Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 19

Chapter 193,863 wordsPublic domain

--Dis-moi: quand tu passais à travers les rues, vêtu de ta blouse, les pieds chaussés de lourds souliers à clous, la tête couverte d'une méchante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arrivé de tressaillir quand passait tout à coup auprès de toi quelque élégante voiture, conduite par un dandy bien musqué, bien ganté, avec son tigre à côté de lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la fatalité ne t'avait pas jeté dans la vie sans ressources, tu aurais su, aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...

Le jeune homme écoutait. Il était pâle, ses yeux brillaient.

--Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'étais jeune, comme je n'étais pas plus bête qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne devait être beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donné ma vie pour passer à travers toute cette foule en triomphateur, pour traiter d'égal à égal avec les plus riches!...

--Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'écria Jacquot. Vous voulez donc me rendre fou?

--Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?

--Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des idées?... que vous réveillez en moi je ne sais quels désirs assoupis, je ne sais quels rêves à peine formulés qui, parfois, surtout quand je me sens malheureux, me brûlent le coeur et torturent mon cerveau?

Biscarre se pencha vers lui:

--Aussi, je t'ai bien deviné: tu voudrais être riche...

--Oui.

--Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes larges devant toi....

Le jeune homme se dressa sur ses pieds.

--Ah! que je puisse seulement pénétrer dans ce monde qui semble ma vraie patrie, et je m'y frayerai ma route à coups de volonté. Vous entendant parler ainsi, je sens revivre en moi des pensées qu'en vain je m'efforce d'étouffer.

--Et ces pensées, quelles sont-elles?

--Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois être franc. Souvent, oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang généreux coule dans mes veines, que ma place est marquée au milieu des riches et des puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.

Biscarre ne put réprimer un ricanement.

--Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais. Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et sinistre réalité qui vous écrase et vous brise; laissez-moi ma folie...

--Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends pas tout cela? Est-ce que dans un coeur de vingt ans il n'y a pas telles aspirations innommée qui éblouissent?

Jacquot était retombé sur son siége, prenant entre ses mains ses tempes, comme s'il eût craint que son cerveau n'éclatât sous le bouillonnement de ses pensées.

Biscarre, maître de lui, semblable au Méphistophélès de la légende, sentait cette âme vibrer sous ses doigts comme un clavier, et impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.

--Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque passaient, enveloppées de soie et de velours, ces adorables créatures qui ressemblent à des anges échappés du ciel, lorsque tombaient sur toi ces regards qui enivrent et qui rendent fou.

--Par grâce, taisez-vous!

--Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas de nom? pourquoi suis-je rivé à ce carcan qui s'appelle la misère, le travail sans trêve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai la force et la vitalité, j'ai l'énergie et le désir! De quel droit ceux-là sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens supérieur à eux?

--Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enlaçait.

--Allons donc! n'est-il pas vrai que la volonté est la maîtresse du monde? Assez de misère! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie facile et large!

Jacquot laissa tomber sur la table son poing serré.

--Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?

La voix de Biscarre devint si sourde qu'à peine était-elle perceptible.

--Parce que, si tu le veux, tu peux être riche!

--Moi! folie!

--Si tu le veux, tu peux entrer la tête haute au milieu de cette société qui te paraît si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'abîme où tu te débats, t'élancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier désespéré, du misérable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux que tous salueront.

Le jeune homme, livide, se leva tout à coup du banc sur lequel il était affaissé. Il courut vers la fontaine d'où l'eau s'échappait tombant dans la cuve de zinc, et là, se plongeant le front dans l'eau glacée, il se frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre, et s'arrêta devant lui, haletant...

--Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assurée, vous avez raison, je suis fou!... Car j'entends résonner à mes oreilles des paroles que vous ne prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je puis être riche!

--Tu m'as bien entendu: je t'offre la réalisation de tes rêves.

--Impossible!

--Je t'offre de prendre ta place au soleil, de dépouiller la casaque de l'ouvrier pour revêtir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.

--Je ne sais plus... je ne vois plus...

--Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent incompréhensibles, et tu te demandes à ton tour si je ne suis pas fou. Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne soit l'expression de la vérité.

Jacquot inclina la tête sans répondre. Il avait tant souffert, il sentait si bien en son âme les aspirations de la jeunesse et de l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre le tenait dans ses mains. Il touchait à l'heure depuis si longtemps attendue.

--Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demandé quel était ton père.

--Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?

--Attends. Je t'ai dit que tu étais la fils de ma soeur. Cela est vrai. D'elle, je demande à ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui fut ton père n'a jamais oublié qu'il avait jeté sur la terre une créature innocente.

--Quoi! mon père vit-il donc encore?

--Laisse-moi achever. Non, ton père n'est pas vivant, et tu ne le verras jamais.

--Mon Dieu! n'éveillez-vous donc en moi de pareil espoir que pour mieux me désespérer!

--Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre ainsi à chaque instant. Voici exactement ce qui s'est passé. Il y a deux jours, j'ai reçu la visite d'un homme très-connu dans le monde des affaires, et qui est en relations avec la plus haute société. J'étais étonné d'abord qu'un personnage de cette importance eût à causer avec un pauvre maçon comme moi... mais j'ai été bien plus surpris encore, quand il m'a demandé ce qu'était devenu le fils de ma soeur. Tu comprends bien que j'ai commencé par me défier. Je n'aime pas les figures inconnues, et puis je ne savais pas encore quel était ce M. Mancal...

--Mancal! s'écria le jeune homme. J'ai déjà entendu prononcer ce nom.... Oui, c'était dans une des dernières maisons où j'ai travaillé. Ce M. Mancal avait procuré au fabricant une commande assez considérable.

--Cela ne m'étonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils n'avaient pas été parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parlé de tout cela.

--Achevez, de grâce! Je meurs d'impatience.

--Voici, je me dépêche. Mais j'ai besoin de te donner des détails. Tu sais, les gens comme moi n'ont pas grande éducation. Ça ne sait pas s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au chantier. J'étais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humilié. Il me dit:

«--C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?

»--Oui, monsieur.

»--Vous avez un neveu?

»--Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...

»--Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre soeur s'appelait bien...»

Il me dit le nom, c'était bien ça.

«--C'est son fils?

»--Oui.

»--Est-ce un bon sujet?

»--Un excellent garçon et un bon travailleur.

»--Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien placés. Son père est mort et m'a chargé de lui remettre une forte somme. De plus, il lui a posé, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune homme acceptera de grand coeur, j'en suis persuadé.»

--Dame, tu comprends si j'étais tout oreilles. Un héritage qui te tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue et j'ai questionné, questionné; je voulais surtout savoir le chiffre de l'héritage. Était-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours en répétant: «Mieux que cela! mieux que cela!...» J'aurais voulu savoir aussi le nom de ton père, mais il paraît que j'étais trop curieux. L'homme d'affaires m'a même dit assez carrément que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait aujourd'hui même, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse... et puis ceci....

Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un billet de mille francs.

--Mille francs! pourquoi faire? s'écria le malheureux fasciné.

--Parbleu! pour te _requinquer_ un peu. J'ai bien compris que ce beau monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habillé comme un mendiant. Ça a son orgueil, les hommes d'affaires.

--Mais ces conditions dont il parlait!

--Ah! te voilà aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il t'expliquera ça, à toi tout seul. Tu comprends, il faut obéir à la volonté de ton père: j'ai admis ça tout de suite. Du reste, j'ai dit que je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut peut-être mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas toujours, et tu éviteras bien des tracas.

Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.

--Que dois-je faire?

--Tu hésites? Bah! à ta place, je prendrais le bien qui vient en dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais que ton père était un homme huppé, tout à fait de la haute. Tu seras lancé du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu être dorloté par de belles duchesses!

Jacquot tenait le billet entre ses mains.

Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le bord de l'abîme où Biscarre l'entraînait, mais tout à coup les visions qui hantaient ses rêves étincelèrent devant ses yeux. Il vit, dans un mirage éblouissant, les espaces ensoleillés de richesse et de luxe, dont quelques rayons avaient parfois glissé jusqu'à lui.

--J'irai, dit-il.

--Et tu as raison! tu n'as pas un moment à perdre. Il faut aller chez un tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a recommandé. Surtout pas d'économies, si tu dépenses plus que cela, ça ne fait rien, il payera....

Biscarre se pencha à l'oreille de Jacquot:

--Dis donc, il m'a parlé d'une dame que tu dois connaître, de la duchesse de Torrès....

Le jeune homme poussa un cri:

--Ah! voilà un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler aussi.... N'es-tu pas allé chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?

--Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.

--Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit... il faut que tu te dépêches, et à midi, sans faute, chez M. Mancal.

Un instant après, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la tête en feu, du cabaret de l'_Ours vert_.

--Dioulou! appela Biscarre.

--Voilà, maître! fit le colosse en sortant de sa soupente, où d'ailleurs il avait fait le meilleur somme du monde.

--Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle Jean disparaît. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te destine un nouveau rôle. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera à veiller sur lui, par l'intermédiaire de l'excellent M. Mancal.

Et un rire féroce s'échappa de la poitrine du bandit.

XI

COALITION DE VICES

Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient à la fois des béguinages flamands et des squares de Londres. Là, il semble que tout bruit expire. Ni la Chaussée-d'Antin avec son commerce bruyant, ni la rue Saint-Lazare avec son piétinement d'affaires ne troublent ce coin, tout étroit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop pressés pour connaître la flânerie--c'est-à-dire la seule joie réelle du Parisien--soupçonnent à peine l'existence.

C'est une rue courte, tournant sur elle-même, ne venant pas d'ici pour aboutir là. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle n'abrège aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers appellent un dos d'âne. Donc, piétons et chevaux s'en écartent. Les deux rues qui la touchent complètent son immobilité. C'est la rue de la Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme aujourd'hui, combien plus ne l'était-elle pas, il y a plus de trente ans, c'est-à-dire à l'époque où se passaient les faits dont nous nous sommes constitué l'historien.

Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un pavillon de style renaissance. Si, à travers la grille délicatement fouillée, l'oeil indiscret tentait de se glisser à travers les épaisses charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, même sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la façade de ce pavillon, d'où se détachait, roulant en volutes de marbre, un escalier d'une élégance royale. Une large allée, partant de la grille, tournait brusquement comme pour dérouter le regard des curieux qui se devait contenter d'épier, à travers les hautes branches dépouillées de feuilles, les fenêtres hermétiquement fermées, toutes capitonnées de soie et de dentelle.

Usant de nos priviléges de narrateur, entrons dans cet hôtel que les profanes, passant dans la rue silencieuse, considéraient d'un oeil d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier étage, donnant sur le pan qui s'étendait jusqu'à la rue Blanche, une femme étendue sur un canapé paraissait plongée dans un profond sommeil. Sa tête, rejetée en arrière, s'encadrait dans un coussin couvert de point d'Angleterre. Ses cheveux dénoués roulaient comme un flot noir sur la soie à teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui couvrait le plancher. Cette femme était admirablement belle, et si expressive que soit cette épithète, elle ne rend qu'imparfaitement l'idéale perfection du visage de la dormeuse. C'était la rectitude grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et sous cette peau d'une blancheur éblouissante, où s'entrelaçait le réseau bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux étaient fermés; mais des paupières, d'où tombaient de longs cils qui formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glissât, à la fois tentateur et fascinant. Le buste, porté en avant par la pose de cette femme étendue, avait cette netteté de formes que les sculpteurs antiques ont su donner à leurs immortelles créations; et sous l'espèce de tunique noire, passementée d'or et brodée de pierreries, qui l'enveloppait, le corps moulé semblait une création artistique. Et cependant, à ces lèvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des perles, on eût demandé un sourire jeune, presque insouciant. N'était-ce donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait là, oublieuse du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il rigide comme s'il eût été ciselé dans l'ivoire? Pourquoi ce sein persistait-il à ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa négligence même, je ne sais quelle dureté de geste inconscient? Le boudoir où dormait cette créature que tout homme eût saluée reine de beauté, eût difficilement révélé ce qu'elle était, ce qu'elle pensait, ce qu'elle rêvait en ce moment même où sa pensée était peut-être entraînée dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de millionnaire n'eût pu réaliser plus éblouissant caprice....

La pièce était petite, ou du moins paraissait telle, tant l'éclat des tentures de soie jaune, rehaussées d'or mat, troublait le regard et trompait sur sa dimension réelle. Les plis, artistement drapés, étaient retenus par des torsades tissées d'or et d'argent, sur lesquelles courait, comme un serpent étincelant, une bande formée de diamants à l'éclat blanc, d'améthystes au reflet violet, de topazes, de rubis, d'émeraudes d'un vert éclatant... Au plafond, les tentures--qui rappelaient cette étoffe des contes de fées, couleur du soleil--formaient une sorte de dôme au centre duquel une lampe, suspendue à trois chaînes d'or, jetait, à travers un globe de cristal à mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre semblait s'accroître sous le regard. C'était comme un croisement de rayons qui étonnait plutôt qu'il ne séduisait: il est une sorte d'ivresse qui donne au cerveau cette répercussion étoilée.... Et cette femme, le plus beau diamant de cet écrin semblait, comme ces pierres froides, avoir leur immobilité, qui sait, leur dureté, peut-être.... Ce n'était pas tout. Sur le tapis, encore à portée de cette main aux ongles roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pièces d'or. On eût dit que ces richesses s'étaient échappées de ses doigts, alors que, vaincue par le sommeil, elle les égrenait et les caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer, à travers ses lèvres d'or, les branches d'une étoile de diamants d'un prix énorme. Ce boudoir eût servi de demeure à ces gnomes des légendes que l'imagination populaire prépose à la garde des trésors enfouis. Cette femme était-elle donc une fée... ou bien quelque créature fantastique?... Tout à coup un timbre résonna doucement, mais à ce tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses prunelles passa rapidement comme un éclair inquiet. Mais vivement elle regarda autour d'elle, à ses pieds, et un sourire étrange, froidement joyeux, passa sur ses lèvres. Le timbre résonna une seconde fois. Elle se redressa lentement, étendit le bras et toucha un point de la tenture. Alors une petite porte tourna sur elle-même, laissant à découvert une sorte de tour, semblable à celui que notre grand poëte Victor Hugo a décrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait. Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle traça rapidement quelques mots sur le vélin, repoussa le tour, qui s'enfonça de nouveau dans la muraille.

--Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?

Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en arrière, elle les attacha sur sa nuque à l'aide d'une agrafe de diamants; puis elle plaça sur ses épaules une sorte de manteau qui l'enveloppait tout entière, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une porte et pénétra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original, étaient recouverts de martre zibeline. Au même instant, un personnage, vêtu de noir, s'inclinait profondément devant elle, en disant:

--Madame la duchesse de Torrès me permettra-t-elle de lui adresser mes humbles hommages?

La duchesse--car c'était bien cette femme que nos lecteurs connaissent déjà sous l'odieux surnom du Ténia--répondit brusquement:

--Trêve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?

Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires--en qui nul n'aurait reconnu Biscarre, le forçat--son regard qui brillait autant que les pierreries de son collier.

--Hélas! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai pris la liberté de me présenter à une heure aussi matinale, c'est qu'il y allait pour moi d'un grave intérêt.

La lèvre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un dédain méprisant.

--Pour vous? fit-elle, que m'importe!

--Hélas, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous déplaire?

Elle haussa les épaules avec une impatience non dissimulée.

--Enfin, qu'as-tu fait?

--Il faut donc l'avouer?

--Sans doute!

--J'hésite.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite contre moi.

--Une dernière fois, parleras-tu?

Mancal se redressa: il était facile de voir, d'ailleurs, que toute cette humilité, cette crainte excessive étaient jouées. Mais le Ténia était trop inquiète pour s'en apercevoir.

L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.

--Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier à la Bourse?

--Non! s'écria la jeune femme en pâlissant.

D'un mouvement fébrile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre, et d'un seul coup d'oeil parcourut la cote des valeurs.

Un cri furieux s'échappa de sa poitrine:

--Misérable! s'écria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est toi qui m'as conseillé de jouer sur cette valeur!...

Mancal baissait la tête sans répondre.

--Ainsi, où mène la confiance?... une perte de plus de deux cent mille francs!...

Rien de plus étrange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle se livrait à cet accès de colère. Ses lèvres tremblaient à ce point qu'elle pouvait à peine articuler les mots; ses yeux si larges, si clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....

Et cela pour une misérable perte d'argent, alors que le moindre des colliers, que le plus petit diadème compensait et au delà les dix mille louis enlevés par la spéculation....

Elle trépignait et frappait des pieds comme un enfant!

--Mais réponds-moi donc! s'écria-t-elle.

--Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de Stéphane?...

--Des niais! plus que cela peut-être, des spéculateurs qui ont voulu me voler!...

--Oh! madame la duchesse est bien sévère. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas vrai qu'hier même elle m'a adressé des ordres positifs d'achat?

--Eh! cela est exact! Après?...

Et elle répétait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant, crispées par la fureur:

--Deux cent mille francs!...

Mancal eut un sourire singulier:

--J'ai dit à madame la duchesse que j'avais à implorer son pardon...

--Te pardonner, infâme! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui m'ont dépouillée!

--Madame la duchesse ne m'a pas compris....

Le Ténia se redressa comme si elle eût été mue par un ressort.

--Je ne t'ai pas compris?

--Non!

--Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un crime... et je me vengerai!

--Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande faute que je pusse commettre... c'était...

--Achève!

--C'était d'avoir désobéi aux ordres de madame la duchesse.

Elle s'élança vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:

--Tu m'as désobéi! Comment? En quoi?... Mais hâte-toi donc!... tu ne vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!

--Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoyé hier.

Elle poussa une exclamation bruyante:

--Quoi! Dis!... tu ne l'as pas exécuté!...

--J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...

--Et... fit-elle haletante.

--J'ai vendu!...

Le Ténia chancela en portant la main à son coeur, tandis qu'une expression d'indicible joie illuminait son visage.

--Continue, dit-elle d'une voix à peine perceptible.