Part 5
Or il m'est advis que nous devons tels perilleux fols laisser à part, & retourner à nos aggreables & delectables folies: entre lesquelles il est impossible d'en trouver encores une plus belle que celle des Necromantiens & Magiciens, qui s'abusent tant eux-mesmes, que veritablement ils pensent avec leurs cercles, caracteres, conjurations & pentacules pouvoir troubler le ciel, obscurcir la lune & le soleil, & faire trembler la mer, la terre, & tous les autres elemens, ressusciter les morts, & parler les ames, transformer les corps, passer tout par l'invisible, voller plus viste que le vent, & faire tous les songes, dont sont pleins les livres des chevaliers errans. Les autres pensent avoir dans des anneaux & en cristalins les esprits familiers enfermez, comme perroquets en cage, & avec iceux trouver les tresors cachez, sçavoir secrets, acquerir l'amour des dames, la grace des seigneurs, estimans ces esprits estre du tout dediez à obeir & satisfaire à leurs commandemens, desirs & appetits.
[En marge: Des basteleurs.]
Et certes à grand peine me puis-je tenir de rire quand je voy aucuns qui presument estre saiges & advisez, lesquels toutesfois croyent que les basteleurs avec l'aide des esprits, font leurs jeux & tours de passe-passe, comme si de nostre temps le diable eust si peu d'autres affaires qu'il voulsist se mettre à jouer & basteler.
[En marge: De ceux qui pensent estre muez en especes d'animaux.]
Et que dites-vous de ceux qui en proferant ces parolles, Vent sur vent porte moy aux nopces, pensent incontinent estre convertis en especes d'animaux, & aller par la cheminee au sabbath avec ceux de leur secte?
[En marge: De ceux qui pensent les enchantemens avoir quelque vertu.]
Aussi des autres qui pensent avec leurs enchantemens trouver les metaux, les sources des eaux, les meates de la terre, guarir blessures, oster la fiebvre, & donner remedes jusques aux bestes. Certainement je pense que sans la peur des inquisiteurs de la foy, ils ne se pourroyent garder, qu'à la fin ils ne feissent miracles.
[En marge: Des Geomantiens.]
[En marge: Des Chiromantiens & Physionomiens.]
[En marge: Des Bohemiens.]
De ceste mesme espece sont quasi les Geomantiens qui avec leurs figures & poincts presument deviner les choses futures. Et non moins delectablement se repaissent le cerveau les Chiromantiens & Physionomiens, pensans cognoistre avec leur art tout le discours de la vie des hommes: & toutes fois ils se trouvent aucunesfois tant fols, que non seulement ils croyent indubitablement en cela, mais encores à la bonne adventure des Bohemiens.
[En marge: La mer des folies spacieuse & profonde.]
Or il fault que je die & confesse de bon cueur, que si j'eusse creu la mer des folies estre tant spacieuse & profonde comme je la treuve, jamais avec la fragile barque de mon debile entendement je n'y fusse entré. Et certainement si la Folie qui m'y a induict, ne m'eust de sa grace & faveur porté & conduict sans jamais quasi m'abandonner, me baillant continuellement secours, j'eusse desja plusieurs fois interrompu cest ouvrage: pource que tant plus je vay considerant les actions des hommes, plus je cognois clairement nostre vie n'estre autre chose que folie, folie, folie. Et qui est-ce qui en si grande multitude ne se perdroit & abysmeroit? Ou bien qui se pourroit tenir d'en rire sans cesse, comme Democritus, ou bien crever de rire comme les Margites?
[En marge: Des faulses persuasions que ont les hommes.]
Je voy certains monstres qui pensent estre des Narcissus: un qui aura sa femme ressemblant à un singe, l'estimera toutesfois plus belle que Venus. Cestuy-là par jalousie comme Argus la gardera: l'autre par avarice exposera la sienne aux plaisirs d'autruy: l'un prend le dot & non la femme: Cestuy cy se fera amoureux de la vefve, l'autre de la damoiselle: & souventesfois plus il aime, plus il est hay.
[En marge: Des ignorans voulans apparoistre doctes.]
Autres ignorans parleront avec les Latins des lettres Grecques, & avec les Grecs des lettres Latines: & tant moins sçauront en quelque profession que ce soit, plus en presumeront. Aucuns qui à peine sçauroyent tirer une ligne, veulent apparoistre un Euclides: estans si hardis que de vouloir monstrer avec leur babil & belles bourdes, les spheres & mouvemens celestes.
[En marge: Des vanteurs.]
[En marge: Des diverses complexions des hommes.]
L'autre qui sera plus paoureux qu'un vieil connin, vouldra tousjours faire le brave, & (comme s'il estoit un Hector) ne fera que se vanter. Un autre s'addonnera à l'oisiveté: cestuy-là à la gourmandise: L'un ne bouge de la taverne: l'autre dompte les chevaulx: l'autre apprend aux oiseaux & aux chiens.
[En marge: Des inventeurs de nouvelles.]
Plusieurs hommes legiers ne pensent à autre chose que à entendre & inventer des nouvelles, & ne tiendront autres propos, que du Concile, du Pape, de l'Empereur, du Roy, & du Turc: comme s'ils estoyent de leur conseil privé: & feront des discours, ou si la paix demourera ferme, ou si la France & l'Angleterre se feront guerre: babillans follement des choses publiques, qui en riens ne leur touchent.
[En marge: Des desirs, affections & manieres de faire differentes.]
Autres desirent la guerre, autres veulent la paix: Cestuy-ci court par les postes pour se rompre le col, l'autre en une lictiere va dormant: l'un fait semblant de plorer & rit au cueur, l'autre par le visage monstre estre joyeux, & en l'estomach creve de douleur.
[En marge: Des avaricieux & usuriers.]
Vous en verrez aussi un autre qui aux despens de ses heritiers gaudist & triomphe. Autre pour mourir riche travaille oultre mesure, & ayant caché ses tresors, se plaint de pauvreté. L'un fera le belistre en sa maison, & dehors se monstrera riche & puissant: l'autre avec usures & interests accumulera infinies richesses. Autre changera & rechangera tant, qu'à la fin il se reduira en zero.
[En marge: Des tristes & joyeux.]
Cestuy-ci se plaint, cestuy-cy se lamente, cestuy rit, cestuy chante: cestuy sonne d'instrumens, l'autre passe le temps, & l'autre avec trop grande sollicitude continuellement se ronge l'esprit.
[En marge: Des Grammariens & Pedans.]
[En marge: Phalare.]
[En marge: Denys le Tyran.]
Mais où est-ce que par la Folie je me laisse transporter, perdant le temps à racompter telles petites & quasi communes folies, qui comme les estoilles du ciel sont innumerables? Certes il vault beaucoup mieux deviser de celles que font les hommes qui s'estiment, & entre les autres pensent estre les plus sages: dont j'estime pour les premiers de ceste folle bande les Grammariens, Pedants affamez, mendians & morts de faim, qui travaillent ordinairement en ce fascheux exercice de regenter & enseigner les escholiers: qui est une fatigue sur toutes les autres tresmoleste. Toutesfois par le benefice de la Folie, voyants en leurs escholes une grande caterve de jeunes enfans, qu'ils font trembler & espouvanter avec leurs visages & voix horribles; leur faisant à tous propos sentir leurs cruelles verges: Ils pensent & croyent estre quelques grands Princes, & que ceste miserable servitude soit un grand Royaume: Tellement qu'ils ne vouldroyent pas ceder à Phalare, ne à Denys le tyran.
Et ceste tant leur folle persuasion ne se pourroit facillement comporter, si d'autre part ils ne s'estimoyent encores plus, pensans la leur profession, qui n'est autre chose qu'une observation de fadaises & baboyneries, estre le plus excellent art qui se puisse trouver, la nommant le fondement de toutes disciplines, & la science des sciences: Et puis tout le temps de leur vie ils se trouvent enveloppez, avec les accents & syllabes, avec les adverbes & conjonctions, se allambiquant & minant le cerveau avec vocables & constructions, & cent mille autres barbouilleries de nulle importance. Et quand ils viennent à disputer des patronymiques, des figures & autres semblables mocqueries, Dieu sçait avec quelles villaines parolles & venimeuses invectives ils s'injurient, & bien souvent des parolles ils viennent au poil: de sorte qu'ils font si beau jeu, que ceux qui les voyent, n'ont point faulte de matiere pour rire. Mais c'est tout le bon, qu'au sortir de là chascun d'eux presume avoir vaincu son adversaire: ils s'en vont pourmener par toutes les places, carrefours & lieux publiqs, pour raconter telles leurs belles victoires, qui sont pures folies: & en veulent triompher & gaudir, comme s'ils avoyent surmonté & debellé le grand Turc.
[En marge: Autre secte de Grimaulx Latins.]
[En marge: Grammaires vulgaires.]
Et si ces folies des Grimaulx Latins ne suffisent, il s'en presente une autre secte de vulgaires, non moins sotte que ridicule, lesquels ont leurs boutiques toutes pleines de Grammaires vulgaires, de inventions de nouvelles lettres, & d'observations de la langue Tuscane: dont ils font autant de vente & de proufict, comme je ferois de ceste mienne Folie, si j'estoys si fol qu'il me vinst envie de l'envoyer pourmener par la ville és mains des porte-panniers, pour l'exposer en vente: car à grand peine trouveroit-elle à qui se vendre & faire achepter, si ce n'estoit à quelque bon fol aveuglé, qui n'entend riens: Tout ainsi est-ce de leurs beaux livres, lesquels à la fin se trouvent amassez és mains de certains ignorans curieux, comme les regnards chez le pelletier. Et pource qu'ils ne se peuvent faire entendre, & qu'ils se trouvent inutiles bien souvent, ils sont reduicts de livres en quarterons.
[En marge: Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est qu'elles contiennent.]
[En marge: Pourquoy est dicte la langue vulgaire.]
[En marge: La langue Latine corrompue par les Barbares.]
[En marge: De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit prendre un secretaire.]
Par ainsi, ma doulce Folie, demeure tout coy en mes coffres, à fin qu'il ne t'advienne comme à ces livres là: ausquels encores qu'ils soyent de belle estampe & bien imprimez, lon ne peult pardonner, ne faire qu'il ne leur advienne comme j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles: car ils veulent imposer certaines nouvelles loix & reigles de parler hors de propos: & veulent qu'en leur escrire se facent les accens graves, aguts & circonflexes, avec les collisions des vocables: & veulent qu'en la prose s'observe le nombre de pieds avec les desinances & respondances, comme lon a accoustumé de faire en la rythme: & qu'au parler lon garde les cas droicts & obliques, & que lon use de vocables affectez, & de peu de gens entendus: lesquels ne donnent moindre peine à ceux qui les dient & prononcent, comme ils font de fascherie & ennuy à ceux qui les oyent dire & prononcer. Et les pauvres fols ne s'advisent pas que la langue vulgaire est dicte vulgaire, pource qu'elle est en usage au vulgue, & à la plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent que lon escrive & que lon parle à une certaine leur nouvelle mode, dont chascun se mocque d'eux, d'autant que ils ne pourroyent nier que la langue vulgaire ne soit nee & derivee de la corruption de la Latine, commes les fleuves premierement proviennent des fontaines. Car la langue Latine fut autresfois commune à tout le peuple Romain, & depuis par les Barbares & gens serviles corrompue & gastee: Ainsi cerche lon encores de present de depraver & corrompre celle qui nous est demouree: usans de tels estranges vocables, avec lesquels & leurs sotties & ignorances, ils ont alteré le goust & le jugement des hommes curieux. Imitant un grand seigneur d'Italie, qui vouloit prendre un secretaire, auquel il dict, que avant que le prendre il vouloit voir une sienne lettre. Et le secretaire, qui estoit homme docte & expert, luy feit une bien belle & elegante epistre. Et apres que le seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit pas grande intelligence en cela, & presumoit toutesfois beaucoup de soy, l'eut veue, il dit qu'il n'en vouloit point, pource qu'il n'escrivoit point correct. Et quand on luy vint à demander les erreurs que avoit faictes ledict secretaire en sadicte epistre, il respondit, qu'il avoit escript _benevolence_ pour _benivolence_, _sanè_ & _penè_ par deux _n n_. qui sont deux mots Latins marquez d'un accent chascun sur les deux, & pensant que lesdicts accens fussent tiltres: Et pour cela ne voulut accepter ledict secretaire.
[En marge: De la difference de l'orthographe de la langue Italienne.]
Il y en a encores beaucoup d'autres de nos Italiens, qui estiment grossiers & ignorans ceux qui n'escrivent _strumento_ pour _instrumento_: _aldace_ pour _auldace_: _menemo_ pour _minimo_: _segretario_ pour _secretario_: _ufficio_ pour _officio_: _giulio_ pour _julio_: _gerolamo_ pour _jeronymo_: _eglino_ pour _egli_, & autres semblables inepties. Et en ceste sorte ayans la copie des beaux, intelligibles & elegans vocables, comme lon voit souventesfois, ils se repaissent de cela. Mais pour estre, comme les heretiques, ja faicts incorrigibles, & en trop grand nombre, à fin qu'ils ne sement autre plus mauvaise & pernicieuse erreur & zizanie, laissons les joyr du privilege de la vraye Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus fol qui se repute le plus saige: & comme plus il se trompe, tant plus il s'en resjouit & pense affiner les autres.
_Faict & composé en Indie Pastinaque par monsieur Ne me blasmez, à l'issue des masques & folies de Caresme prenant, Avec grace & privilege de tous les nouveaux Heteroclites, & expresse protestation, Que quiconques de ceste Folie dira mal, qu'il s'asseure de là en apres estre un vray fol, encores que pour tel n'eust esté jamais cogneu._
EXTRAICT DV PRIVILEGE.
Par lettres du Roy donnees à Paris le XX jour d'Octobre, M. D. LXV, signees Par le Conseil, SANGUIN, & seellees en cire jaulne sur simple queue: Il est permis à Hertman Barbé marchant Libraire en l'Université de Paris, de faire imprimer & exposer en vente ce present livre intitulé, _Paradoxe des louanges de la Folie, traduict en François par feu Messire Jehan du Thier, Chevalier &c._ jusques au temps & terme de six ans, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer: Avec defenses à tous autres marchans, Libraires & Imprimeurs de l'imprimer, faire imprimer, ne exposer en vente: sur peine d'amende arbitraire, confiscation desdicts livres, & de tous despens, dommages & interests envers ledict Barbé.
Note du transcripteur
L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. On a cependant résolu les abréviations par signes conventionnels (par exemple "Cõme" transcrit "Comme"), ajouté les cédilles, et distingué u/v et i/j selon l'usage. On a noté les italiques entre _caractères soulignés_.