Part 3
[En marge: Tiberius & Caius freres.]
[En marge: Les deux Catons.]
D'avantage lisez les histoires, & vous trouverez que les saiges ont esté quasi tousjours la ruine de leurs Republiques. Et pour revenir aux deux personnages que j'ay cy dessus alleguez, c'est assçavoir Tulle & Demosthene, n'ont-ils pas hazardé & puis ruiné, l'un la Republique des Atheniens, & l'autre celle des Romains, avec leur grand babil? Et les deux freres, qui furent dicts Gracchi, Tiberius & Caius, treseloquens entre les autres de leur temps, ne tournerent-ils pas avec leurs loix plusieurs fois dessus dessoubs la cité de Rome, jusques à tant que en leurs seditions & contentions ils perdirent la vie? Et les deux Catons, qui entre les Romains furent tenus tressages, le plus grand desquels reprenoit & accusoit ordinairement quelque citadin: ne troubla-il pas la Republique? Et le mineur, voulant avec trop grande severité defendre la liberté du peuple Romain, ne fut-il pas cause & occasion de la faire perdre? L'on peult facilement & aiseement juger par cela de combien sont les peuples heureux n'ayans point ces sages avec eux.
[En marge: Du peuple de l'Indie Occidentale.]
[En marge: Les Espaignols ont interrompu la façon de vivre du peuple susdict.]
Et en font d'avantage preuve suffisante & manifeste, la vie, les coustumes & les façons de faire du peuple nouvellement descouvert en l'Indie Occidentale, lesquels bienheureux sans loix, sans lettres, & sans aucuns saiges, ne prisoyent rien l'or, ne les joyaux precieux: & ne cognoissoyent ne l'avarice, ne l'ambition, ne quelque autre art que ce fust: prenoyent leur nourriture des fruicts que la terre sans artifice produisoit: & avoyent comme en la Republique de Platon, toutes choses communes, jusques aux femmes & petits enfans: lesquels dés leur naissance ils nourrissoyent & eslevoyent en communité comme propres. Au moyen dequoy tels petits enfans (recognoissans sans aucune difference tous les hommes pour leurs peres) sans haine ne passion aucune vivoyent en perpetuelle amour & charité: tout ainsi qu'au siecle heureux qui fut dict doré du vieil Saturne. Laquelle joyeuse, gracieuse & pacifique façon de vivre, les ambitieux & avaritieux Espaignols leur ont troublee & interrompue, en communiquant & frequentant en ceste Region: Car avec leur trop de sçavoir, leurs grandes finesses, leurs tresdures & insupportables loix & edicts l'ont remplie de cent mille maux, fascheries & travaux: tout ainsi que s'ils avoyent porté pardelà le vaisseau de Pandora.
[En marge: Sentence de Platon non approuvee.]
Pour ces causes je voudrois bien demander si lon doit louer & approuver la sentence de Platon, qui dit que les Republiques seroyent heureuses estans gouvernees de Philosophes. Là dessus je respondray que non: mais que les peuples ne sçauroyent estre plus malheureux, n'en plus grande calamité, que d'eux veoir tomber és mains de tels philosophastres & trop saiges hommes.
[En marge: Anthonin Empereur Romain.]
[En marge: Commode dict Incommode.]
[En marge: Les sages ont souvent des fils fols, & pour raison.]
Et encores qu'il se die qu'Anthonin Empereur Romain, qui par sa doctrine & louable façon de faire estant surnommé philosophe, fust un tresbon Prince: toutesfois apres sa mort il a esté estimé & reputé trespernicieux à la République, ayant laissé pour successeur son fils nommé Commode, tant vicieux, que ce nom Commode luy fut renversé, estant appelé Incommode & ruine de son siecle. Cela advient quasi tousjours à ces trop saiges personnages, qu'ils laissent des fils fols & insensez, lesquels ne leur ressemblent de riens. Et la raison est, que nature ne veult que la mauvaise semence de ces trop saiges hommes pullulle & multiplie: Car oultre ce qu'ils sont (comme nous avons ja dict) la ruine & la peste du peuple, ils se trouvent encores en leur conversation & frequentation avecque les autres hommes, fort molestes, fascheux, odieux & intolerables en toutes les actions humaines.
[En marge: Un peuple en Norvvegue chasse de son conseil tous les sçavans.]
Et à ce propos il y a un peuple en Norvvegue, lesquels considerans combien sont pernicieux les sçavans & lettrez au gouvernement de leur Cité & Republique, font crier à haulte voix par leur huissier ou herault, quand ils veulent entrer en leur conseil publique, Dehors dehors tous lettrez. Ne voulans souffrir qu'aucun entendant les lettres demeure ne comparoisse là en ceste compaignie: à fin qu'avec les sophistiqueries des lettres leur jugement naturel & sincere (qui n'ha besoin d'interpretation) ne soit aucunement interrompu.
[En marge: Combien les sages sont fascheux en toutes les actions humaines.]
Si de malheur aucuns de ces sages entrent en un banquet, soudainement avec leur trop de gravité, leur pondereux propos & fascheux discours, ils le remplissent tout de tristesse, melancholie & silence. S'ils sont appelez aux festes, aux danses, aux jeux, à ouir chanter & sonner d'instrumens de Musique, ils veulent que lon pense que tout procede & est faict pour l'amour d'eux. Et toutesfois ils sont comme l'asne au son de la lyre: car ils ne sçavent que c'est que de se resjouir, de baller ne de danser. Si d'adventure ils interviennent en quelques bons, gracieux & honnestes propos d'hommes joyeux, facetieux & aggreables, leur presence les fait incontinent taire, & leur faillir la parolle, comme s'ils estoyent veuz du loup. Aussi en entrant aux theatres & publiques spectacles lon les reçoit pour fascheux & molestes: de sorte que souvent ils sont contraincts d'eux en aller & vuider la place, comme quelques fois est advenu au saige Caton: à fin qu'estans là ils n'empeschent les plaisirs, risees, demonstrations de joye & follastries du peuple. Et consequemment s'ils ont à achepter ou à vendre, contracter, negocier, ou faire les autres choses qui appartiennent à l'exercice & office de nostre vie: jamais ne se pourront bien accorder avec les autres hommes, lesquels en bon langaige sont quasi tous fols, & ne traictent que folies en la plus grande part de leurs actions: & si ont continuellement à besongner avec des fols. Par ainsi la concorde & convenance ne pouvans avoir lieu en ceste tant grande curiosité de vie, de coustumes & d'opinions, fault confesser que ces sages sont par la leur trop grande curiosité & sagesse, extremement hays de tous.
[En marge: Aristides surnommé le juste.]
[En marge: Socrates.]
[En marge: Messire Cecho & Copula, finent leurs jours par les bourreaux.]
[En marge: Messire Falcone meurt de fascherie.]
Aristides surnommé le juste, fut-il pas pour sa trop grande justice & sagesse chassé d'Athenes, & envoyé en exil? Et Socrates, qui par l'oracle d'Apollo fut jugé le plus sage de son siecle, ne fut-il pas aussi (seulement pour son trop grand sçavoir) condamné à mort: lequel estant en prison, beut du jus de la Cicue pour exterminer ses jours. D'avantage du temps de nos derniers peres, Messire Cecho, Secretaire du seigneur Jean Galeace Duc de Millan: & un autre nommé Copula, du Roy Alphonce de Naples: Et Messire Falcone, qui estoit au Pape Innocent huictieme, n'estoyent-ils pas reputez les plus sages, & plus prudens hommes de toute l'Italie? Les deux avec leur prudence finirent leur miserable vie par la main des bourreaux: & le tiers voyant le Pape son maistre mort, qui avoit si grande creance en luy, & duquel il estoit tant estimé, & qu'en son lieu estoit creé au papat Alexandre VI. son plus grand ennemi, mourut soudainement d'ennuy & fascherie.
[En marge: Jean Jacques de Trevolse.]
Encores ne s'est-il point veu de ce temps de plus prudent ne vertueux Chevalier, que le seigneur Jean Jacques de Trevolse; si est-ce que luy se trouvant relegué en France, est mort avec peu de contentement.
[En marge: Archisages retournez au college de Folie.]
Je parlerois aussi volontiers d'aucuns autres Archisages, que nous avons veus avec leur prudence presumer de gouverner & reformer le monde: si n'estoit que depuis avoir esté par eux eschappez des mains de la Prudence, ils sont avec si grande ardeur venus à trois pas & un sault, eux jetter en nostre college de Folie, que certainement j'espere encores un jour (si les tresveritables signes qui apparoissent en eux ne me trompent) de les veoir en nostre profession faire miracles. Or estant doncques ces saiges inutiles à eux-mesmes, & à leur patrie, & hays quasi de tout le monde, laissons les avec leur prudence & sagesse malheureux & infortunez: & d'autre costé considerons de combien tousjours a esté la Folie utile aux choses publicques & privees.
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[En marge: L'excellence de la liberté.]
[En marge: Junius Brutus.]
[En marge: Tarquin Roy superbe.]
[En marge: Menenius Agrippa.]
[En marge: Themistocle.]
[En marge: D'un Sicilien.]
[En marge: Galuaguo Visconte.]
[En marge: Sertorio.]
[En marge: Numa Pompilius.]
[En marge: Machomet.]
Est-il en ce monde rien plus cher aux hommes nobles & de bon cueur que la liberté: pour laquelle lon doit mille fois, s'il en est besoin, mettre sa propre vie en peril & danger? Les Romains ne l'acquirent-ils pas du commencement par les oeuvres de Junius Brutus, lequel feignant estre aliené de son sens, avec l'aide de la Folie, les delivra de la servitude & tyrannie du Roy Tarquin tant superbe, pour les faire joyr de ceste liberté. Et quand aussi ce peuple pour les extorsions & mauvais portemens des Patrices se mutina, & desespera, de sorte que ayant ja occupé le sacré mont Avantin, il s'estoit deliberé & resolu de abandonner la patrie, sans jamais plus retourner soubs l'intolerable gouvernement de l'orgueilleux Senat, dont se fust ensuyvi, s'ainsi eust esté, la totale ruine & desolation de Rome: Ne fut-il pas incontinent appaisé & reduict à union & concorde par Menenius Agripa, en leur recitant la ridicule & puerile fable du ventre & des membres, qui une fois parloyent? A quoy auparavant n'avoyent servy ny les raisons, persuasions & requestes de beaucoup de saiges, ne la prudence de tout le Senat ensemble. Themistocle pareillement avec une autre fable du herisson & du regnard, aida & proufita grandement à ses concitoyens. Aussi le Sicilien se feignant fol avec sa canne persee induisit & persuada les autres Siciliens à eux delivrer de la subjection des François, en ce glorieux vespre, duquel reste encores tant de memoire. Et Galuaguo Visconte, qui apres la ruine de Millan alloit en plusieurs lieux de l'Italie raconter la vie & les faicts du cruel Empereur Barberousse, contrefaisant le fol avec sa sarbataine, assembla-il pas en un mesme lieu & temps tous les forussis Millanois, lesquels joincts & unis ensemble, delivrerent le pays de la cruelle & barbare servitude des Tudesques? Et Sertorio, par l'exemple qu'il bailla des queues de cheval & l'aide de sa biche blanche, fortifia & augmenta plusieurs fois le courage de ses soldats. Numa Pompilius avec sa feincte & simulee deesse Egeria, ne feit-il pas aussi de belles choses? Et Machomet avec les incroyables folies de son Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement les peuples furieux & insensez, lesquels aiment tant la folie, qu'ils se laissent manier & conduire avecques fables & mensonges, beaucoup plus facilement que par les saiges enseignemens, loix & constitutions des prudens Philosophes, dont ils ne font cas ny estime, & ne les veulent oyr ne cognoistre.
Telle chose se voit encores manifestement en nos beaux-peres prescheurs, lesquels pendant qu'ils exposent & declarent les grands mysteres de la sacree Theologie, & les doctrines, meditations & contemplations de leurs illuminez Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui leur prestent l'oreille, la pluspart de l'assistance cause & babille, & les autres dorment: Mais soubdain que le predicateur vient (comme ils ont de bonne coustume) à reciter quelque fable, ou bien qu'il luy eschappe de la bouche aucune sornette, tous se resveillent, se rendent ententifs, & puis au bout du jeu se mettent à rire à gorge desployee. Et telle impudence provient seulement de ce que les entendemens des hommes sont naturellement plus enclins à eux delecter de la folie que d'autre chose.
[En marge: Curtius le Romain.]
[En marge: Codrus Roy d'Athenes.]
[En marge: Les deux Romains appelez Decii.]
Or ça, quelle occasion pensez-vous qui deust avoir meu Curtius le Romain à soy precipiter tout armé dans le profond abysme: Et Codrus Roy d'Athenes, les deux Romains appelez Deces, avec infini nombre d'autres personnages à aller sacrifier leurs vies, & courir volontairement à la mort, pour le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie, avec la douceur de vaine gloire, laquelle est tant vituperee & reprouvee des saiges, qu'ils l'appellent vent populaire, & estouppement d'oreilles? Et se mocquent de ceux qui consument & employent leurs richesses & patrimoines en jeux, en banquets, en jouxtes, en tournois, & autres semblables spectacles, pour complaire au peuple, le faire rire, & gaigner sa faveur & louange: cherchans par tels moyens eux faire grans, & acquerir honneurs, estats, prerogatives & triomphes, avecque tiltres, statues & effigies, que le peuple comme beste insensee souventesfois, sans aucun jugement, donne & fait eslever aux tyrans & hommes meschans & pernicieux: choses qui passent comme l'ombre d'une fumee chassee du vent. Qui pourroit doncques nier que tels actes ne soyent manifestes folies, & tresgrande vanité? Si est-ce toutesfois que par le moyen de semblables sont souvent faicts & creez les magistrats & Princes du peuple. Les grands Empires en succedent: & consequemment les tresglorieux & magnanimes faicts, que les sçavans hommes, pour les celebrer par leurs lettres, & exalter par leur eloquence jusques au ciel, font & rendent apres immortels: Il est tout certain que lon ne peult parvenir à eternelle renommee & immortelle gloire, sans faire ou attaindre tels grans & haults faicts, qui convertissent les hommes en merveilles, & qui estonnent ceux qui en oyent parler, combien que ce soit quasi tousjours manifeste folie.
[En marge: D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies entreprises.]
Et à ce propos me sçauriez vous nommer de plus merveilleux fols que furent en leur vivant Alexandre le grand, & Jules Cesar, lesquels sont tenus les plus glorieux, plus magnifiques & triomphans monarques qui jamais ont esté? Et je vous demande quelle plus grande folie eust sceu monstrer Alexandre, que celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte cité habitee d'un peuple courageux & cruel, quand luy monta par force sur la muraille, & saulta dedans la cité au milieu des citoyens ses ennemis? Lesquels subitement avec grande furie luy coururent sus: mais luy seulement accompaigné de deux de ses gens qui l'avoyent suyvi, combatit si bien qu'il soustint leurs efforts & alarmes, jusques à ce que ses soldats furent venus à son secours: & illec tant pour la fatigue du long combat, comme aussi pour les coups qu'il avoit receus, & le sang par luy perdu, le trouverent si debilité, que pour demy-mort & sans esperance de vie, ils le porterent en son logis.
Ne fut-ce pas encores une autre grande & excessive folie, quand un si grand & si magnanime Roy que luy, pour faire preuve de sa personne, se meit volontairement à combatre un trescruel lyon, lequel il tua vertueusement: mais ce fut avec l'aide de la Folie qui l'avoit à un si evident & notable peril induict & persuadé.
[En marge: Du tresgrand danger ou se meit Jules Cesar.]
Et que devons-nous dire aussi de Cesar, qui en faisant la guerre en Alexandrie contre Ptolomee Roy d'Egypte, estant suyvi de ses ennemis, nagea un grand travers de mer avec le bras senestre seulement, tenant, en si grand danger qu'il estoit, tousjours la main dextre empeschee de certains papiers qu'il portoit & eslevoit dessus l'eaue, pour ne les mouiller ne gaster: & avec les dents tiroit ses vestements, à fin que les ennemis ne se peussent glorifier d'avoir gaigné aucune chose de sa despouille?
[En marge: Autre folie que feit ledict Cesar.]
[En marge: Lucius Cassius Capitaine du party de Pompee.]
[En marge: Mutius Scevola.]
[En marge: Horace Cocle.]
[En marge: Le More de Grenade.]
[En marge: La gloire cause de l'invention des arts & sciences.]
Ne feit-il pas aussi une autrefois une tresexcellente folie, quand apres la victoire de Pharsalie, ayant envoyé tout son exercite en Asie, & passant avec une seule petite barquette la mer Hellespont, rencontra Lucius Cassius Capitaine du parti de Pompee, avec dix grosses naufs, & fut si temeraire, que combien que la fortune l'eust presenté & reduict au pouvoir de son ennemi, il ne daigna toutesfois s'escarter ne penser à se sauver, mais s'alla mettre au devant de luy, & avec audacieuses parolles le feit rendre. Qui voudroit certes reciter toutes les folies de ces deux tant grands Empereurs, il fauldroit prendre & poursuyvre le commencement de leurs vies jusques à la fin: & lon trouveroit, comme de celles des autres hommes, que ce n'a esté en la plus grande partie que un jeu de fortune & de folie. Et qui persuada Mutius Scevola, à se brusler la main, & Horace Cocle à soustenir le pont contre toute l'armee des Toscans? Et de nostre temps le More de Grenade à se soubsmettre au manifeste peril de certaine cruelle mort, qu'il receut depuis, pour vouloir tuer le Roy Catholique Ferdinand & la Roine Ysabel, qui venoyent occuper son naturel pays? ne fut-ce pas la folie & tresfolle affection d'acquerir nom immortel? D'avantage quelle occasion pensez-vous qui ait incité les entendements subtils des hommes excellens, de eux travailler avec un si grand labeur & vigilance, à inventer tant de beaulx arts, & chercher tant de sciences & profitables disciplines: sinon le mesme desir d'acquerir eternelle fame & gloire, qui est une vanité sur toutes les autres vanitez: Ainsi que apertement se peult recueillir par ceste divine sentence qui dit en ceste maniere,
_O aveuglez, que sert l'extreme peine Qu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retourner Tous au geron de la grand' mere ancienne, Et vostre nom à peine on pourra retrouver?_
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[En marge: La naissance, jeunesse & vieillesse des hommes est miserable.]
Oultre les excellences que je vien cy dessus de declarer, desquelles manifestement nous sommes obligez à la Folie, il se reçoit encores d'elle plusieurs autres grandes commoditez, non moins dignes que celles là d'estre louees & estimees. Et qui seroit celuy à qui il ne despleust merveilleusement d'estre né, ou qui ne fust trescontent de mourir, si avec la Prudence lon venoit à considerer de combien est malheureuse & pleine de calamité nostre vie humaine: regardant pour le premier combien est miserable nostre naissance, à laquelle parvenus nous ne sçavons faire autre chose que plorer & gemir, qui est veritablement un certain augure des infinies miseres où nous sommes entrez. Et apres voyez comme est penible & fascheux nostre eslevement: à quels perils est submise la debile enfance: de combien la jeunesse est pleine de fatigues & travaux: comme est griefve & dure la vieillesse, & de quelles necessitez elle est ordinairement abbayee pour la joindre à l'inevitable mort: sans les innumerables infirmitez & douleurs, à quoy nous sommes subjects durant le cours de nostre pauvre vie, laquelle est tousjours circuye & environnee de tels accidens & naufrages.
[En marge: Quels maux procedent des hommes pervers.]
[En marge: Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius Italicus, & Cornelius Tacitus, se sont tuez eux-mesmes.]
Oultre cela, est encores à considerer quels maux procedent des hommes pervers, comme tromperies, deceptions, injures, parjurements, noises, trahisons, bannissements, prisons, tourments, blesseures, homicides, & autres infinies malheurtez: que qui les voudroit toutes reciter, seroit entreprendre à nombrer le sable de la mer. Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius Italicus, Cornelius Tacitus, & tant d'autres personnages de singuliere prudence & divine vertu, Grecs, Latins & Barbares se sont avec leurs propres mains, ou autrement d'eux-mesmes administré la mort & faict trespasser de ceste dolente vie. Et encores à present en voit lon beaucoup, qui volontairement suyvent ceste malheureuse fin, & se tuent pour la mesme occasion que les autres: qui n'est pas toutesfois la coulpe de la Folie, comme les ignorans croyent: mais de la Prudence, qui induit avec tels moyens les sages faisans profession de la suyvre, d'eux delivrer & jetter hors des adversitez où elle les a mis & reduicts.
[En marge: L'autheur raconte & se complaint de ses miseres, adversitez & calamitez.]
L'exemple desquels je devrois pieça avoir imité, pour tout à un coup donner fin aux miseres & calamitez dont continuellement je suis affligé: ayant desja, & non pas sans honneur & reputation passé la fleur de mon aage. Mais quoy? lors que je pensois doulcement me reposer, & à mon aise continuer le reste de ma vie és estudes de bonnes lettres, exempt de toute cupidité & ambition, la cruelle Fortune troublant mon repos a en un moment interrompu mes vaines deliberations & faulses esperances és deux horribles sacqs intervenus à Rome: esquels les biens que j'avois honnestement acquis avec grans labeurs & infinies fatigues m'ont esté entierement ostez & ravis: y faisant encores perte de la plus grande partie de mes treschers amis.
Et oultre tel dommage insupportable, m'est aussi advenu un autre tresinjuste naufrage en ma douce patrie, où la plus part de mon patrimoine m'a esté prins & usurpé par la main de ceux qui avec leur auctorité pour plusieurs justes causes le me devoyent defendre & conserver. Et encores non contente ceste mauldicte & perverse Fortune continuant ces coups, m'a robé deux de mes tresamez freres, avec injuste & violente mort: la memoire & souvenance desquels me presente au cueur telle & si inestimable douleur, que les tresameres larmes m'en tombent des yeux. Au moyen dequoy je demeure tant affligé, qu'il est impossible à mon esprit supporter plus grands tourmens que ceux là où de present je me retreuve.
Mais ce n'est pas tout: car à ce mesme but je suis tombé en infirmité de maladie incurable: en laquelle estant habandonné des plus excellens medecins, & desesperé de tout allegement & remede, je vis long temps a sans aucun moyen de paix ou de trefve: Me voyant avec douleur & rage devorer non seulement la chair, mais encores les miserables os: Estant si difforme qu'à peine me puis-je moymesmes recognoistre pour celuy que j'ay esté autresfois. Et encores, ce que moins ne me tourmente que cela, est que je me voy du tout quasi privé du doux refuge & delectable repos que je pretendois aux lettres: ayant perdu une grande partie de la veue, de l'ouye, de la memoire, de l'entendement, de l'odorement & du goust: de sorte que estant vif, je suis faict quasi semblable aux morts, & vivant je meurs tous les jours mille fois. Si qu'il ne me reste autre chose que d'attendre d'heure en heure la mort dure & aspre pour exterminer ceste tourmentee vie. Laquelle, à fin que nulle autre misere ne luy faille, se passera sans aucun legitime successeur ne hoir de mon propre sang, ne de mes pauvres & malheureux freres, dont je me voy privé. Et pour conclusion, je suis si empesché de larmes, que je ne puis dire le reste de mes miseres, adversitez & calamitez. Mais la doulce Folie meue de compassion me vient sur cela benignement secourir & consoler: me paissant quelque fois d'une vaine esperance & persuasion de pouvoir guerir, une autre fois elle m'oste la douleur & sentement du mal, avec diverses folies qui me font passer le temps, & à peine me souvient-il que c'est que de mal.
[En marge: La raison pourquoy l'autheur loue tant la Folie.]