Les loups de Paris I. Le club des morts
Chapter 10
Malgâcheux haussa les épaules en signe de souverain mépris, et se promit, _in petto_, de satisfaire sa curiosité par des moyens moins dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du coeur--à supposer qu'il possédât cet organe essentiel--une rancune féroce contre le Castigneau, et, bien qu'il se hâtât de quitter le cabaret des _Bons Amis_, il se promettait bien de revenir rôder autour de la maison où il avait été reçu de si touchante façon. Mais il se garda d'en rien témoigner à son excellent camarade Malgâcheux, qui réfléchissait de son côté et se disait qu'en somme, le mieux était de vivre en paix avec un voisin dont la poigne était si rude et le biceps si solide. Bref, soit que Bridoine eût ajourné ses projets, soit que Malgâcheux fût réellement venu à résipiscence, le Castigneau ne fut plus inquiété et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours soigneusement fermée. Et si certaine petite porte, donnant sur le carré Marigny, n'avait pas attiré l'attention, c'était uniquement parce que, de jour, il n'était jamais arrivé qu'on la vit même s'entre-bâiller. Donc, sachant maintenant quelle était la réputation quasi fantastique de la maison dans le quartier, revenons dans le jardin où le Castigneau--car c'était sans doute lui, à en juger par la vigueur dont il faisait preuve--emportait sur ses épaules le corps inanimé de Martial. Au moment où il approchait de la maison, de la porte ouverte sortit une femme, la tête et les épaules enveloppées d'un châle et qui tenait une chandelle dont elle abritait la lumière derrière sa main étendue.
--Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?
--Femme, réveille le gars. Prépare la chambre du premier, nous avons un malade.
--Bon Dieu! le pauvre jeune homme!
--Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y paraîtra plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la tête basse.... Maintenant, le gars!...
--Me voici, père, dit une voix jeune et mâle.
--Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le numéro 5...
--Bien! c'est compris.
--Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y avoir des curieux...
--En tout cas, ils n'ont qu'à courir après moi.
--Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu diras à son domestique de la lui porter immédiatement.
Pierrot serra soigneusement le billet bordé de noir que lui avait donné son père; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fixés au mur, il disparut.
Cependant Martial avait été porté dans la chambre. Micheline s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible. L'immersion avait été si rapide et si courte qu'il ne s'était pas déclaré de symptômes d'asphyxie. C'était un évanouissement causé sans doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retroussé et mis à nu ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade à une de ces frictions qui réveilleraient un mort. Micheline présentait à son mari les linges chauds destinés à rétablir la circulation. Au bout d'un quart d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux et regarda autour de lui.
--Où suis-je? murmura-t-il.
--Chez des amis, dit le Castigneau.
--Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.
--Faut pas dire de ces choses-là. Il y a de bons et braves coeurs partout... et souvent au moment où on s'y attend le moins....
Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il passa ses deux mains sur son front.
--Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...
--Et vous n'êtes pas mort? Bah! ça arrive à tout le monde!
--Ainsi, c'est vous qui m'avez sauvé?
--Moi? pas du tout...
--Cependant... je suis bien sûr...
--D'avoir tâté de l'eau froide. Ça, c'est vrai.
--Qui m'a arraché à la mort?
--Quelque terre-neuve qui passait par là. Il y a tant de chiens errants! fit le Castigneau avec un gros rire.
Martial le regarda. Il vit une face maigre, deux yeux creux, une chevelure et une barbe hérissées. Au premier coup d'oeil, son hôte improvisé ne présentait pas une physionomie bien rassurante. Et cependant, dans ces yeux enfoncés, sur ce visage émacié, il y avait comme un rayonnement de bonté probe qui frappait instantanément. Martial devina qu'il n'avait point affaire à un ennemi.
--Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est passé.
--Mon cher monsieur, répondit le Castigneau avec une certaine dignité, quand on est soldat, on doit obéir à sa consigne.
--Que voulez-vous dire?
--Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit: «Voilà un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et rendez-nous-le en bon état.» Je vous soigne, et je ne sors pas de là. Je ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.
--Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.
Martial sourit tristement:
--Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauvé... on a cru me rendre service.... Donc je vous dois, soit à vous, soit à ces chefs dont vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.
--Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne vous a rien demandé, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous pouvez...
--Soyez sûr que dès que mes forces me le permettront, je vous épargnerai l'embarras de ma présence.
--L'embarras!... Enfin, ça ne me regarde pas. Vous partirez si vous voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord, vous bavardez trop... Tenez, voilà vos yeux qui se ferment. Donnez une vigoureuse taloche à votre traversin... et bonsoir!
En effet, Martial, épuisé, s'endormait malgré lui. Le Castigneau et sa femme restèrent pendant quelque temps auprès de son lit.
--Hé! mon vieux Lamalou, dit la femme à voix basse. Il y a encore là quelque bonne action sous roche.
--Ah! si tu savais! répondit sur le même ton le vieux Pierre (car, sous le nom de Castigneau, c'était l'ancien geôlier de la Grosse-Tour), quand elle m'a dit: «Prenez ce jeune homme dans vos bras!» j'ai reçu un coup en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le petit...
--Et tu es sûr que ce n'est pas lui?
--Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le retrouverons-nous pas un jour, comme celui-là, désespéré et allant jusqu'au suicide?...
--Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu idée que madame la marquise retrouvera le fils de Jacques.
--Dieu le veuille!
A ce moment, un sifflement doux, continu, perça le silence de la nuit.
--Ça doit être le numéro cinq, fit Lamalou.
Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa lui-même, de l'intérieur, trois coups espacés, puis suivis de deux plus pressés. On répondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.
--Un noyé, fit Lamalou sur le même ton.
--Conduisez-moi près de lui.
Armand pénétra doucement dans la chambre où dormait Martial. Puis, prenant la lumière des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune homme. Tout à coup il se redressa avec un frémissement.
--Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.
--Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amené ici dans sa voiture.
--Son nom?
--Je l'ignore.
Armand se courba vers lui.
--Quelle singulière ressemblance! fit-il encore.
Puis se tournant vers Lamalou:
--Il faut le laisser dormir, puis au réveil lui donner un repas léger.
--Monsieur est-il prévenu qu'il y a rendez-vous au point du jour?
--Je resterai ici.
Armand jeta un dernier regard sur Martial.
--Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques heures il faudra que ce mystère s'éclaircisse.
Et après avoir donné à Lamalou et à sa femme ses dernières instructions, il passa dans une pièce voisine, où il se jeta sur un lit de repos.
VII
LA SALLE FUNÈBRE
Le soleil venait de se lever. La température s'était adoucie, et au vent âpre qui pendant toute la nuit avait soufflé sur la ville, enveloppée dans son linceul de neige, avait succédé, avec l'accalmie, un brouillard humide qui, descendant en pluie fine et continue, détrempait peu à peu le sol durci. Les Champs-Élysées et le quai étaient encore complétement déserts. Tout à coup, du côté de la place, une voiture lancée au grand trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'était un cabriolet de maître, conduit par un homme soigneusement enveloppé de fourrures, qui, s'arrêtant brusquement à mi-chemin de l'allée des Veuves, descendit, jeta les rênes à un garçon et s'engagea dans le dédale de ruelles dont nous avons parlé. Il arriva devant la maison occupée par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arrêta devant la petite porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait déjà retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le signal des coups frappés sur la porte fut échangé, et enfin il pénétra à l'intérieur. Au moment où il disparaissait, une ombre jusque-là dissimulée dans un angle de la muraille se dressa lentement.
--Hé! hé! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par hasard tu aurais trouvé la pie au nid?
Puis il ajouta en ricanant:
--Voilà qui fera jubiler les Loups!
Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des précautions infinies de la porte mystérieuse.
--C'est bien ça, fit-il. C'est la maison du vieux dur à cuire! Voilà ce que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.
Tandis qu'il prononçait entre ses dents cette formule proverbiale défigurée à son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grinçant dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arrêter, à peu près au même point que la première. Bridoine, qui était vêtu d'une mauvaise blouse déteinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette. Il se glissa à terre, où il s'étendit tout de son long sur le ventre, bien collé contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se perdait dans l'ombre projetée. Le nouveau venu exécuta exactement les mêmes formalités que celui qui l'avait précédé. La porte s'ouvrit et il disparut.
--Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour s'éloigner de la porte.
A quelque distance il se redressa sur ses pieds.
--Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus long?
Il médita quelques instants sur cette question. Il avait relevé l'ignoble casquette qui couvrait son crâne pointu, et, tandis qu'une de ses mains grattait ledit crâne, l'autre caressait une barbe qui rappelait par ses enchevêtrements les lianes les plus impénétrables des forêts sauvages. La solution de ce problème menaçait de prendre autant de temps qu'une enquête confiée à une commission parlementaire, lorsque.... Troisième voiture. Troisième inconnu.... Ou plutôt, non. Cette fois, les personnages étaient au nombre de deux. Le coup de sifflet fut double. Ils entrèrent.
--Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux, cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et je courrais grande chance d'y être accueilli encore plus mal que la première fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voilà peut-être un bel os à ronger... et, ma foi! dès qu'ils m'auront reçu, là, définitivement, eh bien! je les lancerai là-dessus!...
Ayant pris cette résolution à la fois intelligente et prudente, Bridoine assujettit sa casquette d'un mouvement héroïque et reprit le chemin de la capitale. Laissons-le à ses projets et, ne courant pas nous-mêmes les dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de Lamalou, dit le Castigneau.
Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque habitation princière, présentait à l'extérieur un aspect presque monumental. Elle se composait d'un rez-de-chaussée élevé d'un étage et de mansardes à fenêtres ogivales. C'était un singulier mélange de styles, et il semblait que chaque génération eût tenu à mettre son sceau sur le vieux bâtiment. Le rez-de-chaussée, à fenêtres étroites, s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait accès à un vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien geôlier comme Lamalou, cette maison présentait un caractère de luxe à la fois sévère et confortable qui eût excité la surprise. Dans le vestibule dont nous parlons, des portes de chêne à panneaux sculptés s'ouvraient sur des salons, meublés avec un goût sévère, et dont les murailles disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix, appartenant aux écoles française et italienne, représentaient des sites empruntés aux pays méridionaux. Mais il était un de ces salons surtout dont la décoration bizarre, presque fantastique, eût plongé l'esprit des profanes dans une stupéfaction profonde. Nous l'avons dit, le jour commençait à poindre, et malgré le brouillard, les premiers rayons de lumière blanche pénétraient à travers les fenêtres. Mais dans cette haute pièce, par quelle issue le soleil se fût-il glissé? Toutes les murailles étaient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une étoffe mate et sans reflets, sur lesquels se détachaient seules de massives moulures d'argent. Pas une solution de continuité. Du plafond, composé de poutres qui semblaient taillées dans l'ébène, descendaient des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui venait mourir sur les tentures noires. On eût dit un immense sépulcre, une chapelle ardente; des angles ténébreux, il semblait que des formes fantastiques dussent tout à coup surgir, aux sons de l'hymne de mort. Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilité d'une sorte de tremblement sinistre.
A l'une des extrémités de cette pièce, une longue table, couverte d'un drap noir à franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au milieu du panneau noir, un tableau. Était-ce un portrait? Un homme jeune, de haute taille, semblait prêt à s'élancer de son cadre d'ébène: son visage livide était éclairé par un reflet à la fois effrayant et superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom? nous le saurons tout à l'heure... Quatre hommes étaient assis autour de la table, éclairés par un candélabre d'argent. Deux places étaient vides: l'une d'elles était marquée par un fauteuil d'ébène, plus haut que les autres siéges. De ces derniers, celui qui n'était pas occupé se trouvait à la droite du fauteuil. Quels étaient ces hommes? et pour quelle oeuvre étrange se trouvaient-ils donc réunis en ce lieu étrange? Présentons-les tout d'abord.
L'un, qui se tenait à la gauche du fauteuil présidentiel, était un homme dont il eût été difficile de définir l'âge exact. On le nommait dans le monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses écuries étaient, disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.
Archibald avait les traits longs, plutôt que fins. Le nez, un peu mince, avait cette tendance signalée par la physiognomonie comme étant l'indice d'une volonté de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au visage la forme familièrement appelée _en casse-noisette_. Ses yeux étaient petits, mais noirs, vifs et perçants. Le trait le plus étrange de cette physionomie, c'était une pâleur si singulièrement blanche, si marmoréenne, en quelque sorte, que cette tête, sans barbe ni moustache, au crâne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants, semblait plutôt appartenir à un buste de pierre qu'à un corps humain.
Le personnage qui faisait face à Archibald de Thomerville était, à n'en pas douter, un Anglais; car sa mâchoire supérieure présentait cette forme typique que tous les caricaturistes ont exagérée à dessein. Mais si l'oeil était tout d'abord attiré par cette particularité physique, c'était surtout parce qu'au-dessus de la lèvre se voyait la trace effrayante d'une épouvantable blessure. Une partie de la joue droite avait été enlevée, sans doute par quelque projectile, et les sutures des chairs, quoique exécutées avec la plus grande habileté possible, formaient une cicatrice ineffaçable.
Sir Lionel Storigan, de famille galloise, était d'un blond roux; des favoris de même couleur et d'une longueur démesurée ajoutaient à la singularité presque repoussante de son visage, et cependant ses grands yeux bleus franchement ouverts, à la fois sympathiques et froids, reconquéraient l'intérêt, troublé par l'inharmonie générale de cette figure couturée.
Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'épée comme les prévôts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un excentrique, terme qui, à l'époque où se déroule notre drame, impliquait toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blasés, et les excentriques--comme on dit--ne feraient pas leurs frais. C'est pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-là n'appartenaient évidemment pas au même monde que M. de Thomerville et sir Lionel. Tout d'abord, à les considérer, une pensée subite, claire, s'imposait à l'esprit.
C'étaient deux frères, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus encore, car la nature elle-même se plaît à rendre plus étroits les liens qui unissent deux enfants entrés dans la vie à la même heure. Leur ressemblance était si frappante, qu'en vérité il eût été impossible, à moins d'une minutieuse étude, de mettre un nom sur l'un de ces deux visages. Les cheveux bruns, bien plantés, quoique un peu bas sur le front, avaient même coupe, même abondance. Les traits, gros et modelés _au pouce_, comme disent les praticiens, dénotaient une de ces origines qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point conquis, de par la civilisation de leur race, cette miévrerie qui est l'apanage des privilégiés de la naissance. Ils étaient rudes, mais beaux. Leur âge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci était affaire d'état civil. Mais dans ces yeux honnêtes et fiers, une vitalité, une énergie qui saisissaient l'âme et réchauffaient le coeur. La bouche aux lèvres épaisses avait la fermeté qui dénote la franchise, la force et la bonté. Le cou musculeux décelait une vigueur peu commune.
Ils devaient avoir l'énergie du corps et celle de la conscience. Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un détail, cependant, suffisait à les différencier de façon aussi positive que possible. Tous deux étaient manchots. Mais, par une singularité toute spéciale, à l'un manquait le bras droit, à l'autre le bras gauche. Était-ce un jeu de la nature? était-ce le résultat d'un accident, en tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait dû être coupé presque à l'épaule. Ils portaient la manche vide ramenée sur la poitrine, et fixée par un cordon au vêtement. Ceux-là se nommaient--pour tout le monde--Droite et Gauche. C'était un sobriquet, à n'en pas douter; mais il avait l'énorme avantage de les désigner aussi nettement qu'il était nécessaire.
Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes réunis en ce lieu mystérieux, laissait derrière lui un passé plus on moins étrange. Nous ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abusé de sa curiosité en ne la satisfaisant pas immédiatement; mais ces énigmes devant recevoir plus tard une solution complète de la bouche même de ceux dont nous venons de décrire l'extérieur, il nous paraît nécessaire d'éviter un double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient là, silencieux. Ils paraissaient absorbés par leurs réflexions, comme si la solennité sinistre de ce lieu funèbre eût exercé sur eux une influence profonde.
Tout à coup, Archibald leva la tête:
--Le soleil doit être levé, dit-il.
--_Indeed_, répondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mêler dans son langage les langues française et anglaise, la marquise ne saurait tarder...
--Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.
A peine Droite avait-il d'ailleurs parlé, que derrière le fauteuil resté vide parut une forme noire, enveloppée d'un camail de soie. C'était une femme. On eût cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes s'étaient subitement levés.
--Je vous demande pardon de m'être fait attendre, dit une voix pleine et pure. J'étais épuisée de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai pas le droit de me reposer?
L'apparition porta les mains à son front et rejeta en arrière le capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'était Marie de Mauvillers, c'était celle que nous avons vue naguère dans la chaumière de Bertrade, priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes de Biscarre le forçat. C'était Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui le nom de marquise de Favereye. C'était la mère de Lucie, que menaçait l'amour du duc de Belen. En vérité, il eût semblé que pour elle les années n'eussent pas marché. Déjà, au bal de la rue de Seine, nous avons vu Mathilde Silvereal, sa soeur, belle d'une beauté rayonnante et rehaussée encore par une admirable majesté. Mais Mathilde appartenait à la terre. Marie semblait un être extra-humain. Oui, elle était belle de cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'oeuvre. Mais sur ces traits fins, ciselés en quelque sorte en pleine chair, on eût dit qu'un artiste inspiré eût jeté je ne sais quel rayonnement splendide, qui centuplait leur charme pénétrant. Ces cheveux blonds, qui jadis semblaient la couronne d'épis au front d'un enfant, se tordaient maintenant sur ses tempes mates comme le diadème d'une reine. Ces yeux bleus, qui avaient été la grâce, étincelaient aujourd'hui d'une bonté sublime. Ceux qui se trouvaient là s'inclinaient devant Marie comme devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les bras croisés sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques que les légendes impériales ou royales inventent pour l'édification des peuples. Seulement, celle-là était réelle. Marie de Favereye eût servi de modèle à l'homme de génie qui eût rêvé cette conception grandiose: la statue de l'Humanité. Elle prit place au fauteuil, et cette même voix d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:
--Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqués ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit à des explications...
--Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en inclinant la tête.
Sir Lionel l'approuva d'un geste.
--Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir quelques renseignements.
Marie frappa sur un timbre.
Une partie de l'un des panneaux se déplaça, et Lamalou parut au port d'armes.
--M. de Bernaye est là?
--Oui, madame.
--Qu'il vienne.
Lamalou disparut. Un instant après, le savant était introduit.
Il salua profondément Marie de Favereye.
--Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donné vos soins au malade?
--La science a été vigoureusement aidée par la nature...
--Le jeune homme est hors de danger?
--Complétement...
--Vous a-t-il demandé quelques explications?
--Aucune... il dort.
--Sera-t-il bientôt en état de se présenter devant nous?
--Je suis convaincu que cette comparution n'offre, dès à présent, aucun danger; je crois même qu'elle sera d'un heureux effet sur son imagination...
--C'est bien. Prenez place auprès de moi, monsieur de Bernaye.
Armand obéit et s'assit à sa droite.
--Messieurs, reprit Marie après un moment de silence, vous avez rencontré dans le monde, il y a quelques années, un jeune peintre qui se nomme Martial?...
--En effet, dit Archibald; il était très-assidu dans plusieurs maisons de la Chaussée-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez longtemps.
--Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu prononcer son nom, il y a quelques jours à peine.