Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 15

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»--Donc je me suis donnée à vous qui, croyant à mon amour, avez résumé dans cette toile tout ce que la nature vous avait départi de force et de talent... je voulais cela, et je suis arrivée à mon but. Quel était ce but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui haïssent les banalités de ces passions fiévreuses dans lesquelles vous autres, naïfs, croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux être riche, je veux être grande, je veux être reine; je veux, par ma beauté, par cette perfection physique qui vous affole, conquérir toutes les puissances humaines.... Je n'ai pas de coeur... j'ignore même ce que veut dire ce mot. Quant à l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de l'éprouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma mère est morte de douleur, après avoir été abandonnée par l'homme auquel elle avait dévoué toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-là, j'ai compris la vie. Ne supposez pas que je veuille ici copier ces héroïnes dramatiques qui ne rêvent que vengeance... je ne cherche pas à venger ma mère.... Sa mort a été un enseignement... j'en profite, voilà tout!

»Elle parlait sans colère, sans amertume, sans que dans cette effroyable confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de plomb brûlant, sa voix ne s'élevât ni ne faiblît.

»Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon coeur qui saignait--vraiment ces folies sont criminelles!--je la contemplais toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi:

»--Qu'elle est belle!

»--Vous êtes intelligent, continuait-elle, toujours calme, toujours impassible, vous me comprenez, n'est-ce pas?... Me sachant belle, je voulus que cette beauté fût connue, admirée. Il me répugnait de gravir un à un les échelons qui devaient m'amener aux sommets qui étaient mon but.... De vous j'ai fait un peintre... je vous ai en quelque sorte échauffé de cet amour qui vous a tué... l'étincelle a jailli, et maintenant je vous dis: Je ne vous aime pas! je ne vous appartiens pas! je suis libre de moi-même, et lord S..., qui est venu hier et qui m'attend, est mon amant!

»--Misérable!

»Je bondis vers elle, les poings levés, avec un rugissement.

»Elle avait croisé ses deux bras sur sa poitrine, la tête haute, sans forfanterie cependant; elle savait bien que je ne la frapperais pas, que je ne la tuerais pas. Et mon bras retomba inerte, et des larmes désespérées jaillirent de mes yeux. J'avais entendu cela, elle m'avait souffleté de ses aveux insolents et cyniques, et cependant je ne l'écrasais pas comme un reptile.

»Elle n'avait pas fini d'ailleurs, et tandis que je retombais fou, stupide, j'entendis encore sa voix dont le diapason ne s'était même pas modifié:

»--Vous comprenez que lord S... ne peut pas laisser entre vos mains cette toile qui prouve les liens qui vous ont uni à moi. C'est pourquoi il me faut ce portrait, et ce que vous avez refusé hier, je veux que vous l'acceptiez aujourd'hui.

»Ah! quelle épouvantable scène, et l'humanité peut-elle descendre aussi bas? Je priai, je sanglotai, je me traînai à ses pieds, je lui criai mon amour avec toutes les folies de la passion forcenée.

»Et comme toujours, hautaine et sûre d'elle-même, elle me répétait ce mot: Je veux!... je courus à mon bureau, je saisis une plume et traçai quelques lignes.

»--Si tu le veux, m'écriai-je, ce tableau, je te le donne!

»--A quel prix?»

A ce moment Martial s'arrêta encore. La honte le tenait à la gorge.

«Lorsque Isabelle sortit de chez moi, reprit-il après un silence, je lui avais vendu ce tableau qu'elle m'avait payé... du même prix qu'elle allait payer à son amant les enivrements du luxe et de la fortune.

»La porte se referma sur elle.

»Alors vint la honte! la première que j'eusse ressentie et qui est la plus horrible de toutes.... J'avais conscience de mon infamie, et, chose effrayante, je ne me repentais pas!

»Lorsque j'avais entendu le froissement de sa robe glissant sur l'escalier--alors qu'elle courait vers lord S... qui l'attendait--j'étais tombé à genoux comme pour baiser encore les traces de ses pas.... Quand je me redressai, je vis à quelques pas de moi un point blanc qui attira mon attention... une sorte d'attraction involontaire m'entraîna de ce côté... j'étendis les mains!...

»C'était la lettre de ma mère... de ma mère que j'oubliais... de ma mère qui aurait frémi de désespoir si elle avait vu le front pâle de son fils déshonoré...

»Cette lettre, je la pris entre mes doigts et je la regardai longuement; par un mouvement instinctif, je l'approchai de mes lèvres, mais je l'écartai vivement... Non, ces lèvres n'étaient pas dignes de toucher ces lignes tracées par la mère honnête...

»Je n'osais pas même briser le cachet. Il me semblait que de ses plis allait sortir une malédiction!

»--Allons! fis-je avec un frisson...

»Et la lettre se déploya sous mes yeux.

»Ah! la foudre fût tombée sur ma tête, que je n'aurais pas été frappé d'un coup plus terrible.

»Cette lettre contenait ces mots, écrits d'une main tremblante:

«Mon enfant, mon Martial, viens vite... nous sommes perdus et je meurs!»

»Je me redressai hagard. Non! je m'étais trompé; j'avais mal lu; ce n'était pas possible. Quoi! pendant que cette misérable femme... ma mère était là-bas, seule, désolée, qui souffrait, qui pleurait, qui mourait...

»Infâme que j'étais!...

»Que signifiaient ces mots: Nous sommes perdus!... Qu'importe! il n'y avait pas à hésiter, il fallait partir, partir sans perdre une minute!... Eh bien, le croiriez-vous?... le fils ingrat eut besoin de toute sa force pour ne pas attendre... attendre quoi?...

»Attendre que peut-être l'autre revînt encore! l'autre, la courtisane! celle qui m'avait cent fois répété:

»--Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!

»Celle qui m'avait dévoilé toute la vénalité de son coeur.

»Oui, j'attendais encore cette misérable, tandis que ma mère, qui s'était tuée pour moi, se tordait les mains et m'appelait! C'est hideux!... mais je me confesse... et j'étais ainsi oublieux du bien et rivé au mal...

»Et le combat fut long, douloureux.... Je n'en suis que plus coupable. Encore je ne savais rien...

»Il me restait quelque argent. J'avais touché, quelques jours auparavant, le trimestre de la pension de six mille francs--je ne sais comment elle avait fait, la chère martyre--que me servait ma mère...

»Je courus à la poste, et, deux heures après, les chevaux m'entraînaient sur la route de la petite ville de G...

»C'est à n'y pas croire. Avant de quitter mon atelier, j'avais, dans un petit tiroir où naguère Isabelle plaçait des objets à mon usage, déposé un billet qui contenait ces mots:

«Attends-moi, je t'aime!...»

»Cependant, lorsque, lancé sur la route, à travers la nuit, j'entendis grelotter les sonnettes tintant au cou des chevaux, lorsque je me sentis environné d'ombre, il se fit en moi un singulier revirement...

»Métamorphose subite et, hélas! passagère! j'oubliai cette passion qui me tenait à l'âme comme un bandit saisit un passant par le cou, et tous mes souvenirs affluèrent à mon cerveau, retraçant une par une les scènes du passé...

»Je revis mon père qui, d'un pas lent, baissant son front chargé d'étude, regagnait son cabinet après nous avoir donné, à ma mère et à moi, le baiser d'adieu. Il s'enfermait et je savais qu'il travaillait, toute la nuit, disputant au repos chaque heure, chaque minute...

»Mon père!... Voyez à quel point la vie fiévreuse que je menais avait oblitéré ma conscience.... Je ne me souvenais même plus des dernières lettres de ma mère...

»Depuis plus de huit ou dix mois, elle n'avait plus reçu de lettres de lui. Où était-il? elle l'ignorait. Elle supposait seulement qu'il s'était enfoncé dans les terres, sur les confins de la Chine, et que les communications manquaient.

»De ses angoisses, elle ne disait rien. Et moi, tout entier saisi par l'engrenage qui devait arracher un à un les lambeaux de mon être, je ne devinais rien!...

»Mon père ne pouvait être, lui--forte et probe nature--soupçonné d'égoïsme et d'oubli... les pays qu'il parcourait étaient pleins de périls pour les Européens, menacés par des maladies inconnues, par cette haine brutale des peuplades sauvages qui ignorent et redoutent à la fois. C'était étrange. Tandis que mon oeil à moitié fermé suivait sur la route le sillage des lanternes qui couraient et dont le reflet rougeâtre tremblotait sur les arbres, je me sentais revivre dans mes anciennes sensations du passé.

»Et alors je croyais lire en traits de feu, inscrits sur les panneaux de la chaise de poste, les mots qu'avait tracés la main de ma mère:

«Viens! nous sommes perdus! je meurs!»

»Plus vite! plus vite! Ah! que ces chevaux étaient lents! Je me penchais hors de la voiture et j'offrais au postillon des poignées d'or. Le fouet claquait. Les chevaux bondissaient, ayant l'écume au mors.... Plus vite!... plus vite!... que j'échappe à la crainte, au remords qui me tenaillent!... Le remords! oui, je me disais que chaque baiser donné par moi à l'impure, à l'infâme, avait tué ma mère.

»Oh! comme ce fut long!... Quelles rages je dus dévorer!... Alors que j'eusse voulu voler plus vite que le vent, une roue cassait... ou bien c'était le postillon qui était ivre... ou bien un cheval qui boitait. En vain je priais, je payais, c'était long, effroyablement long. Car maintenant une vision persistante obsédait mon cerveau.

»Ma mère... morte!

»Enfin le troisième jour, à l'aube, j'aperçus le bout du faubourg. C'était la ville où s'était passée mon enfance, insoucieuse et choyée!... Ah! vrai! en ce moment, j'oubliai Isabelle, cette beauté surhumaine, cette attraction affolante... je ne vis plus que le clocher pointu, couvert d'ardoises, dont la croix découpée en plein zinc se détachait comme une double ligne sur le ciel blanc...

»Et tandis que la chaise de poste roulait entre les maisons encore endormies, je ressentais une joie d'enfant à regarder ces portes que je connaissais toutes, ces fenêtres derrière lesquelles dormaient des amis...

»Puis la voiture s'arrêta. C'était là! J'étais arrivé!...

»Le conducteur faisait vibrer sa mèche neuve à travers l'air, qu'il coupait méthodiquement.... Il me semblait, en vérité, que j'arrivais en triomphateur.

»La porte s'ouvrit. Une femme, la vieille Suzanne, que nous appelions simplement Zanne, ouvrit précipitamment la porte, et le doigt sur les lèvres, me regardant d'un oeil gonflé de larmes, dit:

»--Pas tant de bruit!... Vous voulez donc la tuer!

»Mon coeur se serra si fort que je crus que j'allais tomber.

»Mais la vieille Zanne m'avait saisi dans ses bras. Elle était forte, la brave femme, forte de cette énergie que les coeurs honnêtes retrouvent pour secourir les douleurs des autres.

»J'avais à peine le pouvoir de murmurer quelques mots:

»Ma mère... en danger!... dites... dites vite!...

»--Ah! monsieur Martial, il y a vingt-quatre heures que nous vous attendons! Comme vous êtes en retard!... Au fait, c'est peut-être que les routes sont bien mauvaises!...

»Ah! comme ces âmes droites savent vous faire rougir! Leur honnêteté naïve tombe à plomb sur vos regrets et vos responsabilités! Elle ajouta:

»--J'avais si grand'peur qu'elle mourût avant de vous avoir revu!

»J'avais perdu tout un jour là-bas! à Paris!... et j'aurais pu la trouver morte!... c'était épouvantable!... d'autant que le sens moral défaillait à ce point en moi, que je ne me souvenais plus qu'elle m'avait crié: «Viens! je meurs!...»

»La Zanne ouvrit une porte et me poussa en avant.

»Je ne sais... je vis un lit blanc... je discernai une forme vague dans l'ombre que projetaient les rideaux... et je tombai à genoux en sanglotant et en disant:

»--Maman! maman!

»Une main se posa sur mon front. Oh! comme elle était légère. On eût dit les doigts d'un être immatériel.

»--Tu vois bien, Zanne, dit une voix cassée qui semblait un souffle, tu vois bien... qu'il viendrait!

»Cet «il viendrait!...» était tout un reproche. La vieille servante avait douté de moi. J'eus peur et honte à la fois, comme si je redoutais qu'elle eût à travers la distance découvert la cause de mon retard.

»J'osai lever les yeux sur ma mère.

»Ah! quel spectacle! Cette femme, énergique et vigoureuse sous sa fragilité native, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ses cheveux blancs se collaient en bandeaux plats sur ses tempes amaigries, et son front, bombé par le retrait des lignes du visage, était éclairé par deux yeux caves, secs, brillants...

»Il n'y avait pas à douter, c'était la mort!

»--Oh! je t'en prie, murmura-t-elle, viens près, tout près, que je t'embrasse... de tout mon coeur... comme autrefois.

»Elle me prit par les deux joues comme on fait à un enfant, et sur mon front brûlant, je sentis ses lèvres froides...

»--Que s'est-il passé? m'écriai-je. Il y a longtemps que tu es malade! Pourquoi ne m'as-tu pas appelé plus tôt?

»--Chut! fit-elle, ne parle pas si fort. Ma pauvre tête endolorie est devenue bien sensible... il ne faut pas m'en vouloir!... Mais parle tout bas... tout bas...

»Elle se tourna péniblement et adressant un signe à la vieille Zanne, qui regardait à travers ses larmes cette scène douloureuse:

»--Laisse-nous, ma mie, il faut que je cause avec lui... et tu sais... je n'ai pas de temps à perdre...

»Nous restâmes seuls. Je n'osais pas interroger. J'attendais.

»--Petit, reprit ma mère (c'était ainsi qu'elle m'appelait autrefois, avant que je l'eusse quittée), petit, ouvre le petit meuble là-bas.... Oui, c'est cela... le tiroir du haut.... Il y a une lettre, n'est-ce pas?... pliée... avec le timbre de Bordeaux.... Apporte-la... mets-la sur mon lit.... Merci!... tu es toujours gentil et complaisant comme autrefois.... Ah! mon pauvre Martial!

»Je me remis à genoux auprès de son lit.

»--Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles à t'apprendre.... Il faut avoir du courage...

»--Mon père! m'écriai-je.

»Elle posa vivement sa main sur ma bouche.

»--Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te désoler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tombée par terre... même je me suis fait bien mal... parce que ma tête a porté contre le mur.... J'ai eu le délire.... C'est bien étrange, cela!... je ne comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce qui se passait dans ma pauvre tête... C'étaient des mensonges!... je te voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le délire!...

»Je baisais ses mains à pleines lèvres. Je n'avais pas l'infamie de me défendre. Pauvre, pauvre mère!

»--Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je suis sûre, je sais que je vais bientôt mourir.... Ne pleure pas.... Là!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le défends!... Écoute-moi, et promets-moi d'être bien courageux...

»--Parlez! parlez, ma mère!

»--Oui, mais je te défends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour où ton père est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les trésors de dévouement et de bonté que renfermait cette âme! Si je vaux quelque chose, c'est à lui que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voilà près d'une longue année que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu des mois entiers sans sommeil. J'étais là, seule, tendant l'oreille... car je me disais: S'il n'écrit pas, c'est qu'il revient. Hélas! le matin passait, et puis le soir, et ton père n'était pas là... Seules, tes lettres me remettaient un peu de joie au coeur. Ah! je veux te le dire, je suis fière et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon oeuvre... et quand j'ai lu dans les journaux--j'en ai fait venir exprès... pour les montrer--«notre grand peintre Martial,» alors c'était une fraîcheur qui me passait à travers le coeur. C'est si bon, l'orgueil de son enfant!

»Elle s'interrompit. Sa respiration était courte. Je ne doutais plus. La mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui échapper...

»--Mais, ton père!... qu'est-il devenu? La dernière fois qu'il m'a écrit, il était à... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le nom.... Saïgon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait au mieux, qu'il était sûr de réussir... que nous serions riches comme des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles bien.... Comme il était singulier, ce Roi du Feu!

»Et elle rit aux éclats. J'eus peur. Est-ce que le délire allait de nouveau s'emparer d'elle? Mais sa volonté fut plus forte que la maladie. Elle redevint maîtresse d'elle-même.

»--Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler de ton père.... Je ne suis pas bien effrayée... parce qu'il m'avertissait qu'il allait partir pour une expédition lointaine... pour le pays... des Khmers! Tu sais, tu as déjà entendu ce nom.... La statue qu'il avait reçue dans la caisse... tu te rappelles... c'était, nous a-t-il dit... le roi Lépreux, le dernier souverain des Khmers.... Il ajoutait qu'il était déjà allé dans ce pays... et que, de la part des indigènes... des sauvages, sans doute... il n'y avait aucun péril à redouter.... Et cependant, je n'ai plus entendu parler de lui!...

»Je crus que c'était cette inquiétude seule qui l'avait abattue ainsi, et je m'efforçai de la rassurer. Mais elle me fit signe de me taire.

»--Je te dis tout cela, continua-t-elle, veux-tu savoir la vérité? pour retarder le moment où tu apprendras la terrible nouvelle...

»--Mais, ma mère, que peut-il nous arriver de douloureux? Pourvu que mon père vive...

»--Ceci, fit-elle d'un ton fiévreux, c'est que le banquier chez lequel nos fonds étaient déposés... tu sais bien, le banquier de Bordeaux.... M. Estremoz...

»--Eh bien?

»--Eh bien, ce misérable est parti, en emportant notre modeste fortune.... Tu es complétement ruiné!...

»Sans me laisser placer une seule parole, elle continuait:

»--Tu es ruiné, entends-tu? C'est la misère pour toi. Tu n'as plus un sou. Tu mourras de faim, de froid.... Je sais bien ce que c'est. Tu es trop jeune encore pour résister à ces privations atroces.... Nous n'avons plus rien, rien!...

»Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de râle.

»Ainsi, c'était pour cela que se mourait ma mère! Ah! en vérité, je sentis tout mon être se soulever à cette pensée.... Certes, je glissais déjà sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour lui-même n'avait pas desséché mon coeur.... Que m'importait cette fortune! Ruiné! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'était pas me contraindre à lui rendre au centuple, à elle, les sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais éloquemment de travail, de succès, de gloire, de fortune, et cependant, tout à coup, je m'interrompis. Sur sa lèvre errait un sourire d'incrédulité profonde.

»--Tu doutes de moi, maman? m'écriai-je. Ah! c'est mal!

»--Bébé! va! fit-elle.

»Elle m'attira tout près d'elle, si près que ses lèvres touchaient mon oreille.

»--Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si elle eût rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aimé!... Oh! d'abord cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonnée.... Tu es si jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle. C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!

»Mon Dieu! où cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-mère aimait tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui éviter une larme... et pour qui? pour qui cette émotion sainte!... cette condescendance sublime!

»Pour cette femme qui s'était vendue, qui se vendait, qui allait se vendre sans cesse et toujours!

»--Je ne la connais pas, me dit ma mère; mais je la vois à travers toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te connais!... tu es bon juge!

»J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.

»Ce qui m'étonnait profondément, c'est que ma mère fût aussi bien instruite de ce qui se passait à Paris. Voici ce qu'elle m'avoua. Lorsqu'elle avait appris, très-indirectement, que j'avais une maîtresse, elle avait éprouvé une terreur invincible. Sans doute, cette femme allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de l'oisiveté, à la débauche, peut-être... et, sans faire part de son projet à personne, elle était venue à Paris et avait pris adroitement ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait auprès de moi, j'avais complétement renoncé à la vie que j'avais menée jusque-là. Plus de ces _parties_ entre camarades, d'où l'on revient la tête lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur. On parlait d'un chef-d'oeuvre.

»Ma mère ne voulut même pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui reprochasse de m'espionner. Et elle était repartie dans sa solitude, la chère âme, heureuse de ce que le danger par elle redouté ne fût qu'imaginaire!...

»Voilà ce qu'était ma mère!... Quant à la perte de sa petite fortune, c'était pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps déjà, sa santé était chancelante, et son énergie seule la soutenait encore; mais quand elle avait vu s'écrouler d'un seul coup toutes ses espérances, tout cet édifice de sécurité sur lequel, à ses yeux, reposait mon avenir, elle avait été saisie d'une crise terrible, à laquelle elle devait succomber.

»Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de l'agonie!... elle se préoccupait surtout de ce que j'allais devenir.

»Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'était réservées pour son entretien, elle avait encore économisé, et ce fut avec un sourire de joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse où brillaient ces dernières pièces d'or, dont chacune représentait une privation pénible.

»--Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-là te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reçus de ton père... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non, tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en défaire qu'en cas d'absolue nécessité... Il est bien entendu que je ne laisse pas de dettes, pas même le loyer de notre petite maison.... Comme je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le propriétaire, et tu peux la quitter sans avoir rien à payer... tu comprends, nous avons fait une cote mal taillée! et il a résilié le bail.

»Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle, prévoyante jusqu'à la mort!

»Quand elle comprit que la minute suprême arrivait, elle m'attira près d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie où grinçait un râle souffreteux:

»--Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton père, tu lui donneras mon dernier baiser...

»Et ses lèvres se posèrent sur mon front... et j'entendis un long soupir!

»La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et mourut...

»Voilà les enseignements que j'avais reçus! voilà la sublime éducatrice que mon père m'avait donnée!

»Et voici ce que j'ait fait...

»Six mois après, il semblait que tout cela ne fût qu'un mauvais rêve, à jamais effacé. J'étais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois, amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des laquais, par un escalier dérobé, attendant, anxieux, qu'elle fût seule...

»Cette passion malsaine s'était de nouveau emparée de moi avec l'intensité de la fièvre.