Les loups de Paris I. Le club des morts

Chapter 11

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--Par qui?

--Par cette misérable femme qui se fait appeler madame de Torrès.

Marie l'arrêta d'un geste.

--Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je l'avais quelquefois rencontré dans le monde, et une sympathie singulière m'avait attachée à lui....

Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.

--Pourquoi ai-je dit singulière? Non... vous qui savez tout mon secret, ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est-à-dire l'âge de ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet témoin, à nos entretiens, a fait orphelin?...

Elle s'était à demi tournée vers le portrait suspendu derrière son fauteuil.

--Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes, il est quelque part, errant à travers le monde, suivi par une fatalité terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-être efforcé de conquérir à coups de volonté la place qui lui appartient.... Peut-être, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec désespoir!

Sir Lionel et Archibald s'étaient levés:

--Nous avons juré que nous le retrouverions.

--Et dût-il nous en coûter la vie, ajoutèrent les deux frères Droite et Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.

--Merci! oh! merci du fond du coeur! reprit madame de Favereye. Ne supposez pas que j'aie douté de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant volé... Mais, hélas! comment le reverrai-je?

Elle baissa la tête.

Les paroles infâmes de Biscarre, proférées dans une nuit de désespoir et de deuil, résonnaient encore à son oreille:

«Un jour, s'était écrié le bandit, la rumeur indignée de la foule portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme dont la tête va rouler tout à l'heure sur un échafaud!... Cet homme, c'est ton fils!»

Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans son coeur, que Marie de Mauvillers, pâlissant tout à coup, dut se retenir au dossier de son fauteuil d'ébène pour ne pas tomber.

--Madame, du courage! s'écria Armand.

--Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous êtes dévoués à une oeuvre d'abnégation et d'humanité.

Il y eut un moment de silence, puis elle dit:

--Vous n'avez pas oublié, messieurs, ce qui s'est passé lors de notre dernière réunion. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une pauvre femme fut assassinée. Le vol avait été le mobile des meurtriers. Après de longues recherches, la justice parvint enfin à s'emparer de l'un des assassins. M. de Thomerville, grâce à ses relations, apprit le soir même de l'interrogatoire que l'accusé, après avoir avoué son crime au juge d'instruction, lui avait révélé en termes vagues l'existence d'une association ténébreuse qui, à Paris et dans les environs, commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur l'instance du magistrat, et quoiqu'il parût chercher à se dérober aux conséquences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laissé échapper ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit connaître ce détail, une révélation subite se fit en moi. Il y a plus de vingt ans, avant que j'eusse quitté Toulon, un procès criminel, dans lequel avaient été impliqués plusieurs forçats, avait fait connaître l'existence de cette bande de maudits qui s'était attribué ce surnom sinistre. Les Loups existaient dès lors, ayant déclaré à la société une guerre implacable; et l'un de ces misérables, pressé par sa conscience, avait nommé le chef, l'organisateur de cette association. C'était Biscarre, Biscarre l'évadé. Biscarre avait disparu, mais l'oeuvre de cet homme avait subsisté. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans doute il la dirigeait encore. Voilà ce que je crois deviner. Retrouver Biscarre, c'était découvrir enfin les traces de mon enfant. M. de Thomerville obtint l'autorisation de pénétrer auprès de l'accusé. Là, par tous les moyens possibles, fût-ce au prix d'une fortune, il devait s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. Hélas! Dieu ne l'a pas voulu.

L'émotion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.

--Quand je me présentai à la Force, acheva Archibald de Thomerville, j'appris que le coupable avait été trouvé le matin même mort dans sa prison.

--Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.

--Peut-être! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les Loups de Paris ont su se ménager des complices jusque dans l'intérieur des prisons...

--Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas être l'un des détenus?...

--C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du misérable ne portait aucune trace de lutte. Il s'était pendu à un barreau de fer, et l'attention des geôliers n'avait été éveillée par aucun mouvement insolite.

