Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 13
De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui devaient être strictement observées. Les quatre hommes, Archibald, Storigan et les deux frères Droite et Gauche se rapprochèrent de la marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas proféré un seul mot, et ils se consultèrent à voix basse. Armand semblait en proie à une agitation qui ne faisait que grandir. Après quelques minutes de pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans un angle de la salle:
--La prudence veut, dit-il à voix basse, que nous nous conformions aux règles que nous avons établies.
--Vous avez raison, fit Armand, qui s'efforçait de recouvrer son sang-froid.
--Cependant, continua sir Lionel, je suis autorisé à vous demander communication des révélations que vous jugiez devoir faire, et, après que je les aurai transmises à nos frères, ils décideront.
Armand parut hésiter; puis:
--Sir Lionel, dit-il d'un accent à peine perceptible, je crois être certain que le père de ce malheureux jeune homme a été assassiné en Indo-Chine... et que j'ai moi-même assisté à ses derniers moments. Déjà la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait profondément frappé... maintenant c'est une certitude qui s'impose à moi...
--Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est préférable de connaître en sa totalité le manuscrit de Martial avant de lui faire cette révélation, qui, au moment présent, me paraîtrait prématurée.
Armand baissa la tête en signe d'adhésion.
--D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez être le jouet d'une illusion, d'une erreur...
--Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au Cambodge, était bien le père de ce jeune homme. Et cependant, je m'incline devant votre décision, j'attendrai!
Pendant ce court colloque, Martial avait relevé la tête. Absorbé dans ses pensées, il n'avait pas suivi les diverses péripéties de cet incident et n'avait pas compris le sens de l'interruption.
--Continuez, fit Armand, s'adressant à M. de Thomerville.
Et celui-ci reprit sa lecture:
«Les sons rauques, bizarres, que venait de proférer mon père nous frappèrent d'une sorte d'épouvante.
»--Que dites-vous? s'écria ma mère.
»--Ah! vous ne pouvez pas me comprendre! fit mon père, dont la tête se redressa avec une indicible expression de triomphe. Le Roi Lépreux! le dernier souverain de cette nation des Khmers, qui, il y a plus de quinze siècles, régnait sur le premier empire du monde oriental!... Vous me considérez avec surprise, vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison. Eh bien, écoutez-moi! Regardez cette statue, divisée en trois fragments; elle va disparaître pour quelques années, cachée dans les profondeurs de la terre; mais le jour où elle reparaîtra, vous serez, vous, êtres chéris de mon coeur, plus riches et plus puissants que les rois et les empereurs!
»Son visage rayonnait d'enthousiasme. Malgré nous, nous nous sentions saisis par cette ardeur communicative. Et sur moi surtout, jeune, vivace, plein de force et d'ambition, ces rêves, évoqués tout à coup, produisaient une sorte de fascination. Ah! qui donc, à quinze ans, n'a pas, dans les mirages de la jeunesse, rêvé des richesses colossales? Est-ce amour de l'or, avidité, avarice? Non pas! c'est désir inné d'avoir entre les mains l'outil des grandes choses! Pouvoir jeter les millions, n'est-ce pas, dans notre civilisation, posséder le pouvoir de centupler les forces humaines, d'élargir par delà l'infini le cercle de l'activité générale?...
»--Et que nous coûtent cette caisse... et cette statue? demanda ma mère avec inquiétude.
»Je l'avoue, à cette question, tombant subitement comme une douche d'eau glacée sur un foyer brûlant, peu s'en fallut que je n'accusasse ma mère d'égoïsme, d'étroitesse d'idées. Tout entier à sa joie, mon père répondit avec une sorte de désinvolture:
»--Presque rien: quinze mille francs!
»J'entendis un cri. Pâle, chancelante, ma mère s'appuyait à un meuble pour ne pas tomber. Mon père s'élança vers elle.
»--Mon amie! s'écria-t-il, je t'en supplie... ne t'effraye pas! ne me reproche pas cette dépense!... C'est le couronnement de mes efforts! c'est la fortune!... Quinze mille francs! je te les rendrai au centuple!...
»Elle eut un sourire désolé, et cependant sublime de résignation. Elle prit mon père par les épaules et l'embrassa.
»--Tout ce qui est ici vous appartient! dit-elle.
»Mon père, égoïste comme tous les inventeurs, laissa éclater sa joie: un instant après, je l'aidais à transporter dans son cabinet les trois fragments de cette bizarre statue, qu'il avait désignée sous le nom de _Roi Lépreux_. Étant seul avec lui, je me hasardai à lui demander ce qu'était ce roi, dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.
»--Je n'ai pas le temps de te donner de longues explications, me répondit-il; sache seulement que le roi Lépreux est le dernier des souverains qui, au troisième siècle de notre ère, régna sur l'immense empire des Khmers.
»--Les Khmers! m'écriai-je, quel est ce peuple?...
»Mon père garda un instant le silence.
»--Jamais peut-être nation ne fut plus forte et plus grande, reprit-il avec solennité; ces hommes réduits maintenant à l'état d'esclaves, possédèrent les secrets de la science avant que ses premiers éléments eussent pénétré jusqu'à nous.
»Puis, s'arrêtant tout à coup comme s'il eût parlé plus qu'il ne le désirait:
»--Laisse-moi, cher enfant! j'ai besoin d'être seul.
»Et comme, attristé de ce renvoi, je baissais la tête, il vint à moi, et prenant mes deux mains entre les siennes:
»--Écoute-moi, me dit-il: voici que maintenant tu es un garçon raisonnable, il faut que je puisse avoir en toi une confiance absolue. Je connais ton coeur, et je le sais bon et généreux. Tu aimes ta mère, n'est-il pas vrai?
»--Si je l'aime!... à donner ma vie pour elle!
»--C'est bien. Je te fournirai l'occasion de lui prouver ton affection et ton dévouement. Il se peut que cette occasion...
»Il balbutiait comme si les paroles qu'il devait prononcer lui eussent été trop pénibles.
»--Achevez! m'écriai-je, ma mère court-elle donc quelque danger?
»--Non! reprit-il vivement, mais tu sauras plus tard que l'esprit des femmes est tel que toutes les impressions prennent en elle une valeur exagérée.... La grande amitié que me porte ta mère lui rendra douloureuse... certaine nécessité à laquelle je ne puis échapper...
»Je regardais mon père avec un effroi que je ne cherchais même pas à dissimuler. Il s'en aperçut et se hâta de dire pour me rassurer:
»--Vois, voici que toi-même tu t'épouvantes... J'aime mieux tout te dire, sachant que tu es plus fort que ta mère.... Je vais partir...
»--Partir!... Comment!... Nous abandonner!...
»--Un bien grand mot! Je dois--pour de très graves intérêts qui intéressent à la fois et la science et votre avenir à tous deux--quitter la France pendant quelque temps.
»J'étais stupéfait. Jamais mon père ne sortait, fût-ce seulement de notre appartement.
»--Et où allez vous?
»--Loin, très-loin, dans un pays dont le nom même t'est probablement inconnu... en Chine... au Cambodge...
»C'était pour moi, je dois le reconnaître, comme s'il eût parlé une langue ignorée.
»--Dans quelques jours, j'attends un étranger: c'est avec lui que je partirai. J'ai d'abord d'importantes occupations qui me retiendront pendant quelque temps à Paris, puis je m'embarquerai. Voilà ce que j'avais à te dire. Prépare doucement ta mère à cette séparation... nécessaire. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, mon cher enfant?
»Je ne lui répondis que par mes larmes; et cependant le respect qu'il m'inspirait était tel, que je ne songeai même pas à combattre sa résolution. Au contraire, j'éprouvais un certain sentiment de fierté à assumer le rôle de consolateur qu'il me confiait.
»Hélas! je ne supposais pas alors que de ce jour dût commencer pour nous une série de désastres et de douleurs qui devaient conduire ma mère au tombeau et moi-même au suicide.
»Lorsque j'annonçai à la pauvre femme la résolution que m'avait fait connaître mon père, elle eut un élan de désespoir.
»Elle courut à son cabinet et resta longtemps enfermée avec lui. Que lui dit-elle? Quelles explications put-elle obtenir? C'est ce que je ne pouvais deviner.
»Mais lorsque ma mère revint auprès de moi, ses yeux étaient gros de larmes, et, suffoquée par les sanglots, elle fut pendant quelque temps sans pouvoir parler.
»Enfin, parvenant, grâce à mes caresses, à reprendre son sang-froid, elle me dit:
»--Mon Martial aimé, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le moindre reproche à celui qui a consacré sa vie à une oeuvre sublime. Hélas! ces âmes d'élite se créent des devoirs qui, pour nous, semblent n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton père ne peut le tromper.
»--Ainsi il partira, vous le permettrez?
»--Il partira... et quand il se séparera de nous, je trouverai la force de cacher ma douleur.
»Je comprenais qu'elle était héroïque à force de dévouement.
»Quelques jours se passèrent, pendant lesquels mes parents s'occupèrent de régler les affaires d'intérêt. Il restait encore à ma mère cent vingt et un mille francs. Mon père emportait avec lui, pour les frais de son voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent placés par lui chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait été en relations depuis longtemps et qui était, je crois, d'origine portugaise. On le nommait Estremoz. Il était en relations suivies avec l'Amérique méridionale et les Indes. Les intérêts qu'il devait servir régulièrement à ma mère étaient pour nous mettre à l'abri du besoin.
»Un soir, un personnage étrange se présenta chez mon père.
»Étrange, ai-je dit. Cette expression rend à peine l'impression profonde que je ressentis en le voyant.
»Bien que nous fussions alors en plein été, il était caché sous un énorme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous un large chapeau qui dissimulait son visage.
»Mais à peine eut-il pénétré dans la maison, à peine mon père se fut-il avancé au-devant de lui avec des démonstrations de respect vraiment singulières, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se débarrassa de ce manteau.
»C'était le soir, ai-je dit. Les lampes éclairaient la grande salle où nous nous réunissions pour le repas de famille, et sous leur lumière brillante, l'étranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...
»Tel je me figurais les personnages mystérieux des temples bouddhiques.
»C'était un vieillard, à en juger par les rides multiples qui se croisaient sur son visage, et qui se confondaient de curieuse façon avec des lignes rouges, bleues et noires, tatouées dans l'épiderme. Le nez, large, s'écrasait sur des lèvres sans couleur, qui, s'ouvrant, laissaient voir des dents d'un brun noir.
»Ses épaules et sa poitrine étaient couvertes d'une sorte de tunique bizarrement rayée, et serrée à la taille par une large ceinture tissée--du moins je le crois--de fils d'or pur; et sur cette ceinture étincelait une tresse noire, constellée de pierres semblables aux plus purs diamants.
»La tunique tombait jusqu'aux pieds nus, et protégés seulement par une large semelle, avançant en pointe au devant des doigts.
»Des manches larges sortaient deux bras maigres, qu'un bracelet d'or, large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.
»Mais ce qui mit le comble à ma surprise, c'est que le personnage fantastique, après avoir échangé avec mon père quelques mots, d'ailleurs parfaitement incompréhensibles pour moi, se prosterna devant ma mère, et d'une voix gutturale et sonore à la fois (on eût dit l'écho d'un instrument de cuivre) prononça ces paroles, dans le français le plus pur:
»--Le Roi du Feu salue la compagne du roi de la Science!
»Puis se relevant, il se tourna vers moi et ajouta:
»--Enfant! aime ton père, aime ta mère, et tu seras digne d'être homme!
»Un instant après, mon père et l'étranger s'étaient enfermés dans le cabinet de travail.
»J'aurais bien désiré interroger ma mère, mais elle s'était abîmée dans ses réflexions. Je ne l'osai pas.
»Quant à moi, mon imagination surexcitée évoquait des rêves ensoleillés de pierreries et de diamants. Je sentais des désirs passionnés, c'était un songe d'or dans lequel je me plaisais à me perdre tout entier.
»Lorsque je m'endormis, il me sembla que j'étais transporté au milieu de régions éblouissantes où se dressaient des pagodes gigantesques, dont les pilastres étaient taillés en plein diamant.
»Au point du jour, je m'éveillai brusquement.
»--Martial, me dit ma mère, viens embrasser ton père.
»--Quoi! part-il déjà? m'écriai-je.
»Et, malgré moi, mon coeur se serra d'une indicible angoisse.
»Pauvre père! ce fut la dernière fois qu'il me fut donné de serrer contre mes lèvres votre visage vénéré.
»Il me prit dans ses bras, et comme, par un mouvement instinctif, je me laissais tomber à genoux, il plaça ses mains sur mon front et me bénit...
»L'étranger était près de lui, enveloppé dans le manteau qui dissimulait son étrange costume.
»Une chaise de poste s'était arrêtée devant la porte. Le postillon aida à charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois fragments de statue.
»Ma mère se jeta dans les bras de mon père; mais cette femme stoïque tenait parole. Son coeur débordait de sanglots, mais son visage était calme et ses lèvres souriaient.
»Le signal du départ fut donné. Le fouet claqua dans l'air, les roues s'ébranlèrent.
»Je restai seul avec ma mère, qui, chancelant tout à coup, fût tombée sur le sol si je ne l'eusse retenue.
»J'ai longuement raconté cet épisode, non dans le but d'exciter chez ceux qui le liront une curiosité que je ne puis satisfaire, mais pour donner des indices si faibles qu'ils soient, grâce auxquels peut-être la trace de mon père bien-aimé pourra être retrouvée.
»Faut-il le pleurer! faut-il le venger!»
Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses regards et ceux de sir Lionel s'étaient fixés sur Armand de Bernaye, dont la pâleur était livide sous son masque, et dont les yeux étincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait de celui qui s'était dit «le roi du Feu» ne concordait-il pas de singulière façon avec celui de Soëra, l'étrange personnage qui vivait sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait dévoué comme un esclave? Seul l'âge différait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il partageait leur émotion.
--Continuez, dit-il à Archibald.
Mais à ce moment Martial se leva vivement.
--Messieurs, dit-il, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais prêt à vous faire connaître ma vie et les circonstances qui m'ont jeté, quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte m'était montée au front, et j'avais accepté comme moyen terme la lecture de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes aveux perdraient de leur poignante gravité. C'était encore une faiblesse, je dis plus, une lâcheté. Je veux que ce soit la dernière. Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du devoir, depuis que je respire cette atmosphère chaude dans laquelle il me semble que passe un souffle de probité, je me sens devenir un autre homme. J'étais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous parlerai, et cette confession que vous réclamez de moi, je veux vous la faire complète, sans réticence, mettant dans chacune de mes paroles mon âme tout entière, avec ses défaillances... Écoutez-moi donc.
Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.
--Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui, ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirassés d'indulgence et de raison.
Martial garda un instant le silence, le front penché sur sa main. Puis il releva la tête et commença:
«Dans ces premières années dont vous venez d'entendre le récit, dit-il, il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insisté, et qui cependant explique tout ce qui s'est passé depuis. Loin de moi la pensée d'adresser à ma mère un reproche que la pauvre morte--car je n'ai plus ma mère, messieurs,--n'a jamais mérité.
»Elle éprouvait pour moi une de ces passions que connaît seul le coeur des mères. L'amour qu'elle éprouvait pour mon père, si savant et si grand dans sa persévérance, se reportait sur moi, mais dans un autre sens. Ainsi que mon père l'avait dit, c'était vers les grandeurs de l'art que toutes mes aspirations avaient été dirigées.
»Quelques essais heureux avaient donné à ceux qui m'entouraient croyance en un talent qui, peut-être, se fût développé, si je n'avais été entraîné plus tard dans une voie mauvaise. J'étais enthousiaste, j'avais foi en moi, et ma grande facilité me trompant moi-même, je n'avais pas dans le travail cette volonté ferme et presque brutale qui seule produit les grandes oeuvres.
»Ma mère, indulgente et fière de son fils, était convaincue que peu d'années me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des plus grands, sinon même au-dessus d'eux. Et moi, je me berçais de ces chimères, gaspillant des facultés, réelles d'ailleurs, dans des essais toujours inachevés. J'ébauchais tout, je ne terminais rien. La soif du mieux m'empêchait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, à peine en avais-je tracé les lignes, placé les ombres, qu'il me semblait que le cadre était trop étroit pour le développement de mes puissances d'artiste.
»Et je cherchais ailleurs. Si ma mère m'adressait quelques observations, je lui répondais par ces longues et brûlantes tirades qui jaillissent de tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait à son tour. «Tu es aussi grand que ton père!» me disait-elle, et c'était le plus grand éloge qu'elle pût m'adresser...
»Dès que mon père fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgré son courage, ma mère ne pouvait dissimuler complétement les amères tristesses qui remplissaient son coeur. Songez-y bien, jamais elle n'avait été séparée de celui auquel elle avait voué sa vie tout entière; et maintenant voilà qu'il s'en était allé vers ces pays inconnus qui semblent ne point appartenir au monde réel. Un jour elle me dit que son absence durerait au moins deux années. Et disant cela, ses lèvres tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait fait connaître ce délai, en même temps qu'elle lui annonçait l'embarquement de mon père. Et cependant, dans les lignes tracées par lui, il régnait une telle chaleur d'espérance, de conviction, il parlait si hardiment--lui que nous étions habitués à regarder comme infaillible--d'immenses richesses à recueillir, il décrivait avec tant de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que, plus insouciant, j'en étais venu à ne pas regretter qu'il nous eût quittés.
»Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au coeur. Depuis longtemps déjà je caressais un rêve. Je ne sais quel beau parleur m'avait convaincu qu'à Paris seul le véritable talent trouve à se faire jour. Ces semences jetées en moi avaient promptement germé. Paris m'apparaissait dans le lointain d'un nuage éblouissant. D'abord je n'osai pas en parler à ma mère. Voudrait-elle quitter la maison où elle avait été si heureuse? Je ne songeais pas à l'abandonner. Non, pas encore.
»Mais je me laissais aller à cette langueur qui accompagne le désir persistant, caché et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour, jetant mes pinceaux à peine touchés, je courais à travers la campagne. Je cherchais de préférence les plus hautes collines, et je les gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient à l'horizon.
»Cet état de fièvre, suivi d'abattements inexpliqués, ne pouvait longtemps échapper à l'oeil clairvoyant de ma mère. Elle m'interrogea. Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! là seulement je pourrais donner cours à toute la fougue de travail que je sentais bouillonner en moi...
»Elle me crut. J'avais l'éloquence des rêveurs. Et puis n'était-elle pas habituée à se sacrifier? Et, certes, c'était la plus grande preuve d'amour qu'elle pût me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?
»Un jour, elle me dit que, s'il l'eût fallu, elle eût été prête à sacrifier tous ses souvenirs du passé, qui l'attachaient à la maison du père, pour m'accompagner à Paris, mais elle avait consulté. Avec ses ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville l'aisance et la tranquillité, tandis que là où elle était, elle pouvait--restant seule--se contenter d'un revenu assez modique pour me donner les moyens de me livrer à Paris aux études que nécessitait le soin de mon avenir.
»Et moi, égoïste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre mère était blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donnés de bonne foi, elle était persuadée qu'à Paris, elle serait une gêne pour moi. On lui avait dit--des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce qu'ils me flattaient--on lui avait dit que le véritable travailleur avait besoin d'être seul, d'être libre, qu'il me fallait sentir sur mon front de poëte le grand souffle de l'indépendance... que sais-je, moi? Bref, la bien-aimée femme eut foi en ces théories, qui la séduisaient d'autant plus qu'elles répondaient aux élans d'admiration que lui inspirait ce qu'on appelait mon génie. Triste jour, que celui où j'eus l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes ses préférences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste était pour moi. C'était l'outil qu'elle me mettait aux mains, et, m'embrassant avec la ferveur passionnée des mères, elle me disait:
»--Va, je suis sûre de toi!
»Je n'eus pas la force, à peine la pensée de refuser. Elle m'avait si bien habitué à ses abnégations, que j'en comprenais peu la grandeur.
»Je partis. J'arrivai à Paris.
»Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires. Vous n'ignorez pas qu'il y a quatre ou cinq années, la lutte s'était engagée ardente entre ceux qu'on appelait en peinture comme en littérature les classiques et les romantiques. Mon éducation provinciale me lançait dans le camp des premiers. Aussi, dès que je me mis en relations avec les jeunes artistes de Paris, éprouvai-je une de ces déceptions qui sont atroces et poignantes au coeur des novices.
»Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalité, ni passion. Je peignais froid, poncif: c'était déjà le mot consacré. J'eus un moment de découragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie intéressée des autres me rendirent mon énergie, du moins je le crus.
»J'étais tombé dès le principe au milieu d'une de ces coteries d'incompris dont le temps se dépensait en déclamations stériles et qui se croyaient appelés aux plus hautes destinées parce qu'ils exposaient en termes redondants les théories de ce qu'ils appelaient le grand art, l'art de la nature...
»Je n'eus pas de peine à me mettre au niveau de ces intelligences faussées. De travail il était à peine question. Ce qu'il fallait avant de jeter ses idées sur la toile, c'était les avoir bien répétées, ressassées et, à force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le temps d'agir...
»J'écrivais à ma mère; et il est facile de comprendre que je ne me faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les banalités éblouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'écho, au sortir de nos réunions paresseuses.
»Elle m'admirait, et me voyant à travers le prisme de son amour, elle me répondait qu'elle était heureuse et fière de m'avoir envoyé à Paris, qu'elle comprenait le magnifique éveil de ma nature, l'épanouissement de mes facultés...--Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-même, et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te donnant la gloire, me donneront à moi l'immense bonheur.