Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 14

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»Gloire! bonheur! hélas! que tout est loin de moi maintenant!

»En somme, pour le milieu où je me trouvais, j'étais riche, et je m'étais tout à coup vu entouré par cette foule de parasites qui s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme à un souverain.

»Comme, après tout, j'avais fait d'assez fortes études, j'étais supérieur à cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile à comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient chef d'école, ils se déclaraient trop heureux de se dire mes élèves; du matin au soir, ils encombraient mon atelier, où l'atmosphère était lourde de la fumée des pipes, ou aux phrases creuses se mêlait le choc des verres sans cesse remplis et plus vite vidés.

»Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au cerveau comme une liqueur frelatée, je me croyais grandi de toute la petitesse des autres...

»Cependant, par une sorte de pudeur vis-à-vis de ma propre conscience, je m'étais mis au travail.

»Tandis que les autres péroraient, étendus sur mes divans, j'étais parvenu à m'isoler au milieu de ce tapage.

»J'ébauchais une Sarah d'après la _Baigneuse_ d'Hugo. Un jour, un de mes courtisans s'approcha de la toile sur laquelle je me tenais courbé, et, avec lui, ses compagnons se mirent à examiner longuement mon travail. Je ne les voyais pas: je m'absorbais dans ma propre pensée. J'éprouvais un de ces rares moments de bonheur où l'âme, oubliant la terre, se laisse entraîner, comme si elle s'était détachée du corps, dans les espaces infinis de l'art...

»--Admirable! sublime! Rubens et Rembrandt! Delacroix n'est qu'un enfant! Enfoncés les Ingristes!

»A ces exclamations répétées, et qui se croisaient avec de petits cris d'admiration, je levai la tête. Ils étaient là tous debout, dans une attitude presque grotesque à force d'admiration forcée.

»--Martial, dit l'un, dès aujourd'hui tu es le maître...

»--Le roi du Salon, si toutefois ces misérables routiniers ne nient pas le soleil!

»Je rougissais, mais un indicible bonheur remplissait mon âme. Et tout en me défendant contre ce que je daignais encore appeler d'amicales exagérations, je me disais:

»--Oui, je suis grand! oui, je suis maître!...

»L'un d'eux ajouta:

»--Quand _elle_ verra cette _patte_, elle consentira à tout.

»--Elle! fis-je avec surprise. De qui parlez-vous?

»-Oh! ceci est, ou plutôt était un grand secret. Mon cher, il s'agit d'une femme, la plus belle, la plus forte, la plus intelligente qui jamais ait compris l'art...

»--Vous la nommez?

»--Isabelle!

»--En effet, il me semble vous avoir entendus prononcer ce nom.

»--Écoute. Tu vas tout savoir. Isabelle est la fille la plus étrange qui oncques ait paru parmi nous. D'où vient-elle? de quelque région où les corps humains sont pétris de lumière et de soleil. C'est la perfection plastique dans toute sa magnificence. Et sais-tu ceci? Tous, nous avons supplié Isabelle de nous permettre de reproduire sur la toile cet idéal de la beauté humaine... A tous elle a refusé. Et elle nous a dit: Le jour où parmi vous se lèvera un maître incontestable, incontesté, un de ces hommes marqués du sceau divin, et qui assurent à leur modèle l'immortalité de la gloire, ce jour-là, j'irai à ce maître et je lui dirai: Me voilà!

»Il est facile de comprendre quelle curiosité passionnée ces étranges paroles me mirent au coeur!

»Quelle était cette femme dont mes amis parlaient avec enthousiasme?

»--Qu'elle vienne! m'écriai-je, et si elle me trouve digne d'elle, je jure que de cette beauté je saurai faire un chef-d'oeuvre immortel!

»Le lendemain, Isabelle se présentait à mon atelier.

»En vérité, nulle expression ne saurait rendre l'émotion profonde, instantanée, qui s'empara de moi, quand elle parut dans l'encadrement des tentures, avec ses longs yeux noirs ombragés de cils qui tamisaient le regard, avec ses lignes sculpturales, et cependant animées d'une vie superbe, avec cette carnation idéale sous laquelle on sentait courir le sang chaud et puissant. On lui avait fait cortége comme à une reine.

»Drapée dans un châle de peu de valeur, qui moulait son corps, elle s'approcha de moi, et me regarda longuement. Moi, je la dévorais des yeux. Sans parler, elle rejeta le bonnet qui couvrait son front, et de sa nuque s'échappa un flot de cheveux noirs qui, se déroulant comme un manteau, vint toucher la terre.

»Puis, ses mains fines comme celles d'une reine, se posèrent sur ma main, et elle me dit:

»--Tu m'as appelée! je suis venue!

»Certes, après ce qui m'avait été dit la veille, c'était là pour mon orgueil un de ces triomphes qui laissent dans l'âme une trace ineffaçable...

»--Suis-je belle? me demanda-t-elle avec un sourire.

»Belle! elle l'était à perdre les âmes, à tuer dans la conscience tout autre sentiment que l'adoration de la créature...

»Ah! messieurs, cette femme qui venait à moi, cette femme dont la présence était pour moi comme la consécration de mon génie, cette création résumant en elle toutes les séductions de la forme et de la vie, ne l'avez-vous pas deviné déjà...

»C'était celle qui, plus tard, après s'être jetée dans toutes les débauches, après avoir déchiré avec la cruauté des bêtes fauves le coeur des naïfs et des croyants, est devenue la courtisane froide, implacable, qui flétrit et qui tue, la Phryné à laquelle s'est attaché comme un stigmate effrayant un surnom presque hideux...

»C'était le Ténia, c'était celle que vous nommez la duchesse de Torrès.»

En prononçant ce nom, Martial tressaillit tout entier; une crispation douloureuse convulsa ses traits. Il s'arrêta. D'un mouvement violent, il arracha sa cravate, comme s'il se fût senti étouffer, puis il essuya de la main son front, que mouillait une sueur glacée. Tous se taisaient, comprenant que l'heure était venue des pénibles aveux. Oui, ils connaissaient cette femme, dont le nom n'était jamais prononcé qu'avec mépris, avec une secrète épouvante, cette femme qui, on s'en souvient, avait allumé dans le coeur de M. de Silvereal une de ces passions qui poussent à l'infamie et entraînent jusqu'au crime. Martial se roidit contre l'angoisse qui lui étreignait le coeur, et, baissant la voix comme à son insu, il reprit:

--Pourquoi cette femme m'avait-elle choisi pour victime? Quel caprice sinistre l'avait conduite vers moi? Je l'ai su plus tard... je vous le dirai.

«En ce moment, j'étais fou. Et comme je la contemplais sans trouver la force de lui adresser une seule parole, elle s'éloigna et monta légèrement sur un de ces escabeaux qui servent de piédestal aux modèles.

»Là, en pleine lumière, sous un rayon de soleil qui semblait se dégager du ciel pour lui faire un diadème d'or, sans embarras, sans honte, elle fit un mouvement... et ses vêtements tombèrent à ses pieds...

»Et moi, ébloui, saisi au coeur et au cerveau par cette apparition qui semblait une statue vivante, nouveau Pygmalion d'une Galathée plus belle que le marbre, je m'écriai:

»--Non! je ne suis pas digne de cet idéal!

»Puis, me contredisant moi-même, je saisis mes brosses et effaçai avec une sorte de rage l'ébauche de cette Sarah qui, maintenant, me semblait un crime de lèse-beauté!

»Elle fit un geste; on nous laissa seuls.

»--Et maintenant, dit-elle, à l'oeuvre, maître!

»Oui, je travaillai avec une ardeur qui tenait du délire. C'était une folie intense qui brûlait mon cerveau et me desséchait la poitrine.... Je travaillai sans relâche, sans fatigue. Isabelle, avec son sourire de reine, semblait ne pas ressentir la lassitude.

»Quand l'esquisse fut terminée--c'était la Vénus que les amis trop complaisants ont admirée au Salon--Isabelle vint à moi, et s'agenouillant à mes pieds:

»--Je t'aime! me dit-elle.

»Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donné ma vie, mon honneur. Et quand ses lèvres touchèrent les miennes, il me sembla que son souffle était brûlant comme celui des damnés!

»Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle était à moi. Cette femme prit possession de ma volonté, de ma conscience.... Elle disait: Je veux! et je me courbais comme un esclave...

»Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez déjà compris? Cette femme, ce fut le mauvais génie qui s'attacha à moi, et qui, prenant mon coeur entre ses mains, le tordit jusqu'à ce qu'elle en eût exprimé la dernière goutte de sang... Était-ce donc de l'amour que j'éprouvais pour elle? Peut-on bien donner le nom d'amour à cette passion envahissante, dominatrice, énervante, qui vous réduit à l'état de serf de la chair? Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...

»Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succès prodigieux. De ce pas, je fus sacré peintre.

»Oh! écoutez bien ceci.

»Malgré tout, il y avait encore en moi ces naïvetés d'enfant qui centuplent la joie du premier succès. Le matin, je courais au Salon, et là, seul, avant l'arrivée du public, je me plaçais devant mon oeuvre, et je la regardais, me disant:

»--Tout à l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!

»Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, étudiant les visages, cherchant à surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu, il y avait autour de mon nom comme une atmosphère de bienveillance... J'étais heureux.

»Un jour, j'eus une étrange vision.

»Quand je pénétrai dans le grand salon où mon tableau occupait une des places d'honneur, j'aperçus dans la pénombre du jour un peu gris une forme arrêtée devant mon tableau...

»Quelqu'un m'avait donc devancé? Quel était cet admirateur mystérieux qui recherchait ainsi la solitude pour mieux étudier ses propres impressions?...

»Je m'avançai en étouffant le bruit de mes pas, et j'eus peine de retenir une exclamation...

»Devant la Vénus de l'art, était la Vénus vivante. Oui, c'était elle, Isabelle, c'était ma maîtresse!...

»Légèrement courbée en arrière, les prunelles agrandies, les narines dilatées, elle contemplait le tableau avec une expression d'indicible orgueil.

»Était-ce donc la joie de reconnaître une fois de plus la valeur de celui qu'elle aimait? En vérité, je le crus naïvement... et je m'approchai d'elle.

»Elle ne m'entendit pas, et je surpris ces mots qui erraient sur ses lèvres:

»--Je suis belle! belle à être reine!...

»--Que fais-tu là? m'écriai-je.

»Elle tourna vers moi ses grands yeux, clairs comme le ciel; j'y vis passer comme un éclair.

»Elle me fit peur. Il y avait dans son regard une sorte de menace, quelque chose comme de la haine.

»--Isabelle! fis-je en lui saisissant les mains.

»Elle se dégagea lentement, toujours sans prononcer un seul mot; puis tout à coup, comme si une pensée bizarre eût traversé son cerveau, elle poussa un bruyant éclat de rire et s'enfuit.

»Avant que je fusse revenu de ma stupeur, elle avait disparu. En vérité, j'étais frappé en plein coeur d'un de ces mystérieux pressentiments qui vous tenaillent et vous causent une horrible et sourde souffrance. Je courus à mon atelier. Elle n'était pas encore revenue.

»--C'est un caprice, me disais-je en essayant de me rassurer.

»Une heure, deux heures passèrent. Elle ne paraissait pas.

»Vers midi, un étranger se présenta chez moi.

»C'était un Anglais, lord S...

»--Monsieur, me dit-il avec ce léger accent qui, en ralentissant la phrase, la rend plus froide et plus mesurée, combien voulez-vous me vendre votre tableau?

»Vendre mon tableau! vendre cette oeuvre où j'avais mis tout mon coeur et toute ma vie! Ah! en vérité, à mon tour, j'éclatai de rire.

»--Je ne vends pas mon tableau, répondis-je sans même réfléchir à l'inconvenance de mon attitude.

»Lord S..., sans se départir de son flegme, plongea sa main dans la poche de son paletot et en tira un portefeuille.

»--Monsieur, reprit-il, je suis riche, très-riche. Fixez vous-même le prix de cette toile, et je l'accepte sans discussion...

»Redevenu maître de moi-même, je répondis plus calme:

»--Excusez-moi, monsieur, si je n'accueille pas avec la reconnaissance prévue par vous les offres que vous voulez bien m'adresser. L'artiste vous remercie, mais l'homme ne peut que vous répéter ce qu'il vous a dit tout à l'heure: Je ne vends pas ce tableau...

»--Et pourquoi?

»Il promena ses regards autour de lui. Pour être plus confortable que celui de mes jeunes confrères, mon atelier n'offrait cependant pas ce luxe sérieux et grave que comporte une grande fortune. Donc, il s'étonnait que je refusasse cette fortune peut-être. Je compris sa pensée:

»--Votre bienveillance, monsieur, a droit, en effet, à une explication. Si je refuse de vous vendre ce tableau, ce n'est pas, croyez-le bien, pour obtenir de vous des concessions par un moyen indigne d'un artiste qui se respecte lui-même. Un intérêt spécial, ou plutôt un sentiment profond fait un devoir pour moi de la conservation de cette toile.

»A ces paroles, je remarquai que mon interlocuteur pâlissait légèrement.

»--Deux mille guinées, dit-il.

»--Monsieur, cette insistance...

»--Quatre mille guinées...

»--Encore une fois, je refuse...

»--Alors, monsieur, dit d'une voix nette et tranchante l'étrange personnage, je vous tuerai.

»Devant cette menace insensée, je crus avoir devant moi un monomane, un fou.

»--Pardon, monsieur, dis-je en souriant, si admirable à votre sens, du moins, que soit une oeuvre d'art, elle ne peut valoir la vie d'un homme.

»Lord S... me regarda en face.

»--Monsieur, dit-il, il me faut ou ce tableau ou votre vie.

»--Mais, à votre tour, expliquez-vous, car je commence à me demander si réellement vous jouissez de toute votre raison.

»--Je ne suis pas fou, reprit lord S..., mais ma volonté est irrévocable. Il ne m'appartient pas de m'expliquer. Je n'en ai pas le droit. Encore une fois, je vous offre... dix mille guinées, qui font, si je ne me trompe, deux cent cinquante mille francs en monnaie de France. Je vous laisse jusqu'à demain pour réfléchir.... Avant midi, je viendrai prendre votre réponse.

»Et me saluant avec une exquise politesse, il alla vers la porte, qu'il ouvrit.

»--Demain... avant-midi, répéta-t-il.

»--Mais, monsieur, ma décision ne peut changer... et il est inutile...

»--Alors, je vous tuerai, fit-il..

»Et la porte se referma sur lui.

»Resté seul, je me demandais si je devais rire ou m'inquiéter de la ridicule insistance de cet amateur. Ses menaces me laissaient froid, mais il était une question qui revenait sans cesse dans mon cerveau et le martelait douloureusement.

»--Pourquoi cet homme tient-il si opiniâtrement à posséder ce tableau?

»Et Isabelle ne revenait pas. La fièvre de l'attente et de l'inquiétude m'envahissait. Puis, peut-on nier que la prescience de la douleur ne pèse sur notre organisme tout entier?

«Je ne savais rien, je ne prévoyais rien, et pourtant j'avais peur. Cette femme avait pris si complétement possession de moi-même que, sans elle, je ne me sentais plus vivre. On eût dit que mon être tout entier n'existait plus que par elle.

»J'essayai de me remettre au travail, pour chasser et cette angoisse grandissante et l'irritation que me causaient maintenant--plus que lorsque je les avais entendues--les paroles prononcées par lord S...

»A mon insu, les deux noms: Isabelle et lord S... se heurtaient dans mon cerveau, comme si entre ces deux êtres, qui cependant ne devaient même pas se connaître, eût existé quelque lien mystérieux.

»Penché vers la porte, j'écoutais, j'attendais que résonnât sur le palier le doux et charmant bruit de ce pas qui si souvent avait fait battre mon coeur.... La journée se passait. Et toujours j'étais seul.

»J'essayai de me dominer, de raisonner. En vérité, j'étais un enfant. Son absence, quoique un peu prolongée, s'expliquerait par les motifs les plus simples.

