Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 12
--Êtes-vous certain que vous fussiez inutile à tous comme à vous-même? Vous renonciez à l'action... pourquoi? par égoïsme; parce que dans la vie vous ne voyiez pas d'autre but que vous-même, que la satisfaction de vos propres désirs, de vos propres passions...
--Ne m'accablez pas!
--Déjà vous nous comprenez, et, descendant au plus profond de vous-même, vous vous dites que vous avez obéi à un sentiment de faiblesse, que vous résumiez toute votre vie dans vos aspirations personnelles... sans regarder autour de vous, sans vous demander si cet abandon de vous-même n'était pas un vol fait à la grande cause de l'humanité.
--Que voulez-vous dire? s'écria Martial.
--Tout homme, continua la voix chaude d'Armand, est un soldat de l'humanité... Il doit sa tâche, son service, sa conscription.... Mourir, se tuer, c'est déserter... La nature vous a assigné un poste, des devoirs à accomplir, et ce poste, vous n'avez pas le droit de l'abandonner....
Frémissant, Martial avait fait un pas en avant.
--Parlez! parlez encore! fit-il.
--Si pour vous-même la vie semble à jamais finie, souvenez-vous que de ces forces physiques et morales vous devez compte à vos frères, à tous ceux qui, innocents du mal qui vous a été fait, doivent trouver en vous un secours, que vous vous refusez à leur porter. Martial, vous avez voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons votre jeunesse, votre énergie, votre conscience, au nom de la société à laquelle seule désormais elles appartiennent...
--Mais qui donc êtes-vous?
--Nos noms! vous les saurez plus tard! Écoutez-moi encore.... Nous tous qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, désespéré, nous avons voulu mourir... Comme vous, nous avons été sauvés... et au lendemain de ce jour de lâcheté, une voix s'est adressée à nous comme vous parle aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:
«Vous êtes des morts; morts pour vous-même, vivez pour autrui. Puisque vous désespérez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos ténèbres, eh bien! oubliez votre personnalité, dépouillez votre égoïsme.
»Soyez des hommes nouveaux, détachés de toute préoccupation intéressée. Vous aviez jeté la vie loin de vous comme un fardeau inutile, reprenez-la comme une force et un outil; vous vous étiez enfermés dans la mort comme ces chrétiens sur qui retombe la porte d'un cloître, sortez de cette retraite et rentrez dans la société, mais donnez-lui à jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-mêmes; devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie à une cause noble et juste...»
«Voilà ce qu'une voix nous a dit, Martial!
--Et qu'avez-vous répondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir par une émotion dont il n'était plus le maître.
--A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait à jamais l'abandon de nous-mêmes. Nous sommes des morts; nous avons dépouillé tout intérêt, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'oeuvre éternelle de la solidarité humaine.... Nous avons perdu le droit de commander, nous obéissons.... Sur les ordres reçus, nous nous rejetons dans la mêlée sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes dévoués. Aucune pensée pusillanime ne nous empêche de marcher au but qui nous est désigné... Martial, voulez-vous ainsi, mort à vous-même, renaître pour vos frères, pour leur secours, pour leur défense?... Vous m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans entraves; ou vous retournerez à la mort, ou bien vous vous rejetterez à travers les chemins où déjà vous vous êtes ensanglanté, à toutes les ronces des douleurs et des misères.... Si vous acceptez, si vous vous jugez digne de partager l'oeuvre des Morts, oeuvre de détachement et d'abnégation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous compterons un soldat de plus.... Choisissez!...
Dix fois déjà, électrisé par cette parole généreuse qui résonnait dans son cerveau comme fait le clairon à l'oreille du combattant, Martial avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'écria à son tour:
--Qui que vous soyez! je me livre à vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui, j'ai été jusqu'ici inutile à moi-même et aux autres.... Comme vous l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes ambitions... Je dépouillerai ces convoitises égoïstes qui n'avaient fait germer dans mon âme que la désillusion et la lâcheté, et je vous le dis du fond de ma conscience, merci de m'avoir arraché à la mort! merci de m'avoir deux fois sauvé et du suicide et de la désertion!... A mon tour, répondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous m'offrez?
--C'est ce que nous allons savoir, dit de Bernaye.
--Interrogez-moi! Je suis prêt à vous répondre. Et pourtant...
--Achevez!
Martial hésitait. Son visage s'était couvert d'une vive rougeur. Armand l'encouragea d'un mot bienveillant:
--Je suis prêt, reprit Martial, à faire ici ma confession entière.... Et cependant, j'ai peur de moi-même. Je sais que je n'ai pas forfait à l'honneur, mais il est des faiblesses que mes lèvres seront impuissantes à avouer....
Armand prit sur la table le manuscrit que M. de Thomerville avait trouvé dans la chambre du jeune homme.
--Nous autorisez-vous, dit-il, à briser ce cachet et à lire ces pages sans doute tracées de votre main?
Martial poussa un cri de surprise:
--Comment ce manuscrit se trouve-t-il ici... entre vos mains?
--C'est ce que vous saurez plus tard.... Martial, ne considérez pas notre réserve comme un acte de défiance; mais avant de vous initier à nos secrets, il faut d'abord que nous vous connaissions tout entier.... Encore une fois, consentez-vous à ce que nous prenions lecture de ce que vous avez écrit?
--J'y consens! dit Martial.
--C'est bien! fit Armand. Du reste, nous savons que dans toute âme, si probe qu'elle soit, il est des replis qui doivent être sondés avec une délicatesse infinie: la conscience a ses pudeurs! et si elles sont excessives, elles n'en sont que plus honorables.... Voulez-vous que cette lecture ait lieu en votre présence, ou préférez-vous vous retirer?
Il y eut un moment de silence. Martial se consultait. C'est que dans un coeur de vingt ans, alors que la mort est proche, les sensations traduites sur le papier ont une franchise dont le souvenir effraye.... Martial savait que, dans ce suprême effort de sa conscience, il avait mis à nu les sentiments les plus secrets de son âme... Et cependant son hésitation fut courte.
--Lisez devant moi, dit-il d'une voix ferme.
--Le courage dont vous faites preuve est de bon augure, dit Armand avec bienveillance.
Le timbre résonna encore une fois. Lamalou entra, et sur un signe de Bernaye approcha un siége.
Martial s'y laissa tomber, et sa tête se penchant sur ses mains, il se disposa à écouter le récit de sa vie comme s'il eût entendu la confession d'un autre. C'était une première étape vers le détachement de soi-même. Armand remit le manuscrit à Archibald de Thomerville.
--Lisez, lui dit-il.
Et Archibald, dépliant les feuillets, commença d'une voix émue qui s'affermit peu à peu.... La marquise de Favereye, enveloppée dans sa mante noire, pleurait silencieusement en pensant à son fils.
IX
HISTOIRE DE MARTIAL
Depuis le moment où, pour la première fois, Armand de Bernaye s'était trouvé en face de Martial, il n'avait pas cessé de l'examiner attentivement. On n'a pas oublié que lorsque le jeune homme était étendu inanimé sur le lit où Lamalou l'avait couché, de Bernaye, se penchant sur lui, n'avait pu réprimer une exclamation involontaire.
--Quelle ressemblance! s'était-il écrié.
Et, pendant qu'il procédait tout à l'heure à l'interrogatoire de Martial, il étudiait ces traits qui éveillaient en lui tout un monde de souvenirs.... Aussi, Armand, malgré son calme, écoutait-il avec une impatience presque fiévreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait à haute voix.
Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant d'exécuter son funèbre dessein, avait tracé ses suprêmes pensées.
«Je vais mourir, avait écrit Martial. Est-ce de ma part fatigue de vivre? Est-ce regret du passé ou désespérance de l'avenir? Je le sais à peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un crime, j'ai besoin de m'interroger moi-même et de rappeler à ma pensée les tristesses et les douleurs qui m'ont accablé et qui ont éteint en moi cette flamme de jeunesse, naguère encore si vivace en mon âme...
»Est-il donc réellement des titres que la fatalité a marqués dès le berceau d'un stigmate de malédiction?
»Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-même? Peut-être la force m'a-t-elle manqué et suis-je coupable. Qu'on en juge.
»Mon père se nommait--ou se nomme--Pierre Martial. Je ne sais s'il vit encore ou s'il est mort.
»J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernière fois. Qui il était? en vérité, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il était d'allures bizarres, et ma pauvre mère--je ne l'ai pas oublié--pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions de longues soirées au coin de notre foyer; mon père, enfermé dans son cabinet, ne faisait auprès de nous que de rares apparitions.
»C'était un homme de moyenne taille, maigre à l'excès. Je le vois encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque solennel, dans la salle de famille. Son front large était couvert d'une forêt de cheveux blancs et bouclés comme ceux d'un enfant. Il marchait ou plutôt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions d'une pensée persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un sourire d'une douceur pénétrante. Il embrassait ma mère, puis, me pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il eût voulu parler; mais, instantanément, le démon qui hantait son cerveau s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en mangeant rapidement, il murmurait à voix basse des mots étranges et dont il nous était impossible de saisir la signification.
»Puis il se retirait, après nous avoir souri de nouveau. La porte de son cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait incompréhensible.
»Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait continuellement, et qui était disposé de telle façon que, même si le sommeil le surprenait, il fût toujours prêt à reprendre son travail au premier réveil.
»Plusieurs fois j'étais parvenu à m'introduire dans son cabinet, dont l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...
»Les murs étaient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par d'énormes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui étaient toujours couverts de signes étranges, s'entre-croisant, se mêlant. Ce n'étaient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins à mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru à quelque grimoire cabalistique.
»Une fois même, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces mots:
»--Tu n'es qu'un fils de sorcier!
»Je courus auprès de ma mère, qui, en m'entendant, ne put retenir ses larmes.
»--Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton père est le plus honnête et le plus respectable des hommes. C'est un savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui être comparée...
»Je poussai un cri de surprise.
»--Alors, pourquoi père ne fait-il pas de moi un savant?...
»Malgré nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu'à demi-voix pour ne pas troubler mon père, cette fois il nous avait entendus. Nous fûmes étonnés de le voir paraître; il s'enquit de ce qui s'était passé, et, après une longue hésitation, ma mère se décida à lui faire connaître le propos qui m'avait si vivement blessé.
»Mon père se mit à rire.
»--Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les académies elles-mêmes mettent moins de formes dans leurs appréciations. Elles m'ont déclaré fou, fou à lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon interdiction et mon internement dans une maison d'aliénés. Voilà ce que c'est que de battre en brèche l'enseignement officiel et de découvrir la véritable raison des choses...
»Je l'écoutais avec une attention fiévreuse. Jamais je n'avais entendu autant de paroles s'échapper de ses lèvres. Il s'en aperçut, s'arrêta et me considéra longuement.
»--A quoi songez-vous? demanda ma mère, dont la voix révélait une sorte d'inquiétude.
»Mon père tressaillit et passa sa main sur son front.
»--Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant à la chaîne que je me suis forgée moi-même. C'est assez d'un forçat de la science dans la famille...
»Tout à coup il s'interrompit, et ses yeux étincelèrent.
»--Et pourtant! s'écria-t-il, je touche au but; encore quelques mois, quelques jours peut-être, et j'aurai surpris dans les obscurités les plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu'à présent, ont échappé à l'intelligence humaine!... Alors, si pénibles qu'aient été mes travaux, si douloureuses qu'aient été mes premières déceptions, je sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance humaine ne pourra lui être comparée.
»En vérité, mon père, debout, le bras étendu comme s'il eût montré du doigt le but qui, pour lui, se dressait à l'extrémité de quelque horizon inconnu, mon père était beau comme ces thaumaturges des légendes qui commandaient aux forces du ciel et de la terre.
»--Mon ami! commença ma mère, tandis que son regard me désignait au vieillard.
»--Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la tête. A moi la science, à lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui emporte un à un tous les lambeaux de moi-même. Petit, ajouta-t-il en me tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand peintre.... D'ailleurs, après moi, le monde sera transformé et, dégagé des préoccupations matérielles, pourra marcher d'un pas ferme et sûr dans la grande voie de l'idéal.
»Sur un nouveau geste de ma mère, qui semblait craindre l'effet que de semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon père se retira après m'avoir dit:
»--Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.
»On comprendra facilement le travail qui dès lors s'opéra dans mon cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifesté de grandes dispositions pour le dessin, et les premières leçons que j'avais reçues d'un peintre en renom semblaient indiquer, à ce qu'affirmaient les bienveillants, une vocation réelle.
»Mais, à partir de ce moment où mon père avait parlé, une immense curiosité s'empara de moi. Bien que ma mère évitât toute conversation qui eût trait aux travaux de mon père, je ne cessais de la questionner.
»Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but réel et qui menaçait de m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile à comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.
»Et voici ce qu'elle m'apprit:
»Quand elle avait épousé mon père, il était professeur de mathématiques dans un petit lycée de province. Ma mère était elle-même plus instruite que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection était née--chose bizarre--d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait découvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappée et enthousiasmée.
»Elle était relativement riche, possédant une quinzaine de mille livres de rente. Mon père n'avait d'autres ressources que son modique traitement: de plus, plusieurs fois déjà, l'originalité de son enseignement l'avait désigné aux foudres censitaires, et sa situation était menacée.
»Ma mère sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'étant accomplie, mon père donna sa démission pour se livrer tout entier à ses recherches.
»Ses travaux avaient pour objet la loi première des nombres, qui (je n'explique pas, j'expose) était à ses yeux la raison de la nature physique. La découverte de cette loi, selon lui, simple et unique, devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des fins de l'humanité. Il était parvenu, par l'étude des règles auxquelles obéissent les nombres, à des aperçus si nouveaux, si grandioses, que ma mère ne doutait pas un seul instant que la solution du problème ne fût possible.
»Longtemps elle l'avait suivi, aidé même dans ses travaux: ma naissance seule avait mis un terme à ses propres spéculations.
»--Quand je t'ai senti frémir dans mon sein, me disait cette courageuse et excellente femme, lorsque tu as poussé ton premier cri, j'ai compris que l'enfant était pour la mère le secret de toute la vie.
»Mon père resta livré à lui-même. Mais l'amour paternel devait exercer aussi sur lui une réelle influence. Dès lors ses recherches, jusque-là purement spéculatives, eurent un but politique. Il rêva d'arriver aux honneurs, à la fortune, et ce fut dans ce but que, résumant quelques-unes de ses découvertes, il les fit connaître au monde savant.
»Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce fût un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanité. Mais cet étonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientôt place à l'étroit esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les adeptes de la science.
»On cria à l'hérésie, presque au blasphème. Ce fut plus que du dédain, ce fut de la colère. Le pauvre savant fut honni, insulté, mis au ban des académies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent déférés à la justice. C'était, s'écriait-on, un outrage à la raison humaine que de lui supposer des règles immuables. Le clergé prit parti. Les théories de Martial étaient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la responsabilité.
»Mon père lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel caractère de violence et de passion que force lui fut de plier.
»Il avait, d'ailleurs, la placide résistance de ceux qui se savent sur le chemin de la vérité.
»Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mère et moi, et où sa présence était dénoncée comme un objet de scandale.
»Pauvre père! que de souffrances, que de persécutions il dut endurer! Calme, il rentra dans son cabinet, et il répéta le mot de Diogène:
»--Pour prouver le mouvement, je marcherai.
»Seulement son esprit avait reçu une commotion qui devait influer sur son caractère. Dès lors il se refusa à toute communication avec l'extérieur. Ma mère sut seulement que ses études avaient pris une direction nouvelle.
»Pour compléter, pour étayer son système, il s'était livré à d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables facultés le servant à merveille, il devint en quelques années d'une profonde érudition. Connaissant le sanscrit, le pâli et tous les dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indigènes de l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dépensait des sommes considérables pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec quelle incroyable patience, avec quelle persévérance de martyr, il s'était créé des relations dans les régions les moins connues, c'est ce que l'imagination a peine à se figurer.
»Et cependant ma mère, malgré la passion intelligente qu'elle lui avait vouée, avait tenté plusieurs fois de l'arrêter sur cette pente. D'une part, cet homme, soutenu surtout par une volonté ardente, s'affaiblissait de jour en jour. Les déboires qu'il avait subis lui avaient porté un coup qui avait ébranlé tout son organisme. L'excès de travail le tuait.
»Mais ce n'était pas tout.
»Le capital de ma mère était depuis longtemps entamé. Plus de cent cinquante mille francs avaient déjà été dépensés, et notre revenu était réduit de moitié.
»Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en préoccuper, mon père ne parlait que de dépenses nouvelles.
»Jamais je n'oublierai une scène navrante qui un jour eut lieu entre ces deux êtres que je chérissais et que je respectais plus que tout au monde!
»Ma mère reçut un jour un colis venant de l'extrême Orient. C'était une caisse couverte de signes bizarres. Mon père la fit transporter dans la salle commune, la porte de son cabinet étant trop étroite pour qu'elle pût y être introduite.
»Une curiosité bien naturelle nous attirait, et je demandai à mon père la permission d'assister à l'ouverture de la boîte fantastique...
»Il y consentit en souriant.
»Au moment où il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la tête et regardant ma mère:
»--Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles dépenses.... Car ceci--et il frappa sur le couvercle--c'est un trésor que pas une fortune connue ne pourrait payer.
»Ma mère pâlit légèrement et ne répondit point.
»--Hâtez-vous, mon père! m'écriai-je avec toute l'insouciance de la jeunesse, il me tarde de voir ce trésor...
»Pour tout dire, je m'attendais à un ruissellement de diamants et de pierreries, comme en offrent à notre imagination les contes orientaux.
»Le bois gémit sous l'effort. Les clous sortirent de leur gaîne. Une odeur balsamique, exquise, s'échappa de la boîte, dans laquelle se trouvait un second coffre sculpté avec une habileté surprenante et fait d'un bois d'un brun rougeâtre, dont la provenance m'était inconnue.
»Je vois encore mon père penché sur cette caisse. Ses mains tremblaient comme s'il eût eu la fièvre, et comme je m'approchais pour l'aider, il me repoussa doucement.
»Les objets que renfermait le coffre mystérieux étaient soigneusement enveloppés de plantes séchées, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un parfum pénétrant.
»A vrai dire, ma mère et moi, nous retenions notre respiration, haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait être dévoilé. Malgré les déconvenues nombreuses que ma chère mère avait déjà subies, sa physionomie s'était éclairée d'une suprême espérance.
»Enfin mon père poussa un cri de joie.
»Nous nous étions courbés pour mieux voir.... Au même instant, une exclamation de désappointement s'échappa de notre poitrine. Voici ce qui se présentait à nos regards...
»Trois fragments d'une statue, sculptée dans une pierre noire, incrustée d'arabesques qui paraissaient d'argent.
»Ces fragments, artistement rapprochés, représentaient un homme nu, assis, la jambe gauche appuyée contre la terre, la jambe droite relevée. Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur l'autre cuisse.
»La tête, bien modelée, portait une sorte de casque plat ou plutôt de bonnet, s'adaptant exactement au crâne. Sur les épaules, sur le dos, sur le ventre, des caractères singuliers ressortaient avec leur teinte blanchâtre...
»Nous restions stupéfaits, immobiles. J'avais échangé avec ma mère un rapide regard, et une même question s'était formulée dans notre cerveau, sans cependant s'échapper de nos lèvres.
»--Est-il fou?...
»Quant à mon père, radieux, transfiguré, il contemplait avec une sorte de béatitude extatique cette ébauche singulière, et il prononça ces mots:
»--Le Roi Lépreux! Bua-Sivisithiweng!...»
Au moment où Archibald de Thomerville, qui lisait à haute voix le manuscrit de Martial, prononça, presque en l'épelant, ce nom barbare, Armand de Bernaye, qui paraissait écouter avec une impatience fébrile, se dressa tout à coup.
--Arrêtez! s'écria-t-il. Je vous demande de m'autoriser à adresser à ce jeune homme une question d'une importance capitale...
--_I beg you pardon_! fit sir Lionel; mais il est de règle absolue au Club des Morts que tout récit ayant trait à un suicide soit écouté dans le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...
--Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant qu'aucun de vous les lois que nous avons édictées, et cependant, encore une fois, je vous supplie de me permettre de parler....
Il y eut un moment d'hésitation.