Les louanges de la Folie Traicté fort plaisant en forme de paradoxe, traduict d'Italien en François par feu messire Jehan du Thier

Part 4

Chapter 43,556 wordsPublic domain

Parquoy estant à elle si obligé que je suis, nul ne se doit esmerveiller si meritement je la loue, comme l'unique refrigeration & repos de ma fascheuse vie, & de celle de tous les autres pauvres calamiteux & souffreteux: lesquels, comme ils ont moindre occasion de vivre, plus desirent la vie par le benefice de la Folie. Et le semblable font ces vieillards, lesquels encores qu'ils soyent hors de tout sentiment & à demy mors: se delectent toutesfois de vivre, en souspirant & regrettant les amourettes & plaisirs passez.

[En marge: Des vieilles qui se veulent encores farder, & faire l'amour.]

Le semblable font ces pauvres insensees vieillottes: entre lesquelles j'en ay autresfois veu de tant decrepitees & difformes, qu'elles ressembloyent quasi proprement aux malings esprits, & ne laissoyent pas pourtant d'estre si confites & enveloppees en l'amour & és delices, qu'elles ne cessoyent à toutes heures de farder, licer, colorer & peindre leurs visages, tenans ordinairement propos de leurs amours. Et encores qu'en ce faisant elles donnassent matiere aux autres de rire & s'en mocquer, si est-ce qu'elles se satisfaisoyent & contentoyent elles mesmes. Et ainsi passoyent heureusement & gaillardement leur decrepité & tresfascheux aage.

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[En marge: Comparaison de la Prudence avec la Folie.]

Or maintenant faisons jugement de ceux lesquels ont tant odieuses les follies, qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter: Et leur demandons lequel vault le mieux, ou avec la Prudence vivre en continuels affaires, peines, douleurs & fascheries, & à la fin pour en sortir & alleger leur tourment, se desesperer, pendre & estrangler: ou bien avec la Folie passer les maladies, les miseres, & la vieillesse: si facilement que à peine en peult lon rien sentir.

[En marge: Les fols jugez heureux & pourquoy.]

[En marge: Les fols bien venus & receus par tout.]

[En marge: La liberté que les loix donnent aux fols.]

[En marge: Les fols escoutez des Rois & Princes.]

[En marge: Les flateurs ordinairement sont alentour des grands seigneurs.]

Il me semble que non sans juste occasion ceux qui du tout sont fols, ont esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin, melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu qu'ils arrivent, ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons & presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.

Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais encores les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: & à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en plaisir & joyeuseté. Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries & assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le blanc, faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer & rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.

[En marge: Les fols vont en paradis apres leur mort.]

Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs & en festes: & apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir) s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils vivent eternellement avec felicité.

Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé & hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans & sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux, meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon temps.

[En marge: De la misere des boeufs.]

Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande que celle des pauvres boeufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?

[En marge: Des chevaux.]

Que dirons-nous pareillement des chevaulx, animaux tant nobles, lesquels non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux, & qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.

[En marge: Des chiens.]

Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx, ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres ils meurent miserablement de faim.

[En marge: Des oiseaux.]

Les pauvres oiseaux ne sont gueres plus heureux, lesquels ayans sentement de pouvoir exprimer les voix humaines, ou de voller & chasser pour le plaisir des seigneurs, finissent leurs vies emprisonnez és estroictes caiges, ou és fascheux gets. Voyez là les belles recompenses que reçoivent les animaux qui frequentent & accompaignent les hommes, & veulent estre trop saiges. Mais au contraire combien sont heureux ceux là qui esloignez de tout humain sentement fuyent la conversation des ingrats hommes, errans par les delectables pasturages, ou par l'air, selon leur instinct naturel, sans aucune fatigue vivent tousjours en liberté & à leur plaisir. Pour lesquelles raisons se peult clairement cognoistre que non seulement les hommes, mais encores les animaux qui veulent sçavoir plus que la nature mesmes ne leur a permis, vivent & meurent tresmalheureux & infortunez.

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[En marge: Ajax, Orestes, Saul, Nabuchodonosor devenus furieux.]

[En marge: Du temple de Diane bruslé par un fol.]

Or à ceste heure il me semble que je voy ces saiges entrer en cholere, & eux armer de bourdes, pour avec leur prudence arguer & proposer que nulle chose est plus miserable que d'entrer en fureur & follie: Allegant là dessus les exemples de Ajax, de Orestes, de Saul, de Nabuchodonosor, & de plusieurs autres, lesquels pour estre devenus furieux & fols, ont tué leurs peres, bruslé villes & maisons, prins à force & violé leurs soeurs & consanguinaires, les religieuses & vierges: commis sacrileges, & infinis autres abominables crimes & execrables excez. Et n'oublieront pas aussi de parler de cestuy fol acariastre qui brusla le temple de Diane en Ephese, l'un des sept spectacles plus renommez au monde, pensant avec un tel beau faict acquerir bruict, & soy faire immortel. Pour conclusion ils diront que l'une des plus grandes punitions que la Justice divine donne aux mauvais & vitieux: est de leur oster l'entendement, & les faire devenir fols & furieux: voulans sur le dernier de leur propos inferer, que ce mien tant maldire d'eux pour louer la Folie, est une mesme espece de maladie qui m'est advenue: Au moyen de quoy lon ne me doit prester ne audience ne croyance. Et en cest endroict se haulseront sur les ergots, & se feront glorieux, pensans avoir merité triomphe & gloire, comme s'ils avoyent opugné & gaigné une Babylone.

[En marge: Diverses especes de folie.]

[En marge: Quelle est la folie dont l'autheur parle.]

[En marge: Platon.]

[En marge: La folie des Vaticinateurs & poetes.]

Ausquels, sauf leur bonne grace, je responds, que tout ce qu'ils disent est tresveritable: mais aussi qu'ils sont grandement trompez & abusez, s'ils croyent qu'il n'y ait point de difference entre la Folie, & la folie dont il se trouve (selon l'opinion de frere Marian) innumerables especes: & entre les autres il y en a une, comme ceux cy veritablement jugent, laquelle est furieuse, terrible, bestiale & pleine de toute misere, semblable aux peines & tourments que les Furies infernalles ont accoustumé de donner pour chastier les ames damnees. Et de ceste là ne veux-je parler. Mais supplie la divine Clemence la vouloir dechasser & esloingner de nous, & l'envoyer pour ostage aux vitieux Turcqs & malheureux Payens. Celle que je traicte, & dont je parle, est à l'autre du tout differente & contraire: car elle est douce, amiable, joyeuse & plaisante, & à nous octroyee par don & grace des haults dieux, pour nous delivrer des griefves cures, solicitudes & molesties, & nous causer les voluptez & glorieux faicts que je vous ay cy dessus recitez. Ceste cy est tant de Platon estimee, qu'il conclud qu'en la vie humaine ne peult estre plus grand plaisir ne plus de delectation, que la folie des Vaticinateurs & Poetes: c'est à sçavoir des Vaticinateurs, quand ils pensent prophetizer & predire les choses futures, comme s'ils les avoyent presentes: Et des Poetes, quand agitez de leur fureur ils font vers plust tost divins qu'humains. Et certes nulle chose se pourroit imaginer plus delectable, qu'est de non sentir les adversitez & joyr des plaisirs.

[En marge: Response gentille d'un Florentin touchant la Folie.]