»Puis, sans savoir ce que je faisais, je pris mon chapeau et je m'élançai dehors. Où allais-je? Est-ce que je le savais? Est-ce que je me le demandais seulement? Je voulais la chercher, la trouver. Peut-être avait-elle été victime de quelque accident. Ah! cette pensée me fit tant de mal que je compris que, si elle était morte, je ne pourrais pas lui survivre...

»Fou! dix fois, cent fois fou! Ah! vous ne savez pas tout encore. J'étais allé chez tous mes amis. Après tout, Isabelle pouvait avoir contre moi quelque grief ignoré, qu'elle était venue confier à quelqu'un de mes camarades. Et lorsque j'arrivais devant la porte, je m'arrêtais avant de frapper, prenant mon coeur à deux mains pour l'empêcher d'éclater.

»--Isabelle est ici? m'écriais-je avec une sorte de certitude.

»On me regardait. Ma physionomie traduisait une angoisse que mes amis traduisaient en jalousie. Jaloux, moi! Ah! j'y songeais bien! La pensée d'une faute de mon Isabelle n'avait même pas effleuré mon esprit. Je la respectais, je la vénérais, en un mot, je l'aimais; donc, je croyais en elle.

»Quand j'eus en vain questionné tous ceux qui auraient pu l'avoir rencontrée, je revins chez moi, hâtif, désolé, et cependant cette espérance me restait, la dernière!

»Si elle était là! Si elle m'attendait!

»Rien!

»Je vous ai parlé de faiblesses, presque de crimes. Écoutez ceci. A peine étais-je revenu dans mon atelier, que l'on frappa à la porte. Je savais que ce ne pouvait être Isabelle, car elle avait la clef. Cependant, je bondis effaré, et j'ouvris. Si c'était un message? Elle avait besoin de moi.... C'était cela, n'est-ce pas?

»Point! c'était le concierge qui, m'ayant vu passer comme un fou et traverser la cour sans tourner la tête, m'avait inutilement appelé pour me remettre... une lettre... une lettre d'elle, peut-être. Je la pris et je regardai la suscription. C'était l'écriture de ma mère, le timbre de la petite ville où elle avait enseveli sa médiocrité et son dévouement... savez-vous ce que je fis?

»Je jetai la lettre loin de moi! avec un mouvement de colère! Ah! il s'agissait bien de ma mère!... Qu'est-ce que cela me faisait?...

»Et je passai la soirée à courir à travers le ville. Il pleuvait. Je ne remarquais plus que j'étais tête nue. Je crois qu'en passant sur un pont j'avais d'un mouvement de stupide fureur jeté mon chapeau dans la Seine. J'étais glacé, je frissonnais, je pleurais! et certains, passant auprès de moi et voyant mon visage convulsé, s'écartaient comme s'ils eussent rencontré un fou.

»Ce que je fis, je ne sais pas. Cependant, je me souviens d'être entré dans un cabaret et d'avoir bu coup sur coup plusieurs verres d'eau-de-vie. Si bien que la brûlure de l'alcool rendait plus âpre et plus douloureuse la sensation de fer rouge sous laquelle se tordait mon coeur.

»Enfin, accablé, brisé, claquant des dents, à demi ivre de froid, de liqueur, de désespoir, je me retrouvai dans mon atelier. Ce fut un chagrin d'enfant. Je criais, j'appelais: Isabelle! Isabelle!

»Puis vint une prostration stupide, instantanée, je tombai comme une masse sur le plancher.

»Quand je revins à moi, il faisait grand jour. Dix heures sonnaient. J'étais toujours seul.

»Tout à coup, une pensée traversa mon cerveau.

»A midi! Oui, c'était bien à midi que cet Anglais devait revenir. Il voulait mon tableau ou ma vie. Ma vie! oh! il ne prétendait pas m'assassiner. Sans doute, il allait me proposer un duel, et moi, inhabile, j'allais me trouver en face d'un adversaire dont l'épée trouverait à coup sûr le chemin de mon coeur. Et c'est avec une joie ineffable que je songeais à cela. Cet homme me tuerait! oui! c'était la fin de cette épouvantable torture! Je voulais qu'il me tuât, et bientôt, sans délai. J'avais une panoplie; j'en détachai deux épées et les examinai avec complaisance, les faisant plier sur mon pied. L'acier était bon, la pointe affilée.... Mourir! mourir!... Et comme cette douzième heure tardait à sonner! J'étais là, courbé sur mes poignets, l'oeil rivé à la pendule et disant à l'aiguille:

»--Hâte-toi donc! marche! marche!

»Au moment où j'entendis cliqueter le ressort qui prend la sonnerie, toute mon âme se suspendit à cette sonorité que j'attendais.

»Midi! Et à peine le douzième coup s'était-il éteint dans la prolongation de l'écho argentin que j'entendis la porte s'ouvrir.

»D'un élan, je me redressai... je regardai...

»Et je poussai un cri de surprise, presque d'épouvante...

»Isabelle venait d'entrer.

»Et cependant, je ne courus pas à elle. Il me sembla qu'une force plus grande que ma volonté me clouait au sol. Elle était là, debout, immobile, drapée dans un costume de satin noir qui modelait son buste et son corps tout entier, pâle et blanche dans cette gaîne sombre. Ses cheveux tordus lui faisaient comme un diadème sinistre. Son regard était fixe, dur: oui, c'était cet éclair qui, la veille, avait éclaté sous ses cils de soie et qui maintenant restait à l'état de lueur continuelle.

»D'un geste inconscient, je lui fis signe d'avancer.

»Elle vint à moi, et alors, sur ce visage charmant qui pour moi avait reflété toutes les joies de ma vie, de ma jeunesse enthousiaste, je ne vis plus que les lignes immobiles d'un masque de marbre.

»Triomphant enfin de l'espèce de stupeur qui pesait sur moi et enchaînait tout mon être, je prononçai son nom. Mais ma voix se perdit dans un sanglot.

»Ses lèvres, rouges et sensuelles, eurent un sourire railleur.

»--Martial, dit-elle, nous avons à causer... longuement. Voulez-vous m'entendre?

»Dans cette voix qui résonnait pour moi d'une mélodie presque divine, il y avait un étrange frémissement. Je ne sais ce que je répondis... sans doute quelqu'une de ces banales folies qui montent au coeur de ceux qui aiment.

»--Voici, reprit-elle. Dites-moi pourquoi vous avez refusé de vendre à lord S... votre tableau...

»--Quoi! tu sais cela?

»--Je le sais. Voulez-vous me répondre?

»J'étais si lâche que, ne devinant rien encore, je pliai devant sa volonté. Bien plus, je me disais que ce que j'allais lui dire allait la toucher, briser cette glace sous laquelle se cachait, dans je ne sais quel incroyable phénomène, mon Isabelle d'autrefois.

»--Ne l'as-tu pas compris? m'écriai-je. Cette oeuvre que de prétendus connaisseurs admirent comme un effort de l'art, n'est-ce pas ma vie? n'est-ce pas tout mon rêve, tout mon bonheur?... Quoi! j'irais livrer à des mains profanes ce lambeau de mon coeur!... j'irais pour quelques pièces d'or vendre ce qui est toi, ce qui est ta beauté, ce qui est mon amour et mon avenir! Jamais!... il est impossible que tu n'aies pas deviné cela...

»Elle releva la tête, et, plongeant son regard dans mes yeux:

»--Je veux, fit-elle en martelant chaque mot, je veux que vous acceptiez les offres de lord S...

»--Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!... quelle pensée te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce parce que la modestie de notre existence te pèse? Avec les guinées que m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princière, digne de toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! écoute-moi!... De cette oeuvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai à l'idéal quelque type qui, moins parfait que toi-même, résume cependant les traits essentiels de la beauté humaine...

»Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:

»--Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien là ce que tu veux?

»Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais vers elle mes mains qui suppliaient, voici, écoutez bien, voici ce qu'elle me dit:

»--Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé... Si je suis venue à vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous une force qui, centuplée par la passion, pouvait produire un chef-d'oeuvre. J'étais le modèle, et je savais que ce modèle éveillerait en votre âme d'enfant toutes les sensations exaltées qui seules donnent à l'oeuvre la vie réelle.

»Une sorte de râle s'était échappé de ma poitrine. Je me laissai tomber sur un siége, et, l'oeil plein d'effarements, je la contemplai.

»Elle continuait: