Part 2
Toutesfois entre elles il y en peult avoir quelques unes (si Dieu veult) qui contre leur naturel presument, en renonceant du tout à la Folie, de devenir saiges, sçavantes & subtilles: chose que la Folie en aucune maniere ne peult souffrir ne permettre: Et lors qu'ils debvroyent couldre, filer, & vacquer aux affaires & negoces domestiques, à quoy elles sont dediees, l'une fait profession de choses grandes, l'autre se veult du tout addonner à la Philosophie, & ordonne, parle & dispute du Monde, du Ciel, des Idees, de l'immortalité, & de la divine essence, comme si c'estoit un nouveau Aristote: & veult arguer aux excellens Philosophes, & aux plus grans Theologiens: Et souventesfois, quelque ignorante qu'elle soit, sera si hardie que de les reprendre. L'autre vouldra faire profession de la Poesie, se mordera la levre, & fait le bouquin, hume le vent & avalle sa salive, se persuadant que l'esprit du divin Homere, ou l'ame de la sage Sappho luy est entree au corps: Elle composera des vers, des petites lettres & chansonnettes d'amour, & disputera des Poetes Grecs, Latins & Tuscans, qui ont mieux & plus doulcement exprimé les affections & passions d'amour: mettra en avant un subtil argument sur le quatrieme des Eneides de Virgile, dira Épigrammes, chappitres, chansons, sonets & madrigales, faisant une anatomie de la langue Tuscane, pour la rechercher & retourner parolle par parolle. La façon de parler de Bocace ne la satisfera pas, par ce que en d'aucuns lieux il ha beaucoup de rude & du vieil. Elle dira que Dante fut beaucoup plus sçavant que bien orné en son langage: Aussi que ce n'est pas grand'chose que des Triomphes de Petrarque: Que la nouvelle Grammaire avec l'Asollan sont trop affectez: Que l'Arcadie est une traduction sans invention, & n'est pas Tuscane: Le Morgant est mal limé: Orland furieux delecte le commun peuple, mais en plusieurs lieux se treuve qu'il default de jugement, & se perd & abysme aux adulations: Le Courtisan est Lombard, & a prins l'invention d'autruy. Quant au Seraphin, & quelques autres qui ont par cy devant eu cours, & ont esté fort estimez, n'est pas grand cas, & à peine meritent ils d'estre leuz. Elles se mocquent de Aretin, disans qu'il n'est point argut, sinon à dire mal d'autruy, quand la bouche ne luy est close avec quelque present. Conclusion, tout ce qui a esté dict par quelques fameux & singuliers Autheurs que ce soyent, ne les peult aucunement satisfaire ne contenter, tant elles pensent avoir grand' engin, dy-je bon entendement.
[En marge: Des femmes qui s'addonnent à la Musique.]
[En marge: De celles qui s'addonnent aux bals & danses.]
[En marge: De celles qui se delectent à se faire trouver belles.]
Il y en a quelques autres qui s'addonnent à la Musique, & à sonner des instrumens, qui ne peuvent accorder: Et pour entretenir des maistres à leur monstrer, despendent & consument follement tout ce qu'elles ont: ayants plus de soing & curiosité de faire leurs voix plus doulces & gracieuses, que leur propre vie. Que dirons-nous maintenant de celles ausquelles le baller & le danser plaist tant, que jamais elles ne parlent d'autre chose: s'exercitans & glorifians és gaillards & aggreables mouvemens & fredons du corps: en mesurant leurs pas par simples, doubles & reprinses, avec reverences & contenances: en quoy s'en va & consume la plus grande partie du temps & de leur substance. Mais toutes generalement se delectent & mettent peine entre autres choses de se faire trouver belles & plaire à autruy, & non sans bonne & juste occasion: car la beauté seule est ce qui les fait aimer, reverer & desirer: Et de ceste singuliere faveur elles ont obligation principalement à la Folie, qui ne laisse jamais la Prudence avoir en eux aucune part, & quasi tousjours les maintient en florissant aage & perpetuelle beauté.
[En marge: Des jouvenceaux entrans en aage viril.]
Et si ce n'estoit elle, il leur adviendroit comme aux jouvenceaux, lesquels incontinent qu'ils sont entrez en aage viril, & és ans de la discretion & prudence, se transforment & desguisent du tout: la barbe leur croist & devient longue: leur voix s'engrossit & fait rude: & leur jadis beau visage s'emplit de riddes, & leur corps se couvre de poil & devient brutal. Voyez là les beaux dons & fruicts qu'ils reçoivent de la Prudence, lesquels vrayement sont dignes d'elle.
[En marge: Des moyens qu'usent les femmes pour se faire tousjours sembler jeunes & belles.]
[En marge: Inconveniens advenus à Luculle & Lucretius par les femmes.]
Mais la benigne Folie, ayant memoire qu'elle mesmes est femme, comme à ses trescheres & tresamees ministres, ne laisse ainsi venir aux femmes le poil, ne muer la voix, qui leur demeure puerile, & tousjours leur conserve le visage avec le reste du corps lisse, tendre & delicat: leur monstrant & enseignant mille arts, mille secrets, mille remedes pour les faire tousjours sembler jeunes, belles & mignottes. Et d'autre costé elle leur laisse par honnesteté l'art magicque, les enchantemens, les sorceries, les devinations, & autres arts damnez & reprouvez, dont elles ont accoustumé d'user pour se faire caresser & adorer: tenants ordinairement leurs quaissettes & petits coffres, leurs licts, leurs vestemens & leurs bourses pleines de figures & images conjurees de neuds de cheveux, de parchemin avorton, avec les caracteres & noms des infernaulx esprits: avec lesquels elles font sortir les hommes hors de leur sens: & aucunesfois leur font perdre le sentement avec la vie ensemble: Ainsi que autresfois (pour ne parler des vivans) il s'est veu du tresvertueux & magnifique Luculle, & du sçavant Lucretius, lesquels en rendront pour jamais un eternel tesmoignage. Et encore que telles diaboliques inventions desplaisent grandement à la Folie: toutesfois les cognoissant estre femmes, c'est à sçavoir folles, effrenees, sans mode & sans mesure, les comporte le mieux qu'elle peult.
[En marge: Des habits des Italiennes & Espagnoles.]
[En marge: De la chaussure.]
[En marge: Des coiffures.]
Or maintenant puis qu'il vient à propos de parler de leurs habits, de leurs gorgiasetez, ornemens, pompes & mignotises, mesmement de celles de nostre Italie & des Espaignes, Il est necessaire de imiter les Poetes, lesquels non seulement au commencement de leurs oeuvres, mais encores au milieu de celles où ils traictent choses ardues & difficiles, ont accoustumé d'invoquer à leurs secours les sacrees Muses: car je ne sçay où je doy commencer. Si je leur regarde aux pieds, je leur voy certaines pantoufles ou patins si haults & si hors de mesure, qu'ils ressemblent plus à eschasses, qu'à autre chose: Et si elles n'ont quelqu'un qui les soustienne & conduise par la main de pas en pas, elles sont tousjours prestes à tomber. Si je les regarde à la teste, je les treuve tant desguisees avec plumes & pannaches, bonnets & coiffes garnis de fers & boutons d'or, de medalles, enseignes & devises nouvelles, que à grand' peine les peult on cognoistre.
Aucunes penseront estre plus aggreables, & avoir meilleure grace avec bourrelets soubs leurs coeffes, lesquels elles portent plus haults que les cornes de leurs maris. L'autre se pensera plus gorgiase d'estre coeffee à la Moresque, ou d'une autre nouvelle façon: applicquant à ses oreilles persees, les grosses perles, & autres joyaux. L'une noue ses cheveux, l'autre les mipartit & fait la greve entre deux. L'une les veult avoir blonds: l'autre les desire avoir noirs, & avec le fer faict à propos, ou avec le feu, les fait crespeler: Et pour les rendre plus reluisans y applicque du souffre vif, & les decore un jour d'un chappelet d'or singulierement elabouré, & un autre jour avec bagues precieuses.
[En marge: Des fards & peintures des femmes.]
Quant à se peindre & peler les sourcils, c'est chose ordinaire. Semblablement de faire la peau blanche, les joues & les levres colorees. Et ne fut, ne ny aura jamais peintre qui peust adjouster en cest endroict à leur artifice. Au regard de distiller eaues, gomme dragant, allun de roche, argent sollymé, & autres semblables mixtures & compositions, pour faire la face claire & reluisante, unir & lisser la peau: de sorte que en leur visaige lon se peult facilement mirer: certainement elles en sçavent ce qui en est, & en ont l'art tout entier. Le petit drappelet teinct, les savons, les pommades, & les pouldres pour les dents & pour l'haleine, les muscadins composez de succre & de muscq, & autres especes de dragees, huilles, eaues & senteurs de mille sortes, ne sont plus gueres d'elles prisees ne estimees, pource que les Perfumeurs les ont trop dilvuguees: mais maintenant elles vont tant chargees de pouldre de chippre, d'aloes, de benjoyn, de muscq, de civette, d'ambre, & autres infinies odeurs, qu'il n'est pas croyable.
[En marge: Response d'un grand Prince touchant les perfums des femmes.]
Et n'y a pas long temps qu'il fut demandé à un grand Prince, comme il avoit esté satisfaict d'une dame, avec laquelle il avoit prins soulas & plaisir: il jura qu'estant avec elle, il luy sembloit proprement estre à vespres, où, comme vous sçavez, lon a accoustumé de remplir l'Eglise d'odeur d'encens. Et ainsi respondit ce gracieux Prince, ne sachant mieux exprimer de combien sans propos la dame s'estoit perfumee. Et encores que semblables senteurs se vendent au poix de l'or, toutesfois elles n'en font cas, & les reputent pour petites choses, au pris de leurs grands secrets qu'elles sçavent, & que tant elles estiment: comme de faire, que le poil osté & arraché ne revienne plus, que le sein avallé se releve, & que les choses trop larges se restresissent.
[En marge: Des joyaux & affiquets.]
Conclusion, ce seroit chose aussi par trop longue & ennuyeuse à reciter des joyaux, chaisnes, brasselets, & divers habillemens de nouvelles façons, que quasi tous les jours elles changent: Esquelles varietez, diversitez & excessives despenses, se monstre manifestement & apertement quelle est l'abondance de leur folie, & le peu de leur cerveau. Et qui est celuy qui pourroit suffisamment parler de leurs riches chemises, de leurs calceons brodez & pourfilez, de leurs gands tressez & perfumez, de leurs esventails, de leurs martres sublimes pendantes, & de leurs patenostres de senteurs, qu'elles tiennent tousjours és mains, non par devotion, mais par lasciveté & folie.
[En marge: Des femmes desguisees, & faisans actes virils.]
[En marge: Folie se trouve és festes & banquets.]
[En marge: Platon en son banquet.]
Ne s'en est-il pas veu quelques unes habillees en paiges, courir les chevaux Turcqs & rudes en bouche, & manier les aspres coursiers: s'efforceans de faire tous actes virils? Et je vous demande comme cela se pourroit comporter, si la doulce Folie en cest endroit ne les accompaignoit. Il fault aussi entendre que ce qui leur fait avoir tant de faveur & de grace en leurs oeillades, en leur rire sans propos, & à faire des tours plus qu'un singe, n'est autre chose, que d'autant plus qu'elles sont folles, plus elles sont plaisantes, aggreables & delectables. Par cela doncques je conclud, que manifestement se peult cognoistre que de tous les plaisirs qui se reçoivent des femmes, nous en sommes tenus & obligez à la Folie. Laquelle encores si elle ne se trouvoit és festes & banquets, certainement lon ne s'y resjouyroit point, comme lon fait: pource que la silence y seroit gardee, & par consequent la gravité & la melancolie: & ressembleroyent tels banquets aux repas que font les bonnes gens de village pour l'honneur des obseques & mortuailles de leurs amis trespassez. Vous entendez bien qu'és grands & magnifiques banquets lon invite des dames principalement, pour avec leur presence & folies telles que dessus, donner plaisir aux hommes assistans. Aussi Platon en son banquet vouloit tousjours avoir devant luy Alcibiades, pour luy donner allegresse & plaisir, avec sa singuliere beauté.
En ces festins & banquets lon a accoustumé de faire venir les plaisans, les bouffons & farseurs, pour reciter comedies, danser morisques, jouer farces, faire musique, & mille autres choses plaisantes, pour tenir les invitez & conviez en feste & en joye. Et cela delecte plus beaucoup que les viandes delicates & bien preparees, lesquelles nourrissent seulement le corps, & incontinent le font saoul: mais les joyes & plaisirs nourrissent & delectent l'esprit, les yeux, les oreilles, & tous autres sentimens spirituels: & tant plus ils les goustent, tant moins en sont-ils rassasiez. De là vient, que lon s'invite l'un l'autre à boire: & apres bon vin, bon cheval, fault faire le Roy, le Seigneur, qui ne commande autre chose que folies. Puis fault mettre des chappeaux au lieu de couronnes, burler, gaudir & chanter, & faire autres infinis jeux, & choses pour rire, qui se font ordinairement en tels banquets: lesquels tant plus sont pleins de folie, tant plus sont plaisans, aggreables & delectables.
[En marge: De ceux qui ne s'aiment és grands bancquets.]
Toutesfois il s'en trouve d'aucuns qui ne se soucient pas fort de semblables plaisirs: & sont beaucoup plus aises de communiquer & eux resjouir avec leurs amis en charité & benevolence. Et vrayement je confesse qu'il n'y a chose en la vie humaine qui soit plus necessaire, ne de plus grande consolation aux hommes, que d'avoir amis que singulierement tu aimes, & dont tu sois singulierement aimé: avec lesquels selon les occurrences & necessitez tu te peulx douloir & consoler, comme avec toy-mesmes: & lesquels aussi prennent non moindre cure & solicitude de tes affaires & negoces, que de leurs propres. Mais en vous prouvant manifestement que ce tant grand benefice procede mesmes de la Folie, ne jugerez-vous pas de tant plus estre à elle tenus?
[En marge: La varieté & difference des hommes en toutes choses.]
[En marge: La Folie trompe nos jugemens en ce que nous aimons.]
[En marge: Pourquoy Cupido est peinct aveugle.]
Regardez doncques quelle est la varieté & difference des hommes, non seulement en leurs visages & complexions, mais encores és langues, és estudes, és coustumes & és façons de faire, és arts, exercices, gousts, appetits & volontez, affections & operations: où ne se pourroit trouver aucun qui du tout fust à l'autre semblable. Et vous jugerez si en telle diversité (dont plus grande ne se pourroit imaginer ne penser) lon sçauroit trouver ne amour ne benevolence qui fust ferme & stable: si la Folie qui trompe nos jugemens, & deçoit nos yeux, ne cachoit & couvroit les fautes & imperfections l'un de l'autre. Et à ceste occasion les peres trouvent beaux leurs enfans difformes & contrefaicts: les amis avaricieux, nous les appelons chiches & diligens: & les prodigues, qui sans riens retenir abandonnent & jettent le leur sans discretion, nous les tenons pour benins & liberaux: aucuns taquins, qui tousjours sont estudians sur la tromperie & pour decevoir leur compaignon, nous les disons caults & prudens: certains insensez & lourdaults, qui ne sçavent à grand' peine s'ils sont nez, nous les reputons pour simples & bonnes personnes: les melancoliques, pour ingenieux & industrieux: les furieux & temeraires, pour vaillans & hardis: les timides, pour discrets & bien advisez. En somme, par la benignité & douceur de la Folie, nous aimons leurs defaults & imperfections, & louons de gayeté de cueur les extremes vices, comme la singuliere vertu. Aussi vous voyez que le dieu Cupido, qui est la principale occasion, & l'auteur de toutes amitiez & gratieusetez, se peint aveugle: d'autant que les choses tresbelles il fait sembler laides & difformes: & celles qui de soy sont laides & difformes, il les fait trouver belles & aggreables, selon & ainsi que nos sens & jugemens sont guidez & conduicts de la Folie.
[En marge: Du mariage, & comme il est entretenu par la Folie.]
Le Mariage, qui n'est autre chose que une perpetuelle & inseparable compagnie entre le mary & la femme, ha grande voisinance & conformité avec l'amitié: Et si les maris avant que d'eux marier vouloyent, comme prudens, eux informer & enquerir de la vie, des complexions, & de toutes les façons de faire de leurs femmes: sans aucune doubte ils trouveroyent tant de belles choses, & si diverses, que nul, ou bien peu se marieroyent. Et si depuis qu'ils sont mariez, ils s'estudioyent aussi à diligemment observer, & subtilement veoir & prendre garde à toutes les faultes & erreurs d'elles, ô Dieu! en combien de travaux, en quelles contentions & en quels tourmens vivroyent-ils? Certes il ne seroit pas possible qu'ils peussent ensemble durer, ne jamais n'auroyent une seule heure de repos: mais se verroyent tous les jours infinis divorces, & choses beaucoup plus mauvaises que cela, sans les separations des licts, qui se font aujourd'huy, lesquels se feroyent encores plus souvent, voire à toutes heures, si la Folie à cela ne pourveoit & donnoit ordre: Car incontinent que l'homme & la femme sont couchez & joincts ensemble, elle se met entre eux deux, & fait que non croyant, supportant & dissimulant les deffaults l'un de l'autre respectivement, vivent en si grande amour, en si parfaicte charité, & en telle mutuelle affection, que en deux corps il semble n'estre qu'une seule ame: & ne sentent point lors les cruelles passions & griefves angoisses dont ordinairement sont tormentez & dessirez les esprits des pauvres malheureux jaloux, les induisant aucunesfois à faire horribles tragedies.
[En marge: Aucune conjonction ne obeissance ne seroyent fermes sans la Folie.]
Et certainement les peuples ne pourroyent souffrir ne tolerer les Princes, ne les Princes les aimer, ne les serviteurs les seigneurs, ne les fils les peres, ne les disciples leur maistre d'eschole, ne semblablement aucune compagnie ne conjonction ne pourroit demourer ferme ne durable, si la Folie avec sa douceur & benignité ne les venoit à domestiquer, apprivoiser & addoulcir: de sorte qu'aimant la moleste & dure severité, avec le trop sçavoir, l'un benignement comporte l'autre: Ainsi par le benefice de la Folie tout le monde vit en charité & union, & se conserve en amitié. Je pense bien qu'il vous semblera quasi incroyable que la Folie puisse faire les grandes choses que je vous ay racontees: mais donnez moy benigne audience, & vous orrez & entendrez qu'elle en fait beaucoup de plus grandes.
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[En marge: De la Nature.]
[En marge: Les hommes ne sont jamais contents de leurs conditions.]
[En marge: La Folie nous persuade que nous passons les autres.]
La Nature, laquelle en beaucoup de choses a esté plustost trescruelle marastre que benigne mere, a engendré en nos esprits desirs & affections insatiables, avec infinies passions, dont quasi tous les jours ils sont tourmentez. Entre autres lon voit que les discrets & les prudens jamais quasi ne se contentent d'eux-mesmes, ne des choses qui leur touchent & appartiennent, estimans singulierement celles d'autruy. Et si la Folie ne se trompoit & abusoit en nos mesmes defaults, comme en ceux de nos amis: qui seroit celuy lequel ne se contentant de soy mesmes, vouldroit presumer de pouvoir satisfaire à autruy: ou bien penser faire aucune chose avec grace, luy semblant de soy estre desaggreable? De là proviendroit que desesperans de nos propres jugemens & entendemens, nous ne nous adventurerions, ne mettrions jamais peine d'acquerir nom ne louange aucune, & tousjours vivrions sans gloire & reputation. Mais la Folie voulant s'esvertuer aux faicts magnanimes, se fait amouracher de nousmesmes, nous persuadant qu'en nos exercices & operations, nous avons beaucoup l'advantage, & passons tous les autres. Et qui est celuy qui pourroit nier qu'aimer soymesmes, & avoir en admiration ses propres choses, ce ne soit la plus grande folie du monde: toutesfois cela pourtant contente les hommes, & quasi les rend heureux.
[En marge: L'autheur discourt touchant son livre.]
Quant à moy escrivant ceste mienne folie, j'esprouve assez de combien est grand ce plaisir, me semblant quelquefois avoir trouvé invention aucunement subtile, ingenieuse & belle, & ne l'avoir encores trop lourdement escripte; mais si aucuns viennent par cy apres à veoir & lire telles lourderies, ils pourront facilement juger & cognoistre comme en cest endroict je suis excessivement trompé & abusé: estans choses indoctes, impertinentes, mal limees, & sans aucun goust ne saveur. Or elles seront telles que lon voudra, si est-ce toutesfois que pour l'amour & grace de la Folie, je ne me suis peu delecté à les escrire: & ay esperance que paradventure elles ne desplairont point à quelque autre bon & honneste compaignon, qui ne sera du tout ennemi de la Folie. Conclusion, il se peult clairement cognoistre que tous les grands & glorieux faicts procedent de l'instance de la Folie, & la plus grande part se font avec son aide & faveur.
* * * * *
[En marge: Des guerres & faicts-d'armes, & quelle grande folie c'est.]
[En marge: A quelles gens appartient la vacation de la guerre.]
[En marge: Quel conseil y est requis.]
[En marge: Demosthene.]
[En marge: M. T. Ciceron.]
[En marge: Sosyne.]
[En marge: Xenocrates.]
Qui est celuy qui ignore que les guerres & les faicts d'armes ne soyent les plus grandes & haultes choses qui se puissent faire & exercer entre les hommes, puis que de là sourdent & procedent les grans Empires, & la supresme autorité des trespuissans Rois, qui font trembler tout le monde, avec leurs exercites & armees. Et qu'est-ce qu'une bataille, sinon la plus grande folie que lon sçauroit imaginer, quand lon y perd quasi tousjours beaucoup plus que lon n'y gaigne? Là on est à l'effroy des sons de tabourins & de trompettes entre les terribles & espouantables bruits & coups d'artillerie, ausquels n'y a nul rampart. Et puis en la meslee des coups de main où se respand le sang de tous costez, à la discretion de la Fortune & de la Folie, qui gouverne tout cela. Et desirerois bien sçavoir quel lieu pourroyent tenir là les saiges avec leur prudence, leurs ombres & continuelles estudes. Certes ce n'est pas ce qu'il leur fault, & ne leur est la guerre convenable, car ils n'ont ne force ne vigueur: mais ce mestier & telle vacation appartient à fols, desbridez, larrons, volleurs, braves, ruffians, pauvres, malheureux, audacieux, deseperez & furieux: lesquels n'ayants ne bien ne cervelle, n'estiment leur propre vie, & moins encores se soucient des manifestes & evidens perils. Toutesfois lon dit communément que le conseil vault beaucoup au faict de la guerre: ce qui ne se peult nier: Mais il s'entend aussi le conseil des Capitaines, & hommes experimentez à la guerre, & non des personnages doctes & sçavans, ne des Philosophes, qui naturellement ont peu de cueur, & sont pusillanimes. S'en est-il trouvé de plus sçavants ne plus eloquents que Demosthene & Marc Tulle Ciceron, qui ont esté & demeureront perpetuellement fontaines de l'eloquence Grecque & Latine: Et toutesfois lon voit par escript que tous deux furent merveilleusement timides: de sorte que Demosthene en un faict d'armes, que luy-mesmes avoit persuadé & dressé, subitement qu'il vit devant luy ses ennemis, leur tourna le dos, & jettant sa targe sur l'espaule en fuyant alla dire, Celuy qui fuit, une autre fois peult combattre: voulant faire croire par cela, que meilleur estoit de perdre l'honneur que la vie. Quant à Marc Tulle, il trembloit tousjours au commencement de ses oraisons. Et de nostre temps un nommé Sosyne estant si excellent docteur, que durant son vivant n'a esté son pareil: Luy venu en public consistoire de la part de sa Republique rendre obeissance au Pape Alexandre, demoura, comme feit Xenocrates tout court, sans sçavoir ce qu'il devoit dire. Et plusieurs autres hommes tressçavans ne sont-ils pas semblablement en leurs oraisons & concions souvent demourez comme muets, sans pouvoir dire une parolle? Voyez doncques ce que eussent peu faire tels personnages s'ils eussent eu à combattre avec les harquebouzes, que seulement avec la parolle, ils se sont trouvez espouvantez & esperdus.
[En marge: Les sages ont esté le plus souvent ruine de leurs Republiques.]