Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 18

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--Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien à faire? articula Muflier qui s'efforçait de sauver les dernières bribes de son prestige.

--Ah! ah! voilà où le bât vous blesse?

--Dame! nous voudrions bien travailler.

--Adressez-vous à Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan d'opération... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas fâché de travailler sous ses ordres.

--Oh! vous voulez rire? fit Muflier.

--Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre vibrant, et je vais vous en donner la preuve....

Mais à ce moment il s'arrêta tout à coup. Ses yeux venaient de tomber sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette scène avec une sorte de stupeur.

Biscarre pâlit et se mordit les lèvres.

Il entraîna Dioulou dans un coin, et lui parlant à voix basse:

--Comment! tu les a laissés parler devant le petit!...

--Oh! ils étaient lancés... et c'est pour les arrêter que je me suis battu.

--Malédiction! Alors il a tout entendu.

--Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...

--J'ai commis une imprudence, mais je la réparerai...

--Comment?

--Attends! Muflier, approche.

L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint à son chef.

--Tu es un imbécile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce que Jacquot était au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de toutes nos aventures...

--Tiens! c'est vrai! je n'avais pas songé.

--Et tu veux être chef des Loups!... misère!

Muflier baissa la tête. Il était vaincu.

--Veux-tu réparer le mal que tu as fait?

--Oui! oui!

--Alors, dis comme moi... et obéis-moi....

Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas prononcé un mot. Ils attendaient comme il convient à des soldats bien dressés.

Biscarre revint vers eux.

--Mes amis, je regrette que vous vous soyez emportés... mais au fond je ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop juste....

Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient changé, son accent s'était adouci.

--Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le bâtiment ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que je vais avoir quelque chose à vous donner. On me proposa une grande affaire....

Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.

--Une maison à construire, là, auprès des halles... Je sais que vous êtes bons à la tâche, et je vous prendrai les premiers... seulement je ne traite que dans la matinée d'aujourd'hui. Si vous trouvez à vous embaucher tout de suite...

--Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...

--Oui! firent les autres. Muflier a raison.

--Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas être si vifs, ça fait faire des bêtises. Et puis se cogner entre soi, c'est mal, c'est très-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?

--Oui.

--Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqué le rendez-vous, et avant une ou deux heures, vous serez embauchés; ça vous va-t-il?

Une réponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les bandits se demandaient ce que signifiait cette comédie. De fait, comme il sera expliqué tout à l'heure, ils n'avaient attaché aucune importance à la présence de Jacquot, qu'ils savaient être le neveu de Bisco. Mais maintenant ils éprouvaient une vague inquiétude, en se souvenant que déjà la Bisco leur avait recommandé le plus grand silence, lorsqu'ils se trouvaient avec le jeune homme.

--Alors, fit Goniglu en clignant de l'oeil à son tour, il y aura du travail?...

--Et on donnera des arrhes!

--Bravo! alors nous en sommes.

--Vous prendrez bien un verre avant de partir?

--Oh! pour ça, oui!

Biscarre s'approcha de Jacquot.

--Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?

Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait ses pensées, qui se confondaient. C'était comme une hallucination sinistre. Qu'étaient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout à l'heure? Dioulou avait versé une tournée générale. Biscarre prit un verre, et d'un mouvement rapide et inaperçu, tira de sa poche un flacon d'où il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre aux mains de Jacquot.

--Bon! dit-il. A la santé des bons travailleurs!...

Sans répondre, Jacquot porta le verre à ses lèvres: à peine l'eut-il vidé, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint... tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y eut un silence; puis Biscarre, penché sur lui, se redressa:

--C'est fait! dit-il.

Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:

--Avez-vous compris, maintenant? Comment! voilà un gars qui est ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais travaillé avec nous... et vous êtes assez bêtes pour parler devant lui!...

--Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.

--Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui aussi, par le reproche de Biscarre.

--Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous coûter cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit est vrai, j'ai besoin de vous...

--Ah! bravo!... Enfin!...

--Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien à la vraie façon de procéder. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des opérations à quatre sous, où vous risqueriez votre peau... ça ne serait pas difficile, et ça vous rapporterait comptant le bagne ou l'échafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma promesse...

--Vive le Bisco!...

--Moi, dit Goniglu attendri, j'irai vivre dans mon pays...

--Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer un peu....

Il jeta sur la table une poignée de pièces d'or. Les bandits se jetèrent sur cette proie.

--Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...

--C'est fait.

--Vive le singe!

--Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins, mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous avez peur de n'être pas assez remarqués par la _rousse_!... qu'un seul vienne, et jamais le même.

--Nous obéirons.

--Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....

Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs qu'à partir, et, après quelques nouvelles protestations, ils disparurent....

Jacquot, affaissé sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil. Biscarre s'approcha de la Brûleuse, qui était restée à son comptoir pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'eût pas cessé d'encourager Dioulou. Seulement elle avait obéi à une consigne dès longtemps donnée par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque prétexte que ce fût, de se mêler des rixes.

--Les femmes! disait Dioulou, ça ne sert qu'à envenimer les choses.

--La Brûleuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et allez faire un tour d'une heure...

--Hein? s'écria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au moment où la clientèle va arriver!...

--Allons! obéissez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...

--Cependant...

--Obéis! tonnerre! cria Dioulou à son tour.

--Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on pénétrera de force.... Sans compter la police, qui croira à un accident...

--Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....

Il étendit sur la table la fouille que Dioulou lui présentait, puis d'une écriture grasse et ferme, il écrivit:

_Fermé pour cause de changement de propriétaire_.

Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put réprimer une exclamation de surprise.

--Comment! changement de propriétaire!... Et moi, alors, qu'est-ce que je vais devenir?

--Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La mère, collez ça sur les volets, et filez rapidement.

La Brûleuse, de son oeil unique, jeta un regard interrogatif à Dioulou. Elle sentait en elle de vagues idées de résistance. Mais d'un geste significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'obéir. Elle se résigna en grommelant, et, un instant après, les lourdes planches de bois, retenues par les boulons de fer, fermèrent hermétiquement la devanture. Puis, la Brûleuse jeta un adieu à Dioulou et disparut, en promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et, se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil était profond. La tête du jeune homme, rejetée en arrière, portait le stigmate de la fatigue; mais, en dépit de sa pâleur, il conservait une beauté et une délicatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, eût excité une sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'oeil ardent, la lèvre crispée, l'ancien forçat l'enveloppait d'un regard de colère et de haine.

--Dioulou! fit-il.

L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui désigna le dormeur.

--N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.

--A qui?

--Mais à elle, pardieu!... à celle que je hais... pour l'avoir trop aimée.

--C'est pas malin, ça, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus loin... puisqu'elle est sa mère...

--Sa mère! oh! tais-toi!... Quand je songe à cela, je me demande si j'aurai l'énergie nécessaire pour ne pas écraser d'un seul coup ce misérable....

Il leva sur la tête de Jacquot son poing qui l'eût tué d'un seul coup, mais Dioulou lui arrêta le bras.

--Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!

--Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout à coup, cette belle marquise, que son fils est mort, peut-être éprouverait-elle dans sa douleur une sorte de soulagement...

--Oh! c'est impossible!...

--Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'âme de cette femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oublié mes paroles; elle sait qu'un jour viendra où elle saura que son fils est vivant, et que, ce jour-là, ce fils, maudit, déshonoré, va passer d'un cachot d'infamie à l'échafaud d'expiation!

Dioulou, qui n'était pas facile à émouvoir, ne put réprimer un frisson. Et, en vérité, Biscarre était effrayant à voir, tant la féroce passion de la vengeance convulsait ses traits.

--Il n'est pourtant pas méchant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas plus tard que tout à l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces de fer dans le corps...

--Oui! oui! il est bon!... c'est une âme généreuse, fit Biscarre avec ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oublié le mal qu'il m'a donné, et jusqu'ici en pure perte...

--Le fait est que tu as tout tenté pour en faire un fier gueux...

--Quand il était tout petit, reprit Biscarre, sous prétexte de pauvreté, je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette camaraderie dégoûtante, de développer en lui des instincts mauvais...

--Mais, bernique! le petit ne mordait pas à la pomme! Te rappelles-tu, quand les petits voyous rentraient, déguenillés, sales, lui arrivait avec sa petite tête souriante et ses cheveux qui frisottaient. Était-il gentil! c'était à croire qu'il sortait d'une boîte.

Biscarre réfléchissait.

--Je lui ai appris à lire, murmurait-il, et par les livres que je choisissais, je m'efforçais de le pervertir.

--Il ne comprenait pas, et il disait que ça l'ennuyait.

--Est-ce qu'il y aurait une fatalité plus forte que la volonté humaine? Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et aujourd'hui il ne m'échappera pas.

--Ainsi, tu n'y renonces pas?

--Renoncer à cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette oeuvre de haine.

--Enfin, ça te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?

--Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arrivé hier soir, que t'a-t-il dit?

--Oh! il était désespéré! et même je ne l'ai jamais vu comme ça...

--On l'avait chassé de l'atelier?

--Oui, après une violente querelle.

--C'est bien cela; le Loup qui était là a bien rempli mes instructions. Continue: il s'est plaint, il s'est mis en colère?

--Oh! en plein. Il a déclaré qu'il ne voulait plus travailler, qu'il n'était pas bon à faire un ouvrier.

--A merveille!

--Qu'il voulait être un mirliflore...

--Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux dernières années approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits à étudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre insupportable sa condition présente, je savais bien que l'heure sonnerait où se développeraient en lui des aspirations soigneusement, mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus séduisante, mais le but sera le même...

--Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?

--De celui-là comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais sur quel point de sa conscience il faut frapper...

--Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa mère à le découvrir?

--Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je cause avec lui.

--Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine m'effraye toujours.

--Tu es bien poltron, maintenant.

--Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...

--Quoi?

--Tu ne te fâcheras pas, au moins?

Biscarre le regarda en face.

--Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as à me dire.

--Bah! tu es donc sorcier?

La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet d'acier.

--Écoute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par bêtise, par sentiment, par lâcheté, tu ne partages pas la haine que j'ai vouée au fils de Marie de Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au coeur une marque pareille à celle que le bourreau met à l'épaule du condamné... Donc, tu as pour ce garçon, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au moins de la sympathie.

--Je te prie...

--Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....

Biscarre scanda sèchement chacune de ses paroles:

--Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu te permettais, en quelque circonstance que ce fût, de contrecarrer mes projets, d'avertir Jacquot des périls qu'il court, je te donne ma parole--et tu sais que je la tiens--que je te punirais de telle sorte que pas un lambeau de ta chair n'échapperait aux tortures....

La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.

--Pas une fibre de ton être qui ne fût douleur! pas une parcelle de toi-même qui ne me donnât tout son sang! Maintenant tu es averti, va....

Dioulou était resté immobile. Sa face bestiale s'était couverte d'une pâleur terrifiée. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!

--Je te promets... je t'assure... commença-t-il.

--Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un dernier mot. Dès aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'_Ours vert_.

--Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?

--Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit dépisté et ne puisse revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.

--Vendu!

--Oui, un honnête négociant en a soldé le prix hier, et viendra aujourd'hui même se mettre en possession des lieux. Qu'à midi vous soyez partis, toi et la Brûleuse. Ce soir, à huit heures, tu iras m'attendre au quai de Gèvres. Là, je te donnerai mes ordres.

Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par expérience que toute résistance était inutile. Il inclina la tête.

--Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.

--Non, va-t'en.

Le colosse eut un moment d'hésitation. Au fond, cette nature brutale aimait Biscarre, comme le chien aime le maître qui le bat.

--Biscarre! fit-il timidement.

--Quoi? que me veux-tu encore?

--Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te défies pas de moi....

Biscarre haussa les épaules et se mit à rire:

--Décidément tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en tête.

Et comme Dioulou ne bougeait pas.

--Voilà ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....

Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de satisfaction.

--Là, maintenant, je m'en vais. Je suis là, dans la soupente; si tu as besoin de moi...

--Je t'appellerai.

Dioulou disparut par une porte intérieure.

--Trop ému! murmura Biscarre; je veillerai.

Il revint vers Jacquot, qui était toujours plongé dans un sommeil lourd.

--A l'oeuvre! fit Biscarre.

Il tira de sa poche un flacon à peu près semblable à celui d'où étaient tombées les gouttes de narcotique versées tout à l'heure dans le verre du jeune homme. Il enleva le bouchon, et plaça la fiole sous les narines du dormeur. Quelques minutes se passèrent, puis Jacquot poussa un soupir, ses membres s'agitèrent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et, comme s'il eût obéi à un mouvement instinctif de répulsion, il les referma brusquement.

--Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc grisé?

--Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; où suis-je donc?

--Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la Baleine... et c'est moi qui suis là, moi, ton vieil oncle...

--C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu ici?...

--Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontré hier soir, au moment où tu sortais de l'atelier.

--D'où on venait de me chasser.

--Oui, c'est ça! Oh! ces patrons! ça ne vaut pas la corde qui les pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuyé et que c'est un brave homme, il t'a amené ici et m'a fait prévenir. Mais il paraît que, pour noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense. Moi, dans mon métier de maçon, ça m'arrive plus souvent qu'à mon tour, et je n'en suis pas moins un brave homme.

Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le désordre de ses idées se retraçait un tableau horrible. Il revoyait les faces patibulaires de ces hommes qui s'étaient rués sur Dioulou et sur lui. Il revoyait Biscarre apparaissant tout à coup au milieu d'eux et les dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'était-ce donc que tout cela? Ici quelques explications sont nécessaires. D'une part, Jacquot ne savait pas le véritable nom de Biscarre, qu'il appelait simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le forçat s'était fait connaître à lui. De plus, depuis que Biscarre s'était convaincu que jamais le jeune homme ne consentirait à s'affilier à la bande, il l'en avait tenu soigneusement écarté. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait chargé Dioulou de l'amener à l'_Ours vert_, il n'avait pas prévu que les Loups viendraient et trahiraient son incognito.

--A quoi penses-tu? demanda-t-il.

--Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout à l'heure d'étranges choses!

--Où ça? Qu'est-ce que tu me chantes?...

--Ici même, des hommes qu'il me semble avoir déjà rencontrés... et qui ressemblent à des brigands....

Biscarre éclata de rire.

--Tu vas bien, toi! je te conseille de répéter cela! Tu te ferais faire un joli parti....

Le jeune homme avait laissé tomber son front sur sa main. A vrai dire, les fumées de l'ivresse n'étaient pas complétement dissipées, mais Biscarre ne voulait pas attendre que ses idées reprissent toute leur netteté:

--Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affilié à une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que tu y es?

Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:

--Non, réellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine. Éreintez-vous donc le tempérament à élever un enfant qui ne vous est de rien!...

--Mon oncle!

--Il n'y pas de «mon oncle!» qui tienne!

Puis se calmant tout à coup:

--Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame! dans ces occasions-là, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est, et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu as eu des ennuis... la Baleine m'a conté ça.

La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.

--Tu as la tête tout étourdie.... C'est ça qui t'a trompé. J'avais donné rendez-vous ici à quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une maison à bâtir, une bonne affaire... et il paraît qu'en m'attendant ils se sont disputés...

--Oui, c'est cela.

--Il paraît même qu'ils sont allés jusqu'au couteau... et sans toi, la pauvre Baleine avait son compte...

--Où donc est-il?

--Il a été se coucher un moment. Après s'être bûché comme ça, on est fatigué, et puis je n'étais pas fâché qu'il me laissât seul avec toi, parce que nous avons à causer.

Le jeune homme le regarda avec surprise.

--Ça ne peut pas t'étonner que je m'intéresse à toi; il y a longtemps que l'oncle Jean te traite comme son fils.

--Et je vous en suis très-reconnaissant.

--Ne parlons pas de ça. Voyons, j'ai des propositions à te faire, très-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a raconté la Baleine est vrai: tu en as assez de l'atelier?

--Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je suis en butte à des persécutions continuelles, il y a sur moi comme une fatalité: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut toujours que quelque circonstance m'attire le blâme des uns ou l'aversion des autres.

--Des injustices, quoi!

--Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal, toujours on me soupçonne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais la cause de l'antipathie qu'on semble me témoigner!

--Oh! pour ça, c'est facile.

--Que voulez-vous dire?

--Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?

--Expliquez-vous, de grâce.

--Ça ne sera pas long. Aussi bien le coeur me saigne de voir que tu n'es pas heureux comme tu le mérites. Voici où le bât te blesse, mon garçon: tes camarades, tes patrons, tout ce monde-là est jaloux de toi.

--Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je jamais provoqué, insulté qui que ce soit?

--Non, mais tu es un _monsieur_, et c'est ça qui les chiffonne.

--Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.

--Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu écris, tu as appris un tas de choses dont ils ignorent même le premier mot; tu ne te grises pas--je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel--et puis je soupçonne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force; enfin tu n'es pas du même monde que tous ces flâneurs qui travaillent juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais ça. Va, dans notre métier, c'est la même chose, toute proportion gardée.

--Mais enfin, s'écria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?

--Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas fâché de ce que j'ai à te dire. Ça t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?

--Comme tout le monde, je suppose.

--Ça t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te comprendre et au milieu duquel tu te sens mal à l'aise, avoue-le.

Jacquot eut un sourire.

--Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les allures de mes camarades.

Biscarre, lui aussi, ébaucha un sourire. Toute cette conversation, habilement dirigée par lui, tendait à un but qui se rapprochait de lui-même. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant en face, il reprit: