Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 9

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De plus, une remarque que je m'étonne que vous n'ayez pas faite, c'est qu'il n'y a rien de si difficile en amour que d'écrire ce qu'on ne sent pas. Je dis écrire d'une façon vraisemblable, ce n'est pas qu'on ne se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre présidente est assez peu formée pour ne s'en pas apercevoir, mais qu'importe? L'effet n'en est pas moins manqué. C'est le défaut des romans; l'auteur se bat les flancs pour s'échauffer, et le lecteur reste froid. _Héloïse_ est le seul qu'on en puisse excepter; et malgré le talent de l'auteur, cette observation m'a toujours fait croire que le fonds en était vrai. Il n'en est pas de même en parlant. L'habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore; l'expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la véritable éloquence de l'amour; et surtout la présence de l'objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d'être vaincues.

Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez l'occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la longueur de sa lettre et le prétexte qu'elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.

Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succès, c'est qu'elle use trop de forces à la fois; je prévois qu'elle les épuisera pour la défense du mot, et qu'il ne lui en restera plus pour celle de la chose.

Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent, ce seront les dernières jusqu'après l'heureux moment. S'il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j'aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd'hui.

_De..., ce 24 août 17**._

LETTRE XXXIV

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n'ignore? Pour aller vite en amour, il vaut mieux parler qu'écrire; voilà, je crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples éléments de l'art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites qu'une exception à ce principe et qu'il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux esprits, qui s'y laissent engager par amour-propre et que la vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma première lettre, n'avait pas alors plus d'amour pour moi que moi pour elle, et qu'elle ne vit que l'occasion de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.

Quoi qu'il en soit, un avocat vous dirait que le principe ne s'applique pas à la question. En effet, vous supposez que j'ai le choix entre écrire et parler, ce qui n'est pas. Depuis l'affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive, a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la mienne. C'est au point que si cela continue, elle me forcera à m'occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d'une petite guerre. Non contente de n'y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.

Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première; la seconde n'offrit pas plus de difficulté. Elle m'avait demandé de lui rendre sa lettre, je lui donnai la mienne en place, sans qu'elle eût le moindre soupçon. Mais, soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit vertu, car elle me forcera d'y croire, elle refusa obstinément la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où a pensé la mettre la suite de ce refus la corrigera pour l'avenir.

Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette lettre que je lui offrais tout simplement: c'eût été déjà accorder quelque chose et je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentative, qui n'était qu'un essai fait en passant, je mis une enveloppe à ma lettre, et prenant le moment de la toilette, où Mme de Rosemonde et la femme de chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon chasseur, avec ordre de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé. J'avais bien deviné qu'elle craindrait l'explication scandaleuse que nécessiterait un refus. En effet, elle prit la lettre, et mon ambassadeur, qui avait ordre d'observer sa figure, et qui ne voit pas mal, n'aperçut qu'une légère rougeur et plus d'embarras que de colère.

Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu'elle garderait cette lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu'elle se trouvât seule avec moi, ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens entre dans ma chambre et me remet, de la part de sa maîtresse, un paquet d'une autre forme que le mien et sur l'enveloppe duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec précipitation...

C'était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.

Vous me connaissez, je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.

On va d'ici, tous les matins, chercher les lettres à la poste, qui est à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour cet objet, d'une boîte couverte à peu près comme un tronc, dont le maître de la poste a une clef et Mme de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses lettres dans la journée, quand bon lui semble, on les porte le soir à la poste et le matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou autres, font ce service également. Ce n'était pas le tour de mon domestique, mais il se chargea d'y aller, sous le prétexte qu'il avait affaire de ce côté.

Cependant j'écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresse et je contrefis assez bien, sur l'enveloppe, le timbre de _Dijon_. Je choisis cette ville, parce que je trouvai plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari, d'écrire aussi du même lieu et aussi parce que ma belle avait parlé toute la journée du désir qu'elle avait de recevoir des lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.

Ces précautions une fois prises, il était facile de faire joindre cette lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d'être témoin de la réception, car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d'attendre l'arrivée des lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.

Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle, en donnant la lettre à Mme de Tourvel.--Ce n'est pas l'écriture de mon mari», reprit celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le cachet avec vivacité. Le premier coup d'œil l'instruisit, et il se fit une telle révolution sur sa figure que Mme de Rosemonde s'en aperçut et lui dit: «Qu'avez-vous?» Je m'approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien terrible?» La timide dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver son embarras, feignait de parcourir l'épître qu'elle n'était guère en état de lire. Je jouissais de son trouble et n'étant pas fâché de la pousser un peu: «Votre air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que cette lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur.» La colère alors l'inspira mieux que n'eût pu faire la prudence. «Elle contient, répondit-elle, des choses qui m'offensent et que je suis étonnée qu'on ait osé m'écrire».--Et qui donc? interrompit Mme de Rosemonde.--Elle n'est pas signée, répondit la belle courroucée, mais la lettre et son auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera de n'en plus parler.» En disant ces mots, elle déchira l'audacieuse missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.

Malgré cette colère, elle n'en a pas moins eu ma lettre et je m'en remets bien à sa curiosité du soin de l'avoir lue en entier.

Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant de cette correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer mes minutes, car pour rien au monde je ne dévorerais l'ennui de les recopier. Adieu, ma belle amie.

_De..., ce 25 août 17**._

LETTRE XXXV

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._

Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu'au milieu des torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage pour m'imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon amour à se taire et j'oublierai, s'il est possible, la façon cruelle dont vous l'avez accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n'en donnait pas le droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre indulgence n'était pas un titre pour l'obtenir; mais vous regardez mon amour comme un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez à la fois et la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi qu'accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m'était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré, et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'amour le plus tendre, le plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d'être traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure point, vous frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c'est qu'il est votre ouvrage et non pas le mien.

Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je n'attends pas même cette pitié, que l'intérêt que vous m'aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue, pouvoir réclamer votre justice.

Vous m'apprenez, madame, qu'on a cherché à me nuire dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m'eussiez pas même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d'une vertu si rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs, et je n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que j'ai le droit de savoir l'un et l'autre, puisque vous me jugez d'après eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce et je m'engage d'avance à me justifier, à les forcer à se dédire.

Si j'ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d'un public dont je fais peu de cas, il n'en est pas ainsi de votre estime, et quand je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d'autant plus précieuse que je lui devrai sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me donnerait, dites-vous, _des droits à votre reconnaissance_. Ah! loin d'en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l'occasion de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n'est pas, je l'espère, la crainte d'un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire plus que vous qu'elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à vous croire une âme si douce, ce n'est que dans cette lettre que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le vœu de vous rendre sensible, j'y vois que plutôt que d'y consentir vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et justifie mon amour, c'est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage, et lorsqu'en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême, j'ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n'est qu'un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient; vous ne doutez pas, j'espère, de mon empressement à vous la remettre.

_De..., ce 21 août 17**._

LETTRE XXXVI

_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._

(_Timbrée de Dijon._)

Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j'ose le dire, vous semblez craindre moins d'être injuste que d'être indulgente. Après m'avoir condamné sans m'entendre, vous avez dû sentir en effet qu'il vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre. Vous refusez mes lettres avec obstination, vous me les renvoyez avec mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise que l'amour soit plus ingénieux à se produire, que l'indifférence à l'écarter.

Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.

J'étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de Rosemonde, de prévoir le sort qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez et j'ajouterai, avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su, ma sécurité n'en eût point été troublée; non que je ne rendisse à votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser; mais accoutumé à n'éprouver que des désirs, à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l'amour.

Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de Rosemonde pour m'arrêter quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous, cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé, il ne m'en coûta rien de m'y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais uniquement encore à cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.

Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, qui seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonna, séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter. En réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l'épiais dans vos regards, dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.

Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! Résolu de l'ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit qui m'annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus que par vous et pour vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure, jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l'intérêt d'une conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret de mon cœur?

Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui, madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus que, vous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d'égarer un cœur que déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation s'empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.

C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu'un hasard, que je n'avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est un, n'est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?

Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié et ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m'y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez et c'est moi qui m'excuse.

Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti, une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m'avez inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la divinité même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.

_De..., ce 23 août 17**._

LETTRE XXXVII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._

Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu'ils sont toujours fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit être en effet infiniment dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être ce qu'il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu'il en soit, puisque vous l'exigez, je l'éloignerai de moi, au moins j'y ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.

Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de m'éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible, n'aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être l'objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu'une rencontre à la campagne, chez une personne qu'on sait être sa parente et mon amie?

Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir de lui-même qu'il veuille bien s'éloigner. Je sens que cette proposition est difficile à faire; cependant, comme il me paraît avoir à cœur de me prouver qu'il a en effet plus d'honnêteté qu'on ne lui en suppose, je ne désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et d'avoir une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes vraiment honnêtes n'ont jamais eu, n'auront jamais à se plaindre de ses procédés. S'il part, comme je le désire, ce sera en effet par égard pour moi; car je ne peux pas douter qu'il n'ait le projet de passer ici une grande partie de l'automne. S'il refuse ma demande et s'obstine à rester, je serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le promets.

Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait de moi, je m'empresse d'y satisfaire et de vous prouver que malgré _la chaleur_ que j'ai pu mettre à défendre M. de Valmont, je n'en suis pas moins disposée non seulement à écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis.

J'ai l'honneur d'être, etc.

_De..., ce 25 août 17**._

LETTRE XXXVIII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

Votre énorme paquet m'arrive à l'instant, mon cher vicomte. Si la date en est exacte, j'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu'il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n'aurais plus celui d'y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement réception et nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien à vous dire pour mon compte; l'automne ne laisse à Paris presque point d'hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d'une sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuper, je me distrais avec la petite Volanges, et c'est d'elle que je veux parler.

Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n'a ni caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment, mais tout annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l'on peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de l'ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m'en amuse quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et elle est alors d'autant plus plaisante qu'elle ne sait rien, absolument rien de ce qu'elle désire tant de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure et puis elle me prie de l'instruire avec une bonne foi réellement séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce plaisir est réservé.

Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir convaincue par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour bonnes, et elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre. Je lui ai permis d'écrire et de dire _j'aime_, et le même jour, sans qu'elle s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu'il est si sot encore qu'il n'en a seulement pas obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces gens d'esprit sont bêtes! celui-ci l'est au point qu'il m'embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.