--Ce fut pour mon coeur un coup terrible, reprit la marquise redevenue maîtresse d'elle-même. Est-ce que cette lueur, surgissant tout à coup des ténèbres, allait subitement s'évanouir? C'était à désespérer. Cependant, en consultant le dossier, on découvrit que le criminel avait été employé pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de Gèvres qui depuis longtemps déjà était désigné aux recherches de la police comme recéleur... Par malheur, les préoccupations politiques attiraient l'attention de la Préfecture d'un autre côté--ainsi que cela arrive trop fréquemment;--les mesures furent prises avec négligence... et quand on se présenta chez le brocanteur pour opérer une perquisition dans ses magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.

--La police française se préoccupe trop des conspirateurs, _it is true_, fit Lionel, dont le visage couturé ébaucha tant bien que mal un sourire.

--Cependant, reprit Archibald, nous résolûmes de ne pas abandonner la piste. Ce quai de Gèvres est hanté par la plupart des voleurs de Paris qui cherchent à se défaire du produit de leurs méfaits, et au bout de quelque temps, nous acquîmes la certitude que certaine maison, tenue par un singulier personnage nommé Blasias, donnait souvent asile, la nuit, à des individus mystérieux. Il était possible que le recéleur des Loups n'eût fait que se déplacer. C'est ce que vous vous êtes décidé à rechercher...

--A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est à vous maintenant qu'il appartient de parler.

Les deux frères, ainsi interpellés, se regardèrent. Puis l'un d'eux se leva; c'était Gauche.

--Nous avons passé plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai, et il ne s'est pas écoulé de nuit sans que nous ne vissions pénétrer chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient à la fois la défiance et la culpabilité. Il en était un surtout dont l'attitude nous avait frappés. Quand il se présentait à la maison de Blasias, il y arrivait en maître.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans avertir...

--Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme était, sinon Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous cherchons à prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les frères Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet homme, puis l'entraîneraient jusqu'à ma voiture, où, mettant son visage en pleine lumière, j'aurais pu le reconnaître, mais l'événement en a décidé autrement...

--Au moment où nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous vîmes une ombre s'approcher vivement du bord de la rivière, puis, après quelques moments d'hésitation, se jeter à l'eau....

Gauche s'arrêta.

--Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jetèrent résolument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime à la mort, l'emportèrent jusqu'à la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'était Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait placée sur son chemin.... Une heure après, il se trouvait dans cette maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez été convoqués.... Déjà notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins à Martial; si vous m'y autorisez, je le ferai comparaître devant nous... nous le soumettrons aux formalités que nous avons instituées, et si vous le jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour l'oeuvre honnête et belle que nous avons entreprise et à laquelle nous avons dévoué notre vie.

--Mais voudra-t-il nous faire connaître son passé? dit sir Lionel.

Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.

--Sur l'avis que j'ai reçu de madame la marquise, dit-il, je me suis rendu immédiatement dans la maison habitée par Martial, et qui appartient, vous le savez, au duc de Belen....

A ce nom, Armand ne put réprimer un mouvement de surprise.

--Mon nom et ma qualité m'en ont facilité l'accès... Après une courte apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir à la chambre du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouvé ce manuscrit... Voyez... il porte ces mots écrits d'une main ferme: _Mon Histoire_. De plus, un billet joint à ces feuillets autorise ceux qui auront trouvé son corps à en prendre connaissance...

--Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.

--Aussi est-ce seulement avec son aveu et après que nous l'aurons entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant, messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de décider s'il doit quitter cette maison, sans savoir à qui il doit la vie... ou s'il est de notre intérêt, de notre devoir, de lui offrir de prendre place parmi nous....

La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de Costebelle, elle resta immobile, plongée dans une méditation douloureuse.

Les cinq hommes se rapprochèrent et échangèrent quelques mots à voix basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:

--Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre Martial... puis nous déciderons de la résolution qu'il conviendra de prendre à son égard....

La marquise inclina la tête en signe d'assentiment, puis elle frappa sur le timbre. Lamalou parut.

--Le jeune homme est-il éveillé?

--Oui, madame.

--Il est calme?

--Plus que je ne l'aurais cru.

--Conduisez-le ici, avec les formalités ordinaires.

Lamalou sortit.

--Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est à vous qu'il appartient de diriger l'interrogatoire.

Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et Martial, les yeux bandés, entra dans la salle funèbre.

VIII

RÉSURRECTION

Le sommeil auquel avait succombé Martial, après les secousses morales et physiques qu'il avait subies, tenait plutôt de l'évanouissement, ou tout au moins résultait d'une prostration complète de l'être tout entier. Cependant, cette sédation de l'organisme, suivant un ébranlement aussi profond, n'a jamais les caractères du repos absolu. Elle procède de cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, précède le réveil. Martial ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses paupières baissées comme un rayonnement de lumière en même temps que bruissait à ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme: c'étaient des esquisses à peine ébauchées, se perdant l'une dans l'autre, au milieu d'une atmosphère vague. En réalité, une sorte de cauchemar. Que lui était-il arrivé? Où se trouvait-il? Ses notions n'étaient pas assez nettes pour qu'il s'adressât ces questions. Il se laissait vivre, ou plutôt il subissait cette résurrection qu'il ne comprenait ni ne cherchait à comprendre. L'accablement était venu peu à peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de lui-même. Et pourtant, dans son cerveau enfiévré, il y avait comme des martèlements sourds qui lui causaient, même en plein sommeil, une douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que l'accalmie réelle se fît. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et qu'une main, s'approchant de ses lèvres, lui versait quelques gouttes d'un liquide étrangement parfumé. C'était Armand qui, aidé de Lamalou, lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'anéantissement avait succédé à la fièvre. La respiration, tout à l'heure haletante et précipitée, s'était faite calme et régulière. Plus rien. C'était le sommeil réel. C'était l'oubli. Martial était définitivement sauvé. Combien de temps avait duré cet état, c'est ce qu'il lui eût été impossible de définir. Tout à coup il avait ouvert les yeux. Un brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur son cerveau. Il fit--par instinct--un effort violent. Il était seul. Il regarda autour de lui. Ses idées n'étaient point assez nettes pour qu'il établît une comparaison entre le lieu où il se trouvait et la misérable chambre qu'il avait quittée pour se jeter dans la mort. Ce qu'il éprouvait, c'était plus que de la surprise: il était en proie à une sorte d'ignorance complète, brute. Ce qui était n'avait aucun sens pour lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'était une hébétude absolue. Ses paupières s'abaissèrent vivement. Le premier sentiment qui s'était imposé à lui était celui-ci: il dormait et était évidemment en plein rêve. Donc le mieux était de reprendre le sommeil interrompu.

Mais après une prostration comme celle à laquelle il venait de succomber, le réveil ne se fait jamais à demi. Les ressorts, mis de nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer cette expression. Il faut que la détente se fasse.... Martial, ressaisi par la vie, dut obéir à cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer à son coeur, échauffer sa poitrine, et il se dressa sur son séant. Au même instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le brave homme guettait de l'autre côté de la porte. Il savait que la résurrection était proche, et il voulait être là en cas de besoin. Si la situation n'eût été solennelle, elle eût été comique. Rien de plus étrange que le regard de Martial, fixé sur l'honnête figure de l'ex-geôlier. Lamalou souriait, Martial éprouvait une quasi-épouvante. Le premier mot qui lui vint aux lèvres a été cent fois répété, et pour cause, dans toute tragédie, comédie ou oeuvre dramatique, de quelque nom qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles mêmes de la situation:

--Où suis-je? dit Martial.

Il sembla que le Castigneau n'eût pas entendu cette question, car il répondit lui-même par cette autre:

--Comment vous sentez-vous?

--Je ne sais, murmura Martial. J'éprouve une douloureuse lassitude...

--Qui se passera promptement.... Dame! vous avez fait un grand voyage...

--Moi?

--Bah! avez-vous donc oublié?

--Que voulez-vous dire?

--Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous faisiez cette nuit, vers une heure ou deux?...

Martial avait laissé tomber sa tête entre ses mains. Chose étrange, il lui fallait rassembler ses souvenirs, sa mémoire ébranlée ne lui fournissant que des lueurs vagues. Tout à coup il tressaillit:

--Mourir!... s'écria-t-il. Oui, je voulais mourir!...

Il se redressa d'un violent effort.

--Et de quel droit m'a-t-on contraint de vivre? fit-il avec un accent de colère désespérée.

--Vous allez le savoir, dit Lamalou.

Le calme de cet homme surexcitait l'exaltation de Martial. En ce moment, tout le passé lui revenait à l'esprit, avec ses douleurs, avec ses tortures. Il se jeta à bas de son lit.

--Je veux partir! dit-il. Livrez-moi passage!

Lamalou se tenait devant lui, immobile et le sourire aux lèvres.

--Mon bon monsieur, reprit-il avec son flegme ordinaire, vous m'avez demandé deux choses: la première, c'est--où vous êtes; la seconde,--de quel droit on vous a sauvé... Or, voici que maintenant, sans attendre la réponse, vous voulez vous sauver.

Debout, Martial promenait ses regards autour de lui. Les murs étaient nus; la chambre était d'une simplicité monastique. Nul indice ne venait éclairer son ignorance. Et malgré lui il se laissait saisir par une curiosité qui grandissait à chaque instant. Certes, la jeunesse est prompte à espérer comme à désespérer. En elle, tout est excessif, et à vingt ans on court à la mort avec la même exaltation qui vous entraînerait à travers la vie. Toute impression se décuple de par la force même de la jeunesse. Voici que les dernières paroles de Lamalou avait donné un autre cours aux pensées de Martial. Il était saisi par le désir de percer le mystère qui l'entourait.

--Eh bien, répondez-moi! dit-il brusquement.

--Oh! cela n'est pas mon affaire.

--Qui êtes-vous donc?...

--Moi, je ne suis rien ni personne...

--N'est-ce pas vous qui m'avez sauvé?

--En aucune façon... on vous a amené ici; je vous ai reçu et soigné... voilà tout.

--Mais qui donc m'a arraché à la mort?

--Oui ou non, tenez-vous à le savoir?

--Certes...

--Alors, au lieu de vous enfuir pour aller tenter un nouveau plongeon, il faut m'écouter.

--J'attends...

--D'abord, habillez-vous.... Voici vos effets, ils sont secs.... Je vais vous aider.

Martial, plongé dans ses réflexions, se laissait faire comme un enfant. Quand il fut prêt:

--Maintenant, dit Lamalou, répondez-moi bien franchement.... Avez-vous du courage?

--En doutez-vous... quand j'ai voulu...

--Oh! parce qu'on veut se tuer, ce n'est pas toujours une preuve.

Et Lamalou ajouta tristement:

--J'en connais qui ont eu le courage de vivre... c'était plus dur...

--Enfin, fit Martial quelque peu impatienté, par cette morale, expliquez-vous; je ne crains rien...

--Supposez pourtant que vous ne soyez plus vivant...

--Hein!...

--Supposez qu'ayant voulu vous tuer, vous avez réussi...

--Vous êtes fou!... Je suis vivant, bien vivant!...

--C'est ce dont vous douterez peut-être dans un instant. Enfin, si cela était, et si tandis que vous croyez avoir été sauvé, vous étiez réellement... mort!...

Martial ne put réprimer un sourire:

--Voyons, mon brave, vous croyez sans doute parler à un enfant...

--Nous verrons.... Je devais vous dire cela.... Donc, quand même vous seriez mort et vous vous trouveriez en face d'autres morts, vous n'auriez pas peur?

--Non, certes!

--Alors, laissez-vous faire.

Lamalou prit un foulard noir et s'approcha de lui:

--Que voulez-vous?

--Vous bander les yeux.

--Voilà une singulière prétention.

--Encore une fois, avez-vous peur?

Martial ne savait plus que penser: il était surpris et presque mal à l'aise. Il fit bonne contenance cependant.

--Allez! dit-il.

Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arrivé sur le palier, il poussa un ressort, et une porte, dissimulée dans le mur, donna accès à un escalier de pierre où il poussa doucement Martial. Une impression froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement instinctif, s'arrêta brusquement.

--Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par l'écho, prenait une étrange sonorité.

Martial se roidit contre la sensation étrange qui l'envahissait et descendit l'escalier. Après une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux bandés, se trouva dans la salle funèbre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul. Immobile, il était en proie à une émotion indéfinissable et qui grandissait à chaque seconde. Enfin, une voix s'éleva. C'était celle de M. de Bernaye:

--Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.

Le jeune homme ne répondit pas immédiatement. Armand répéta ses paroles. Martial tressaillit comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil. Il porta ses mains à son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise, presque d'angoisse, s'échappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu où il avait été conduit présentait un caractère d'étrangeté presque fantastique. Du point où se trouvait le jeune homme, la table et ceux qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats, avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes à lueur blanche et pâle, ressemblait à un de ces hypogées où l'on croit entendre gémir la sourde clameur des morts. En vérité, Martial, dont les oreilles retentissaient encore des étranges paroles prononcées par Lamalou, se demandait si réellement il était bien vivant, et si son suicide n'était pas accompli. Il restait là, cloué sur place, les yeux fixes, cherchant à discerner les objets, troublé par une sorte d'hypnotisme cérébral, qui augmentait encore le caractère mystérieux de ce lieu sinistre. La voix d'Armand se fit entendre de nouveau:

--Martial, dit M. de Bernaye, vous êtes libre de répondre à nos questions ou de garder le silence. Écoutez. Cette nuit, vous avez voulu mourir, et dans un accès de désespoir vous êtes allé au-devant du repos que donne la tombe. Ce désespoir était-il le résultat d'une douleur inconnue, d'une faute, ou même d'un crime?

A ce dernier mot, Martial tressaillit.

--Un crime! Non! non! s'écria-t-il d'une voix vibrante.

--Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable d'aucun de ces actes qui ne laissent à l'homme d'autre issue que la honte ou la mort?

Tout le sang de Martial afflua à son cerveau, et, dans cette secousse toute morale, par une sorte de résurrection décisive, il reprit possession de lui-même. Rejetant en arrière sa tête jeune et fière, il croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:

--Je ne sais où je suis, j'ignore qui vous êtes et quel droit vous vous arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel à l'honneur d'un homme, le contraint par là même à répondre.... Sur ma conscience, devant vous qui m'écoutez et que je ne connais pas, je déclare que si j'ai voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la fatalité jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce que dans cette société égoïste et cruelle, l'énergie et la probité ne sont que de vains mots... et que celui-là qui, fort de lui-même, veut se frayer son chemin à coups de volonté, succombe sous l'indifférence, le dédain, et qui sait, la haine d'autrui....

Armand l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les obstacles qui se sont dressés devant vous, n'accusez pas l'humanité... Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous ériger en accusateur?...

Martial laissa échapper une sourde exclamation, puis il garda le silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta plongé dans ses réflexions. Le plus étrange en ceci, c'est que Martial, tout en redevenant jusqu'à un certain point maître de lui-même, subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet interrogatoire, il ne songeait pas à la révolte. Pourquoi répondait-il? Pourquoi ne déniait-il pas à ces inconnus le droit de scruter les replis de sa conscience? Il était en quelque sorte saisi par cet engrenage mystérieux, et il se laissait entraîner.

--Martial, dit alors Armand, dont la voix, sévère jusque-là, prit tout à coup un accent vibrant d'émotion et de pitié,--vous avez voulu mourir... et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la société, l'humanité tout entière... et cependant ceux qui vous ont sauvé ne se sont-ils pas dévoués, au risque de leur existence, pour vous arracher à la mort?

--C'est vrai, murmura Martial.

--Avez-vous, d'ailleurs, le droit de mourir? Vous avez à peine dépassé vingt ans, vous êtes une force, une énergie, une volonté. Avez-vous le droit d'anéantir tout cela?

--J'étais malheureux! fit Martial, dont la poitrine se gonflait.