Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 17
--Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop bête.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le tempérament à vouloir le consoler...
--Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon rêve. Seulement, promettez-moi....
Il s'arrêta.
--Quoi donc? demanda Dioulou.
--De ne pas vous moquer de moi.
--Oh! y a pas de risque! Déboule-moi ton affaire...
--En somme, cela va pourtant vous paraître bien ridicule. Mais que voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce même rêve, alors que je veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis couché dans un berceau, enveloppé de rideaux blancs sous lesquels je suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les rideaux s'écartent, et....
Encore une fois, Jacquot se tut. Était-ce donc qu'il craignait de profaner cette illusion en la décrivant dans un lieu semblable?
--Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal à l'aise. Quand on a commencé, faut finir....
En même temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres pensées, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur redoutée de la Brûleuse. Machinalement, et comme par un mouvement instinctif, Jacquot porta le verre à ses lèvres et but d'un trait.
--Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. Là, vrai! t'es pas une petite fille, toi!...
Une légère rougeur monta aux joues du jeune homme.
--Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur eût déjà exercé son influence redoutable sur son cerveau.
Ses yeux brillèrent.
--Alors, entre les dentelles blanches apparaît une femme!... Oh! comme elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'échappe de ses lèvres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'étends les bras vers elle... et je balbutie un mot.... Mère!... alors je sens qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe à travers tout mon être!... puis tout s'efface, tout disparaît... et je m'éveille!...
Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'était pas précisément ce qu'on appelait encore à cette époque un homme sensible, et rien n'indiquait que le viscère dont les battements titillaient sa septième côte eût droit au nom de coeur. Et pourtant il ne disait rien. Il avait baissé le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges narines l'odeur âcre du poivreau. Tout à coup Jacquot reprit:
--C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma mère?
Dioulou tressaillit. L'attaque était directe; heureusement il était prêt à la riposte.
--Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la connaître.... C'était la soeur de.... l'autre...
--Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajouté que c'était une... méchante femme...
--Oh! méchante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses idées, c'te femme... elle disait que ce qui était aux autres était à elle...
--Assez! s'écria Jacquot. Il me répugne d'entendre accuser celle qui fut ma mère...
--Bah! elle est morte... et il y a longtemps...
--Mais, mon père?...
--Celui-là, mon p'tit... n'y avait que la mère qu'aurait pu nous renseigner là-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que nous....
Il eut un gros rire.
--A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baigné de sueur sa main qui tremblait...
--Hé! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant à pleins bords l'atroce liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot! Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter à la rivière comme un petit chat.... Pas de ça, au contraire, t'as trouvé un brave homme qui t'a recueilli, qui t'a élevé... un bon zig, enfin... ton oncle... qui a été pour toi un vrai père...
--Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la tête s'alourdissait et qui avait peine à parler. C'est vrai que mon oncle a été bon pour moi...
--D'abord, il t'a fait éduquer.... Bigre! t'as pas à te plaindre... tu sais lire, écrire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es fourrées dans la tête, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!
Jacquot, à demi ivre, laissa échapper un éclat de rire:
--Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs de faim!
--Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arrivé, j'ai bien vu que tu avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc passé?
Jacquot but encore, et, à mesure que son verre se vidait, une effrayante transformation se faisait en lui. Sa pâleur devenait livide; les teintes rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement agitait ses lèvres.
--Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se faisait rauque et saccadée. Est-ce que je sais au juste, moi?... Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jeté un sort! Je ne demandais qu'à travailler... mais voilà le cinquième atelier d'où l'on me met à la porte...
--Bah! qu'est-ce que ça fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoyé?
--Je vais te dire.... Probablement que ma figure ne plaît pas aux camarades.... Je ne suis pas plutôt arrivé dans un atelier qu'il y a toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un tas de choses... tantôt c'est un outil qui disparaît, et on dit que c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est abîmé pendant la nuit... et le patron se fâche... alors je me révolte! On crie, je crie plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout quand on sait qu'on n'a pas tort...
--Tu n'as pas de chance!
--Tiens, hier, encore la même chose... j'avais à graver une planche, une planche très-jolie, très-délicate, et on était pressé. Je me mets au travail; j'avais trouvé les indications écrites au crayon. Tu ne sais pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce sens-ci, dans ce sens-là, pour indiquer les ombres, les draperies....
De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.
--Je me dépêche et j'enlève l'ouvrage; je le porte au contre-maître, croyant avoir un éloge. Bon! voilà qu'il me rit au nez et qu'il me demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit que j'ai travaillé au rebours des instructions données. Cette fois-là, je me croyais bien sûr de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les indications du bulletin. Il se fâche; je lui dis que je vais le lui prouver. Je retourne à ma place et je prends le papier. Tu vas voir comme c'est drôle et comme j'ai raison de dire que le diable s'en mêle.... J'étais si tranquille que je lui donne le bulletin tout plié. Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'était effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?
--Non.
--Des indications absolument contraires à celles que j'y avais lues.
--Tu es fou!
--Non, mais je dis qu'il y avait là une trahison.... Je reconnaissais la couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition même des annotations... et pourtant, là où j'avais gravé un creux, il fallait un relief; là où les hachures devaient être verticales, je les avais faites horizontales... Le contre-maître s'emporte, me traite de fainéant, de propre à rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des gros mots! tout mon sang me monte à la tête, et j'aurais fait un malheur si on ne m'avait jeté dehors! Si bien que me voilà sur le pavé...
--Tu entreras ailleurs!
--Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!
Le malheureux, en proie à une ivresse croissante, n'était plus maître de sa raison.
--J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoupée, je ne veux plus travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout à l'heure... être un monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!... à bas tout!... Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que je _pionce_!
Ces mots d'argot, sur ces lèvres jeunes, semblaient avoir un caractère plus odieux encore.
Le jeune homme s'était laissé retomber sur la table. Il était plongé dans l'abrutissement de l'ivresse.
Le poivreau avait fait son effet.
--Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est à point... comme il l'a demandé.
A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une tête maigre, glabre, ignoble, se glissa dans l'entrebâillement.
--Hé! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, le _singe_ (maître) n'est pas là?
--Tiens! te v'là, Goniglu!
--Réponds donc!
--Eh bien, non... il n'est pas là...
--Alors, j'entre.
Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait surnommer l'Échalas.
--Vois-tu, la Baleine, nous sommes là cinq ou six _zigs_ qui voulons causer... et ça nous aurait gênés de trouver le patron.
--Bah! et qui ça est avec toi?
--Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Curée, et puis Douze-Francs, Muflier et Truard... et puis Maloigne...
--Fichtre! dit Dioulou en riant, l'état-major!
--Verse-nous des verres.... Tiens! v'là vingt ronds... je vas leur faire signe.
Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes à un groupe qui stationnait à quelque distance. Un instant après, les personnages nommés plus haut faisaient leur apparition dans la salle de l'_Ours vert_. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses compagnons appartinssent à l'élite de la société. Du moins, ils dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec le grand monde. C'était, pour tout dire, des amas de guenilles suant le vice et la débauche: l'état-major--comme disait la Baleine--faisait mal augurer de l'armée tout entière, car jamais vagabonds et voleurs, misérables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.
Une exception, cependant: le dernier entré, Muflier, était vêtu d'une longue redingote de couleur olivâtre qui lui pendait aux talons; des brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bombée, tandis que sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe à la mode. Un chapeau très-haut, d'un feutre gris, allant en s'évasant au sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur phénoménale. A la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, terminé par une pomme en corne. Les autres étaient à peine couverts de mauvais bourgerons ou de vestes trouées. Les pantalons élimés tombaient en franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds malpropres. Cette honorable société, à l'exception de Muflier, s'attabla bruyamment.
--Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?
--Faut causer! répondit Douze-Francs, qui devait ce surnom à une affaire très-délicate--assassinat et vol--qui lui avait rapporté douze francs et douze ans de travaux forcés.
--Qu'est-ce qui commence? dit La Curée.
Il y eut un instant d'arrêt. Les orateurs semblaient manquer. Mais Muflier, qui était resté debout, appuyé au comptoir et jetant à la Brûleuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa houppelande, poussa quelques hum! hum! de préparation, exécuta avec son rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une voix de stentor:
--Vous êtes tous un tas de... mauviettes!
--De quoi! de quoi! des manières! fit le groupe.
Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait d'énormes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable, qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux à fleur de tête.
--J'ai dit mauviettes, répéta-t-il en laissant retomber son rotin sur la table.
Maloigne, qui était petit et malingre, faillit se laisser glisser à terre. Maloigne était l'admirateur-né de Muflier, quelque chose comme le joueur de flûte antique. Pour lui, Muflier et sa redingote représentaient l'idéal de la beauté mâle. Seulement Muflier lui faisait peur.
--Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Curée. On s'explique sans crier!
--Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui affectionnait cette forme interrogative à deux tranchants.
--Quand vous voudrez arrêter votre grelot, fit Muflier, ça me fera plaisir!
--Faut retirer mauviettes!
--Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah çà! continua l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que vous croyez avoir affaire à un imbécile?
--Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.
--Où veux-tu en venir? demanda Goniglu.
--Où? voilà... vous avez peur!
--Peur! nous! Ah! par exemple!
--Vous avez un _trac_ du diable! Hier soir, tout feu, tout flamme! C'était à qui parlerait le premier! Le maître par ici, le maître par là! Vous débitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus ça, et vous _canez_...
--C'est pas vrai! cria Goniglu.
--Vous canez! répéta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous traîne jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si le _singe_ avait été là, tu ne serais même pas entré.
Un sourd grognement répondit seul à cette interpellation directe.
--Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...
--Oh! pour ça, non! soupira Maloigne.
--Je vais carrément dire à môsieu le Bisco que ça ne peut pas durer plus longtemps.
Il était vrai que les dignes associés tournaient à chaque instant la tête vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de nommer ne survenait pas à l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier commençait à les gagner.
--Non! ça ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que ça finisse... et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!
--Non! non!
--Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux s'écarquillaient comme pour mieux embrasser les beautés multiples de Muflier.
--Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit Goniglu.
--Eh bien! proféra solennellement Muflier, depuis quand les Loups passent-ils leur temps à se croiser les bras et à regarder passer l'eau sous les ponts? Comment! voilà plus de deux mois que celui que vous avez élu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!
--On crève de faim!
--On est tout nu!
--On se rouille!
--C'est ça! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur son auditoire un regard circulaire et satisfait.
--Qu'est-ce que c'est qu'un général qui laisse ses soldats sans ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a là-dessous quelque manigance! Môsieu le chef des Loups s'est lancé dans le grand, il travaille dans la haute, il tripote dans le doré... tandis que nous, nous traînons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, ça n'est pas régalant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...
--Pour ça, ils sont loin!...
--Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par jour, comme à des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions voulu être ouvriers, est-ce que nous serions Loups?
--C'est vrai! c'est vrai!
--Nous sommes des associés, et il nous faut une part des bénéfices.
--Une grosse part.
--Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des bénéfices, et pour qu'il y ait des bénéfices, il faut qu'on travaille...
--Oui! oui!
--Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je déclare que ma dignité s'oppose à ce que je touche un salaire, comme un misérable mercenaire.
--Bravo! moi aussi.
--Je déclare que mes intérêts souffrent, que la stagnation des affaires me cause un préjudice énorme, et je veux que ça change.
--C'est ça! il faut que ça change!...
--Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carrément nos conditions.
Cette proposition, en dépit de l'enthousiasme croissant, jeta un léger froid dans l'assistance. Mais Muflier était trop bien lancé pour s'arrêter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le commencement de ce mémorable entretien, était resté auprès du comptoir dans une attitude quasi indifférente, se rapprocha du groupe en écoutant attentivement.
--Il n'y a pas à tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.
--Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout à coup.
--Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah çà! est-ce que par hasard nous n'avons pas fauché le pré et mangé la gourgane aussi bien que lui?...
--Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et ça n'est pas sa faute si vous avez mangé tout ce que vous avez gagné...
--Fallait peut-être faire des économies pour faire plaisir à môsieu, articula la voix glapissante de Goniglu.
--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.
--Ce que nous voulons, ma petite Baleine, répliqua Muflier, dont la voix prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous existons...
--Sinon?...
--Sinon nous verrons ce que nous avons à faire... ça ne te regarde pas...
--Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...
--Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous êtes si malins, faites vos affaires vous-mêmes...
--Et qu'est-ce que vous deviendrez?
--Voilà-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne.... Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus de maître...
--Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec colère, vous êtes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tiré de prison, toi, Goniglu? c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aidé à brûler la politesse aux gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!
Un murmure sourd répondit à ce plaidoyer.
--Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant solidement sur ses énormes jambes. Tous ne m'empêcherez pas de parler. Sans lui, vous n'êtes rien que des imbéciles et des brutes... Au coup de Neuilly, c'est lui qui vous a sauvés au moment où vous alliez être cernés par la _rousse_. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous étiez fichus. Et voilà ces messieurs qui font de la rébellion!
--Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!
--Parce que je vous dis vos vérités!... Vous n'êtes bons à rien, qu'à aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni coeur ni tête!
--Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait glissé sa main dans sa poche.
--Et c'est toi, Muflier, qui prétends sans doute prendre la direction de la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et qui détalera à la première alerte!...
--Ah! tu m'appelles lâche! grinça Muflier.
Livide de rage, le bandit tenait à la main son couteau tout ouvert. Il le leva sur Dioulou.... Mais au même instant, le couteau, violemment arraché, roula sur le plancher.
--Malédiction! cria Muflier.
--Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les deux bras croisés, regardait en face son féroce adversaire.
C'était Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'était dressé sur ses pieds, et, voyant Dioulou traîtreusement menacé, s'était jeté sur Muflier.
--Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient avec une convulsion de rage. Je vas rien te découdre!
Il se rua sur Jacquot. Mais déjà la Baleine l'avait saisi à la gorge. Si Dioulou était vigoureux, Muflier, fortement musclé, ne lui cédait en rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi par derrière en criant:
--Faut les laisser faire! Pas de tricheries!
Les deux hommes s'étreignant, poitrine contre poitrine, les bras enlacés, luttaient avec une énergie formidable. Une première fois, à une secousse violente, ils se séparèrent, puis revinrent l'un sur l'autre, les poings en avant. On entendit résonner leur thorax sous les coups. Tout à coup, le bras de Dioulou se détendit avec la roideur d'un ressort d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misérable poussa une sorte de rugissement.
--As-tu ton compte? fit Dioulou.
Mais la voix s'arrêta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un coup de tête à la poitrine. Alors le combat prit un caractère effrayant. Les deux colosses, en proie à une rage furieuse, s'étaient saisis de nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secoués, semblaient n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs têtes congestionnées les yeux sortaient, comme prêts à sortir de leurs orbites.
--Hardi! Muflier! criaient les autres.
Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Déjà, cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de sa poitrine; ses reins pliaient. Mais à ce moment la porte s'ouvrit violemment; un juron formidable retentit, et, en même temps, deux mains se rivant à l'épaule des lutteurs les séparèrent les arrachèrent pour ainsi dire l'un de l'autre et les repoussèrent contre les murailles opposées.
--Le singe! crièrent les spectateurs de la lutte.
La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire indiscuté. On eût dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a déjà reconnu), ces deux êtres énormes ne fussent plus que des enfants. Déjà Muflier, la tête baissée, épuisé de fatigue, courbait la tête et cherchait à éviter le regard de Biscarre. Quant à Biscarre--que les Loups désignaient sous le nom de Bisco--on n'eût certes pas reconnu en lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il était redevenu le forçat, ignoble, avec sa blouse rapiécée, son pantalon dentelé, la casquette à visière plate, les mèches de cheveux pendantes sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bête fauve, il y avait comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et pâles s'échappait une lueur sinistre. Les bandits--depuis Goniglu le Malin jusqu'à Maloigne, le courtisan de Muflier--avaient perdu leur assurance.
--Dioulou, ici!... fit Biscarre.
Le colosse s'approcha, pliant les épaules, dans l'attitude d'un chien qui craint d'être battu.
--Muflier, ici!...
Il y eut dans les yeux de Muflier une dernière révolte, mais, sous le regard de Biscarre, il se courba à son tour et obéit.
--Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.
Tous deux gardèrent le silence.
--Je veux que vous me répondiez. Allons! plus vite que ça!
--Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de toi.
--Oh! c'est vrai... mais pas tout à fait, répliqua l'autre, qui évidemment avait perdu toute son éloquence.
--Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous l'honneur, maître Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre confiance?
Certes, si Muflier eût été seul, il n'est pas douteux que, sans la moindre explication, il se fût rendu à merci. Mais ses complices, étonnés, disons plus, dégoûtés de ses hésitations, commençaient à se pousser du coude et à ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de fermeté:
--Ces messieurs m'avaient chargé de vous exposer quelques observations...
--Hein?
Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occupé à bourrer sa pipe. Douze-Francs se gratta vivement l'épaule. Maloigne ramassa son mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait disposé à accepter la part de responsabilité que leur offrait si gaillardement Muflier.
--Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.
--Oh! presque rien... des vétilles! fit légèrement Muflier.
--C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-là prétendent que tu es un mauvais chef... et ne veulent plus de toi.
--Ah bah! et qui veulent-ils choisir?
--Parbleu! M. Muflier.
--Tiens! mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, cela, fit Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas fâché moi-même de me débarrasser du pouvoir... il me pèse. J'ai bien quelques affaires à terminer, mais je m'en chargerai seul.
Il y eut un murmure de protestation douloureuse.