en quelques heures j'aurai atteint le rivage... et là, je suis sauvé...