Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 36

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Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui courent aujourd'hui, et à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de la haine et de la vengeance d'un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu'il n'y eût pas eu de papiers remis.

Dans mon impatience de vérifier ces fait, j'ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n'est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de chambre qu'il était parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère et digne amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent et qui peuvent devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.

_P.-S._--L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous présente son respect.

_Paris, ce 11 décembre 17**._

LETTRE CLXIX

_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._

MADAME,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où il n'y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu'il m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, j'ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujet qu'ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu'il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L'estime des personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu'on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55]. La quantité de lettres qui s'y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste, j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté et je n'en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.

[55] C'est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Mme de Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mme de Rosemonde par Mme de Volanges, qu'on a formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mme de Rosemonde.

L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m'avait expressément chargé. J'ai cru de plus, que c'était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Mme de Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et moi.

Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d'abuser. Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d'aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de _Compte ouvert entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont_. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respect, madame, etc.

_P.-S._--Quelques avis que j'ai reçus et les conseils de mes amis m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m'honorez d'une réponse, je vous prie de l'adresser à la commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire.

_Paris, ce 12 décembre 17**._

LETTRE CLXX

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._

Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.

Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu ma fille, j'envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après fort effrayée et m'effraya bien davantage en m'annonçant que ma fille n'était pas dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l'y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment elle n'était sortie que le matin: mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu d'argent qu'elle avait chez elle.

Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Mme de Merteuil, qu'elle lui est fort attachée, et au point même qu'elle n'avait fait que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu'elle ne savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu'elle avait voulu voir son amie et qu'elle avait fait l'étourderie d'y aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine, et tout en brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre aucune information dans la crainte de donner de l'éclat à une démarche que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma vie je n'ai tant souffert!

Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées que je reçus à la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse à la vocation qu'elle avait de se faire religieuse et qu'elle n'avait osé m'en parler: le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de ne pas lui demander.

La supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seule, elle avait d'abord refusé de la recevoir; mais que l'ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en m'offrant comme de raison de me remettre ma fille, m'invite, suivant son état, à ne pas m'opposer à une vocation qu'elle appelle si décidée; elle me disait encore n'avoir pas pu m'informer plus tôt de cet événement, par la peine qu'elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât où elle s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison des enfants!

J'ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n'est venue qu'avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j'en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au couvent; j'ai pris le parti de lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang des postulantes, comme elle le demandait. Je crains que la mort de Mme de Tourvel et celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux; et encore que ce n'est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.

Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit pas d'en avoir le désir et d'y donner tous ses soins? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m'arrêter à aucun parti: je ne trouve rien de si effrayant que d'avoir à décider du sort des autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d'un juge ou la faiblesse d'une mère.

Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins en vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.

Adieu, ma chère et digne amie; j'attends vos deux réponses avec bien de l'impatience.

_Paris, ce 13 décembre 17**._

LETTRE CLXXI

_Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY._

Après ce que vous m'avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu'à pleurer et qu'à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d'être femme quand on en voit une capable de semblables excès.

Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c'est à votre cœur à en apprécier l'étendue.

Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au vôtre, c'est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la religion.

Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m'avez confié; mais je vous demande de m'autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu'il ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n'êtes plus à sentir qu'on gémit souvent de s'être livré même à la plus juste vengeance.

Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de Volanges, qu'apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous n'êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque illusion qu'on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.

Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d'un secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation, je vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous m'ayez laissée.

J'ai l'honneur d'être, etc.

_Du château de..., ce 15 décembre 17**._

LETTRE CLXXII

_Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES._

Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d'attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains: mais il m'en est venu que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu d'attendre; et ceux-là n'ont que trop de certitude. O! mon amie, combien cette femme vous a trompée!

Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais quelque chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous de la vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole, et que vous n'exigerez de moi aucune preuve. Qu'il vous suffise de savoir qu'il en existe une foule que j'ai dans ce moment même entre les mains.

Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandez relativement à Mlle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet état quand le sujet n'y est pas appelé; mais quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.

Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mlle de Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu'elle paraît avoir formé et que, dans l'attente de son exécution, vous n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.

Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié, et dans l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et d'affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.

_Du château de..., ce 15 décembre 17**._

LETTRE CLXXIII

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._

O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mère que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j'ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir et qui n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j'ai su déjà et jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre.

Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j'ai été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui et même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d'une enfant n'eût aucune suite dangereuse: aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n'ait mis le comble à ses égarements.

Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu'on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la douleur de l'amitié, n'était que l'effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.

Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l'auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu'il puisse en être flatté ainsi que sa famille.

Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre silence[56].

[56] Cette lettre est restée sans réponse.

J'allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu me voir et m'a raconté la cruelle scène que Mme de Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces derniers jours, je n'avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d'un témoin oculaire.

Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s'est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes et elle alla s'y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées.

Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien voir et de ne rien entendre et qu'elle n'a pas changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.

La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Mme de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée; mais qu'on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s'est déclarée confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d'être jugé et dans lequel on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.

_Paris, ce 18 décembre 17**._

LETTRE CLXXIV

_Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE._

Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les lettres de Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de perfidie. C'est, au moins, ce qui m'a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d'en faire.

Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mme de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur?