Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 16

Chapter 163,857 wordsPublic domain

»Travailler! il était bien question de cela. Parfois, je barbouillais à la hâte quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim, et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais offrir au Ténia.

»Car déjà on la nommait ainsi.

»L'Anglais qui m'avait pris ma maîtresse avait promptement compris quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et, désespéré, il s'était tiré un coup de pistolet dans la tête.

»Je crois qu'il a survécu à sa blessure.

»Dire comment j'ai vécu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chassé, et alors mes amis me prenant en pitié, m'entraînaient dans le monde, espérant que cette diversion me sauverait de moi-même. Rien! c'était comme la tache de sang de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas à effacer.

»Je passais les nuits devant son hôtel, épiant aux fenêtres de sa chambre un rayon de lumière, une ombre.

»Je n'avais pas de pain, j'étais devenu une sorte de mendiant famélique qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui qui tuait en moi la conscience et l'honneur.

»Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon âme avec un épouvantable cynisme!

»Quand des mois s'étaient passés, quand je commençais à désespérer et que peut-être une lueur de raison allait jaillir en moi, on eût dit qu'elle devinait ce prochain réveil; alors elle m'appelait.

»Tantôt, quand, stupide et rougissant de moi-même, je me trouvais sur le passage de sa voiture, elle s'arrêtait brusquement et m'appelait; j'accourais, courbé comme un valet, et alors, avec un éclat de rire, elle repartait au galop de ses chevaux.

»Et j'étais presque heureux qu'elle m'eût reconnu, fût-ce même pour m'insulter.

»Ou bien, dans la mansarde où j'avais dû me blottir, comme un fou dans un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:

«Viens!»

»Et j'obéissais à cet appel... elle me recevait et me disait:

»--Tu ne t'es pas encore tué!... décidément, tu es si lâche que je t'aime!

»Et avec quel art infernal elle se plaisait à m'abreuver d'humiliations! Comme elle arrachait un à un de ma conscience chaque sentiment encore résistant!

»Ces bijoux, que ma mère m'avait confiés et que ma parole aurait dû me rendre sacrés, je les donnai à cette femme, qui, sous mes yeux, s'en para pour aller au théâtre avec son amant.

»Et encore me dit-elle:

»--Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.

»Le dégoût me monte aux lèvres quand je plonge par la pensée dans cette fange, où je ne me débattais même plus.

»Quand, pour la dernière fois, elle me mit à la porte comme un laquais, j'attendis longtemps, espérant encore un de ces caprices odieux qui me rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu à peu je me sentis envahi par un tel mépris de moi-même et de cette misérable, que je me condamnai.

»Vous savez le reste.

»Tombant de degré en degré, roulant sur cette pente où les désespérés vont vite, j'avais tout négligé, tout oublié... et mes ardeurs de travail et mes espérances de succès.

»J'avais d'abord demandé à l'ivresse l'oubli fiévreux, j'avais bu de l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exaspérer ma douleur.

»Parfois, j'avais tenté de ressaisir mes pinceaux; les êtres qu'évoquait mon imagination n'étaient que des spectres.

»Et la misère venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras qui étouffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs délabrés criaient, par toutes leurs lézardes, les tortures de la pauvreté, je me sentais glacé. En vain, je faisais appel à mon courage, à toutes les exhortations du passé. Il m'était impossible de me dominer. En dépit de moi, cette femme me tenait comme ces stryges des légendes qui embrassent et emportent les enfants!

»A mon coeur montaient le dédain, le mépris de mon être. A quoi étais-je bon? A quoi étais-je utile? De mon père je ne savais rien. Ma mère, je l'avais tuée, car c'était pour moi et à cause de moi qu'elle était morte!

»Alors, inutile aux autres et à moi-même, je n'avais plus qu'à disparaître.

»Ce qui me décida fut ceci. Une dernière fois je m'interrogeai, la question était ainsi formulée:

»--Si le Ténia t'appelait, irais-tu?

»Voyez, je disais déjà le Ténia, c'est-à-dire que j'acceptais la renom monstrueux qui s'attachait à cette femme.

»Le Ténia! c'est-à-dire cette mucosité sinistre et rampante qui s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les anéantit, qui de l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, détruit l'énergie...

»Le Ténia! épouvantable étrangeté devant laquelle hésite encore la science:

»--Si elle t'appelait, irais-tu?

»Et je répondais:

»--Oui!

»Alors il fallait en finir avec moi-même.

»Je me décidai.

»Je me condamnai à mort.

»Oh! la terrible journée qui précéda l'acte suprême! Comme, dans la vitalité de ma jeunesse, j'essayai encore de me défendre! comme je voulais me rattacher à la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus indulgent pour mes turpitudes!

»Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre ignominie.

»Et ce jugement que j'avais porté contre moi-même, je me dis qu'il fallait l'exécuter.

»Pourtant, je m'en souviens maintenant, à l'heure dernière, une vision éblouissante passa devant mes yeux.

»Oui! où donc était-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut un éclair, il me sembla que si je l'avais rencontrée plus tôt, je serais devenu un homme!

»Bah! c'était quelque nouveau mirage décevant mon âme affolée!

»Vous savez le reste!

»Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauvé, vous qui avez droit à scruter les replis les plus profonds de mon âme...

»Jugez-moi...

»Seulement, écoutez bien.... J'ai été assez franc, j'ai fait assez bon marché de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma parole!

»Depuis l'heure où j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble être revenu de deux années en arrière. Non, tout ce que j'ai dit n'existe plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est éveillé, en qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probité.

»Si je vous ai bien compris, vous vous êtes dévoués à une oeuvre grande et généreuse; vous vous êtes constitués, au milieu de cette société égoïste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.

»Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fidèle, je combattrai à vos côtés.

»Dans cette armée du bien, dont vous m'avez révélé l'existence, je prendrai--si vous le voulez--le poste le plus humble ou le plus dangereux.... Toutes mes énergies d'homme se sont réveillées à votre appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi à l'épreuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arrêt.»

Martial se laissa retomber sur son siége, épuisé par les angoisses de cette confession, où s'étaient déroulés ses plus amers souvenirs. Peu à peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'étaient laissé eux-mêmes entraîner par ce récit, où la faiblesse humaine parlait si haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Tous s'absorbaient dans leur pensée, et peut-être se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions. Enfin, Armand de Bernaye se leva.

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le récit de Martial, vous avez entendu encore la requête qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous reste à faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa conscience, et se demande si l'homme qui fait appel à nous est digne de se dévouer à l'oeuvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-mêmes. Donc, pas de fausse fierté, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non, avons-nous, à notre tour, le droit, en nous confiant à lui, de lui livrer les secrets de notre association? Notre réponse, vous le savez, doit être ainsi formulée: _Oui_, _non_, ou bien, pour troisième terme: _Épreuve_.

Armand se tourna vers Martial.

--Si nous décidons qu'il y aura épreuve, ceci signifiera que nous avons besoin de nouveaux gages avant de vous admettre à titre définitif dans nos rangs. En ce cas, vous ne connaîtrez ni nos noms ni nos visages. Nous vous imposerons une tâche, et c'est seulement lorsqu'elle sera remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre frère.

--Quelle que soit votre décision, dit Martial, je l'accepte. Je comprends moi-même que la faiblesse d'âme dont j'ai fait preuve vous peut mettre en défiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la douleur et du remords, la volonté sort plus vigoureuse et plus résistante....

Armand l'interrompit d'un geste.

--Nous vous avons entendu: il nous reste à vous juger. Sachez encore que toute décision réclame l'unanimité des voix, en ce qui concerne l'affirmation ou la négation. Pour l'épreuve, une seule voix suffit pour l'imposer.

Il se fit un grand silence.

--Martial, reprit bientôt M. de Bernaye, chacun de nous, après avoir consulté sa conscience, va faire connaître sa décision devant vous.

Martial inclina la tête. Il était pâle d'angoisse.

Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:

--Oui.

--Oui, dirent à leur tour chacun des frères Droite et Gauche.

--Oui, répéta Armand.

Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put réprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la salle tendue de noir, il n'avait pas remarqué que l'un de ses juges fût une femme.

De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:

--Épreuve!

Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot équivalait à une condamnation sans appel. Il eut froid au coeur; il croyait qu'une main inconnue le rejetait dans l'abîme où il s'était si longtemps débattu.

--Ah! qui que vous soyez, s'écria-t-il, révoquez cet arrêt. Croyez en moi! il me tarde de commencer l'oeuvre de réhabilitation.

--Et ce sera quand vous le voudrez vous-même, reprit la marquise. Si le mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tombé aussitôt de mes lèvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence à nos destinées, il vous reste une tâche à remplir.

--Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je suis digne de vous.

--Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oublié votre mère. Voilà ce que mon coeur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons même plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le répète, que d'effacer de votre coeur, fût-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait poussé l'esprit de dévouement et de sacrifice à ses dernières limites.

Les larmes montaient aux yeux de Martial.

--Vous avez donc oublié, Martial, continua la marquise, qui songeait, elle, à ce cher petit être que Biscarre avait arraché de ses bras, vous oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du coeur de sa mère, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de nouveau dans la mêlée humaine, avant de faire abandon de votre volonté, avant enfin d'être le digne soldat du bien, voici l'épreuve que je vous impose...

--J'écoute! fit Martial oppressé.

--Vous partirez aujourd'hui même, tout à l'heure. Vous irez dans cette ville où votre mère vous a béni pour la dernière fois.... Là, vous vous arrêterez; vous marcherez vers l'humble cimetière où dort la pauvre femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous lui direz: «Mère! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui pardonner... et te demande si, dans la sincérité de sa conscience, il est assez fort pour se mêler à la lutte humaine.» Alors, dans votre coeur, une voix s'élèvera. Ce sera celle de la généreuse créature qui vous a tout donné jusqu'à la dernière goutte de son sang... et cette réponse dictera la mienne.... Si, courbé sur cette pierre glacée, vous vous sentez béni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frère et un soldat du droit!

--Ah! merci mille fois d'avoir conçu cette pensée! s'écria Martial. Oui, vous avez raison, je dois retremper mon âme à cette source de toute bonté et de tout amour!...

--Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connaître le lieu où vous avez été conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes. Ne prononcez pas une parole. Le conducteur vous reconnaîtra sans que vous lui parliez. Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent nécessaire à votre voyage....

A ces mots, Martial ne put réprimer un geste de protestation involontaire.

--Voyez, reprit Armand, voici que déjà le vain orgueil reprend sur vous son empire. Vous êtes libre encore de refuser, si vous vous trouvez humilié de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frère les ressources qui vous manquent.

--Non! pardonnez-moi! fit Martial.

--Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possède plus rien en propre. Tout à tous, ceci est notre devise.

--J'obéirai.

--Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux pèlerinage... dans trois jours donc, vous vous retrouverez à Paris. Vous retournerez dans votre chambre, et là vous trouverez un billet qui vous indiquera ce qu'il vous reste à faire. Si la voix de votre mère a troublé votre coeur et n'a pas éveillé en vous un de ces échos qui sont une révélation, alors déchirez ce billet, et que tout ce qui s'est passé aujourd'hui soit à jamais oublié... sinon, venez à nous, et dès lors vous serez associé à notre oeuvre.

Martial étendit la main:

--Sur le souvenir de ma mère, par mon père qui peut-être réclame vengeance, je vous jure d'être à mon poste dans trois jours.

--Allez, Martial, nous vous attendons....

Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre où il avait passé la nuit. Là, un léger repas était préparé. Sur les instances de Lamalou, Martial consentit à réparer ses forces. Bientôt ses yeux se fermèrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint à lui, il se trouvait devant l'hôtel de Nantes, se demandant si tout ce qui s'était passé n'était pas un rêve. Mais la chaise de poste était là. Dès qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui désigna la voiture, dont la portière se referma sur lui.... Et les chevaux, brûlant le pavé, s'élancèrent vers la barrière.

X

A L'OURS VERT

--Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a des _émoss_?

Deux renseignements: A l'époque où se passent les faits que nous racontons, l'abréviation des mots était dans toute sa floraison argotique. On disait les _Funamb_ pour les Funambules, le petit _Laz_, pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le café du _caf_, et le bouillon un _ordin_, du mot ordinaire.

Les termes métaphysiques n'avaient pas échappé à la contagion: «En v'la une vraie _rigol_,» pour rigolade, «est-il _bass_!» pour est-il _bassinant_ (ennuyeux)! _émoss_, pour émotion.

Second détail:

Voici où et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de citer étaient prononcées. Auprès des halles, derrière les ignobles échoppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'était à la place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux amants du passé les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons branlantes et penchées abritaient ces bouges, réservés en apparence aux maraîchers et aux travailleurs du carreau, mais en réalité envahis par tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au pied d'une de ces bâtisses, menacées par le marteau des démolisseurs et toutes prêtes à tomber d'elles-mêmes si on ne se hâtait de les jeter à bas, une boutique à carreaux sales, formés de vitres verdâtres, barbouillées de craie, portait cette enseigne:

_A l'Ours vert_.

Au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de tôle, fichée par quatre clous, représentait je ne sais quelle forme hétéroclite d'animal que le propriétaire de l'établissement affirmait être un ours, et qui, par un caprice singulier du peintre, était d'un vert que nous pourrions qualifier d'ardent. L'ours était dressé sur ses jambes de derrière et, le museau levé, paraissait se livrer à quelque sarabande qu'un ours qui se respecte n'eût jamais esquissée.

Voilà pour l'extérieur. Entrons. C'est un long boyau, divisé en deux rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immaculée de sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehaussées d'une couche de graisse noirâtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si peu de bonne volonté qu'on y voulût bien mettre, l'apparence d'une toile vernie. Justement à côté de la porte d'entrée, un comptoir recouvert d'une plaque de zinc, encombré de bouteilles, de brocs, avec son évier percé d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinçures de verres vidés. Derrière le comptoir, une grosse femme, aux allures masculines, aux lèvres moustachues, à l'oeil rougi. Nous disons à l'oeil rougi au singulier, par cette raison que cet oeil est unique, l'autre disparaissant sous la paupière fermée. Que si nous nous obstinions à vouloir approfondir ce mystère, nous apprendrions que la maîtresse de l'_Ours vert_, connue sous le surnom de la Brûleuse, a jadis soutenu quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'après une condamnation sévère, elle a assez peu respecté les arrêts de la justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le verra tout à l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et corpulence énormes, traits boursouflés, nez épaté, bouche lippue, oreilles gigantesques, tels étaient les traits du personnage qui, jadis, attendait dans les gorges d'Ollioules le forçat Biscarre; tel était aujourd'hui Diouloufait, que les habitués de l'_Ours vert_ avaient baptisé d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'était toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt années passant sur ce masque de chair y avaient creusé des rides profondes, et les cheveux embroussaillés étaient presque gris. En ce moment, la Baleine venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprès d'un homme qui, la tête dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa présence.

--Voyons, mon petit _gosse_, reprit la Baleine, faut pas se faire du tintouin comme ça. V'là-t-il pas! pour une méchante histoire de quatre sous!...

L'autre ne répondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et s'adressant à la Brûleuse:

--La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....

On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne présentons pas les manières et le langage comme un modèle à suivre dans les familles, un épouvantable mélange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait--comme disait Diouloufait--la... bouche à quinze pas.

--Pourquoi faire? fit la Brûleuse.

--Est-ce que ça te regarde?

--Un peu, qu'ça me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-là!...

--Ça, ça n'est pas ton affaire.

--Mais si vous voulez tant que ça vous en débarrasser, vous feriez bien de le _suriner_ une bonne fois....

La Baleine cligna de l'oeil et tapa amicalement sur l'épaule de la grosse femme:

--Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma p'tite, y a temps pour tout.

--N'empêche que je trouve pas bien de lui détruire l'estomac comme ça. Vois-tu, Dioulou, tu m'as donné une _gastrique_, que quelquefois j'en crie.

--Oui, mais toi! tu es une faible créature.

La Brûleuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible chevauchement de dents jaunâtres ou noires _s'esbattant_ entre ses mâchoires.

--Écoute, reprit-elle, ça n'est pas tout ça. Mon petit Diou, il faut que tu me dises pourquoi vous démolissez ce moucheron-là, à petites doses, au lieu d'en finir, là, comme des gas, d'une seule fois!

Dioulou regarda autour de lui avec inquiétude:

--Tais-toi! et coupe-toi la langue plutôt que de _sottiser_ comme ça; tu sais bien que je suis pas le maître.

--Ah! oui, y a l'autre! En v'là un qui me fait peur, moi qui suis pas poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur... mais celui-là! brrr! rien que d'y penser, ça me fait froid dans le dos.

--Alors t'occupe pas du petiot!

--C'est l'autre qui veut?...

--Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas à barguigner.... Donc, t'en mêle pas... tu me ferais avoir du désagrément, et donne-moi le poivreau...

--Le v'là! mais attends!

La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et, prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:

--Maintenant, prends...

--Oh! la Brûleuse!... tu vas te faire mal!...

--Allons donc!... Ça m'a brûlé le _sophage_, et maintenant, y a plus que ça qui me soulage.

Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer sa langue et remit la bouteille à Dioulou, qui, chargé en outre de deux verres, se dirigea de nouveau vers la table, où celui que la Brûleuse appelait le _moucheron_ était resté dans la même attitude. Dioulou posa bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur l'épaule de son compagnon, une première fois sans succès, mais au second choc, l'homme leva la tête. C'était un singulier personnage, en ce sens que l'on s'étonnait malgré soi de le rencontrer en pareil lieu et en semblable société. Il devait avoir vingt ans à peine: ses traits, abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces évidentes, étaient d'une délicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et couverts de longs cils, éclairaient un front blanc et bien modelé; les cheveux noirs, légèrement bouclés, se groupaient symétriquement sur les tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez, aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombragée par une moustache noire et encore peu fournie, avait une fraîcheur, une jeunesse qui contrastaient avec le teint trop pâle, sur lequel apparaissaient aux joues des teintes marbrées.

--Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de trinquer un brin avec papa?...

Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il eût éprouvé quelque difficulté à le reconnaître.

--Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.

--Comme tu dis ça, petiot!... On dirait que ça te chagrine de voir ta vieille Baleine?...

--Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels rêves!... oh! quels beaux rêves je faisais!...

--Bah! les rêves, c'est des bêtises!... faut mieux boire.

Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot. Celui-ci l'écarta doucement.

--Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...

--Oublier quoi?

--Mon rêve!

--Ah çà! il est donc bien rigolo.... Sacredié! moi, quand je rêve, c'est toujours qu'on me mène là-bas, à la barrière Saint-Jacques... et puis, on fourre ma tête dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'où on éternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas drôle du tout.... C'est pour ça que j'aime pas les rêves....

Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la tête levée, il semblait, de son regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision à peine effacée...

--Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme ça.... Qu'est-ce que t'as vu?...

Jacquot tressaillit.

--Vous ne comprendriez pas!...