Parquoy non sans juste occasion fut grandement loué le conseil, que donna un gentilhomme Florentin à la dame qui le prioit de luy enseigner les remedes, avec lesquels il s'estoit autrefois guary de la folie, àfin de pouvoir donner guarison à un sien fils unique qui estoit tombé en semblable inconvenient. A quoy le gentilhomme courtoisement respondit, Madame, pour Dieu ne cerchez point de priver vostre fils d'un si grand plaisir où maintenant il se retrouve: Car je n'eu oncques, & n'espere jamais avoir un meilleur temps que j'avois quand j'estois fol, pource que lors je ne sentois aucune fascherie ne molestie, joyssant des infinis plaisirs que continuellement la Folie amene avec soy.

[En marge: Argutius de fol retourné en son bon sens.]

Et combien fut aussi heureux cestuy Argutius, lequel estant devenu fol, se tenoit le jour & la nuict tout seul és theatres, où il luy sembloit voir continuellement faire nouveaux jeux, & oyr reciter farces & comedies plaisantes: dont sans cesse il rioit & plaudissoit, tout ainsi que s'il eust veu presens les recitateurs qui en estoyent absens. Et avec ceste aggreable faulte d'entendement vivoit en singulier plaisir: Depuis estant par le moyen & diligence de ses amis retourné en santé, & ayant recouvré le sens, non sans juste occasion se plaignoit griefvement d'eux, qui l'avoyent privé de si doulce folie. O Dieu! combien de semblables à cest Argutius lon trouve aujourd'huy, & n'y a nul qui prenne soing de les guerir!

[En marge: D'aucuns Poetes, Orateurs, & Historiens de ce temps.]

Voyez une troupe de superlatifs Poetes Latins & vulgaires, qui font certains versets dont les chiens à peine voudroyent manger: & toutesfois se persuaderont qu'il n'y a pas beaucoup à dire d'eux à Virgile ne Petrarque. Autres composent des oraisons & histoires sans fondement ne grace, pleines d'adulations & menteries: & selon leur goffe jugement leur semble que de nostre temps ils ont renouvelé l'ancienne eloquence Romaine. Aussi aucuns presomptueux & pleins de temerité & audace, sans jugement ne prudence, presument avecque conseil (dont ils sont vuides) gouverner les Rois & grans seigneurs. Et le plus beau que je trouve encores en eux, c'est qu'abusans eux mesmes, ils se donnent en proye aux autres: & tout ainsi que s'ils estoyent, ou Mecenas ou Pollion se veulent faire croire & estimer.

[En marge: Penelope & Lucresse chastes.]

[En marge: Des trousses que aucunes femmes donnent à leurs maris.]

Combien doucement se trompent ces pauvres maris, qui ont femmes belles & bonnes compaignes, où beaucoup d'autres qu'eux praticquent & participent! Toutesfois ils se persuadent que de chasteté elles surpassent la Grecque Penelope, & la Romaine Lucresse: soy tenant un chascun d'eux heureux de la sienne: Et en soy riant des trousses que les autres femmes donnent à leurs maris, ils ne s'advisent pas que à la fin ils se treuvent tous peincts d'une mesme peincture. Et est ceste espece de folie tant grande & ample, qu'elle est dilatee & diffuse quasi par tous les hommes: & peu s'en treuve qui ne s'en sentent. Mais en ne prenant point de regard à sa propre folie, chascun se rit & prend plaisir à celle d'autruy.

[En marge: De la folie des chasseurs & veneurs.]

Lon ne sçauroit voir plus belle mocquerie que celle que font d'eux mesmes les veneurs & chasseurs, qui ne se soucient point d'eux lever avant le jour par les extremes froidures, terribles vents & fascheuses pluyes & neiges: Ne aussi au milieu de l'esté, de travailler à courir puis çà puis là par les vehementes chaleurs du soleil: à quoy ils prennent tant de plaisir, qu'ils pensent veritablement qu'il n'est point autre plaisir semblable à la chasse. Et non moins se delectent au son des trompes, au hurlement des chiens, & aux voix enrouees par trop crier, qu'à la plus douce musique que lon pourroit trouver. L'intolerable puanteur des chiens leur semble une doulce & delicate odeur, & souvent se mettent en danger de la mort à courir sans aucun arrest par les lieux perilleux & precipitez, ou à combattre avec quelque furieuse & attainee beste sauvaige: puis avec un grand appareil de bourdes, ils ne fauldront pas de raconter & resumer plusieurs fois à ceux qui ne les veulent point escouter, leurs telles belles prouesses, ou pour mieux dire folies, tout ainsi que si c'estoit un faict-d'armes: & se glorifient autant de la mort d'un insensé animal, comme s'ils avoyent vaillamment vaincu en guerre un grand Capitaine. Ainsi en delaissant & abandonnant leurs estudes, leurs offices & tous leurs autres importans negoces, ils entendent seulement à chasser; estimans chose digne d'un grand & noble courage despendre en tel exercice tout leur revenu: apres lequel consommé ils se trouvent comme fut jadis le corps du miserable Acteon, devoré de ses chiens. Ainsi parlans des bestes, traitans de bestes, & negocians avec les bestes, ils deviennent eux-mesmes, encores plus bestes.

[En marge: De la folie d'edifier maisons.]

Diray-je point de combien est delectable la folie d'edifier & construire logis, cercher la commodité de l'assiette, des huis, des fenestres & croisees, des perrons, viz & escaliers, formant rondes stanzes carrees, & les carrees rondes? il est vray qu'en voyant croistre ses ouvrages avec un incroyable desir & plaisir, lon ne sent ne la despense, ne la faim, ne le froid, ne le chault. Et certes j'estimerois grandement ce gratieux & aisé moyen d'aller à l'hospital, si en cela je ne m'estois si enveloppé, que j'en porte l'esprit & les habillemens deschirez.

[En marge: Zoroastre.]

[En marge: De l'alchymie & cercheurs de quinte essence.]

[En marge: Croesus & Crassus fort riches.]

Nostre grand docteur Zoroastre affirme par ses saincts juremens, tous les autres plaisirs n'estre que songes, au pris de l'esperance de faire la vraye alchymie, & de trouver la quinte essence, pour laquelle les alchymistes ne pardonnent aucunement ne au travail ne à la despense, croyants tousjours la tenir pour certaine dedans la fournaise devant que le feu y soit encores allumé: & continuellement leur semble asseurément avoir ceste fois là en leurs fourneaux le secret de convertir tous les metaux en or tresfin, avec l'experience de congeler le Mercure: esperans en brief passer en richesses Croesus & Crassus. Et encores que mille fois telle leur esperance se soit reduicte & resolue en fumee: toutesfois estans d'icelle repeuz, ils souflent tant, qu'à la fin il ne leur reste autre chose que le deviser & le parler des beaux secrets de Nature.

[En marge: De la folie des joueurs.]

Mais entre toutes les folies, je n'en trouve point une plus grande que celle des joueurs: lesquels trompez & deceus de l'esperance qu'ils ont de gaigner, mettent & exposent tous les jours leurs substances au hazard de la fortune, & au peril de mille tromperies & piperies, dont ceux qui font profession & industrie de jouer ont accoustumé d'user. Et maintenant par une convoitise & affection de gaigner, une autre heure pour un desir d'eux recouvrer, vivent ordinairement en tels tourmens, que jamais ne cognoissent ne paix ne repos: estans durant tout le cours de leur vie miserables & avaritieux jusques au bout. Et seulement se monstrent liberaux à faire belles pauses en leurs jeux: Puis quand la chanse est tournee, & qu'ils vont à la renverse, ô dieu! quels souspirs, quelles doleances & lamentations, quels grattemens de testes, quels horribles maudissons & cruels blasphemes ils font! Et ne fault pas s'esbahir si quelques fois ils en font trembler & fremir ceux qui les oyent. Mais jamais ils ne cessent de suyvre ce train, jusques à ce qu'ayans perdu leurs deniers, & dissipé leurs patrimoines, ils demeurent nuds, & despouillez de toute dignité & reputation. Et à la fin estans faicts infames & desesperez, souventesfois ils perdent la vie & l'ame ensemble. Partant il me semble que ceux là sont indignes de la compagnie de nos fols paisibles & contens, & qu'ils meritent d'estre releguez à l'abandon de ces furieux tourmentez.

[En marge: Des plaideurs.]

A ceux cy ont grande conformité les enragez plaideurs, lesquels esperans tousjours sur leurs adversaires estre victorieux font les procés immortels, & tout le temps de leur vie tourmentent eux & autruy: estans continuellement reduicts à la discretion des sermens & depositions de tesmoings, & de instrumens faulx: & souventesfois se trouvent vollez par la malignité & mauvaises consciences des Juges, des Advocats, des Procureurs & des Notaires, qui sont les vrayes sangsues du bien d'autruy, & certainement la peste de la vie humaine. Car estans accordez & bandez à la ruine de l'une & l'autre des deux parties, comme affamez vautours ne cessent de les manger & devorer avec leurs tromperies & trahisons, en deniant la justice, & monstrant le faulx pour le vray. Et ces pauvres miserables plaideurs aveuglez de raige, jamais ne s'en apperçoivent, jusques à ce qu'ils se trouvent par les murailles & les portes excommuniez, mauldicts, & en la compagnie du diable. Et puis pour sortir hors des mains des sergens, & n'estre confinez és prisons, ils se recommandent aux chapitres _Odoardus_, & _Pervenit alternativè_, & à _Cedo bonis_, ou pour mieux dire, selon le proverbe ancien, ils donnent du cul au lyon. Et souventesfois estans de grace receus aux hospitaux, meurent en grande necessité.

[En marge: Des mariniers & navigans.]

[En marge: Description d'une tempeste de mer.]

Que vous semble des mariniers ou navigans, gens audacieux & temeraires, continuellement soubmis à tant de divers perils, que non sans cause lon dispute s'ils doivent estre nombrez au rang des vifs ou des morts, pource que ils sont tousjours logez à trois doigts pres de la mort: Et quant à leur vie, elle est ordinairement reduicte soubs la puissance & discretion des eaues instables & des variables vents: Mais aveuglez de la convoitise & soif insatiable du gaing, ne craignent les ravissans & cruels corsaires: ne en cueur d'hyver eux mettre (ô temerité incroyable, ou avarice insatiable!) à naviguer les mers incogneues, & à cercher les nouveaux mondes: comme s'ils avoyent saufconduict de Neptune, & qu'ils tinssent les vents enclos & estouppez dedans bouteilles. En quoy faisant ils reçoivent tant d'incommoditez & inconveniens, que le plus souvent ils perissent de faim & de soif: ce que encores je ne pourrois croire, si je ne l'eusse esprouvé, ayant navigué entre les colomnes d'Hercules. Et certes je pense que une grande fortune de mer ressemble fort à un enfer. Le ciel obscurci & tenebreux tonne, les fouldres & les vents contraires se repercutent & correspondent, la mer troublee du profond de ses entrailles mugit & crie, la nef gemit, les antennes & les voilles fremissent, les cordages se rompent, les mariniers vaincus du vent & combatus de l'eaue, desperez de salut, jettent à la furie en mer les precieuses marchandises, qui sont l'occasion de leur mal. L'un s'esgratigne le visage, l'autre se bat la poictrine: l'un fait des voeuz, l'autre avec larmes se confesse: l'autre mauldit, l'autre renie: & de moment en moment attendans à estre submergez, voyent la nef aller le dessus dessoubs: Et pour la fin du naufrage ils meurent miserablement sans sepulture, ou bien par une disgrace se sauvent, & vont demander tous nuds l'aulmosne pour l'amour de Dieu.

[En marge: Des Necromantiens & Magiciens.]