Part 35
J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse à personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c'est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d'abord, mais qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée, je n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand l'esprit est si peu tranquille.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux.
_Paris, ce 6 décembre 17**._
LETTRE CLXI
_La Présidente de TOURVEL à..._
(_Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre._)
Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter? Ne te suffit-il pas de m'avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu'à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans relâche, l'espérance est-elle méconnue? Je n'implore point une grâce que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me suffira que mes souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravis, n'en retrace plus à mes yeux la désolante image. J'étais innocente et tranquille, c'est pour t'avoir vu que j'ai perdu le repos, c'est en t'écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir?
Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis opprimée et ils me laissent sans secours! Je meurs et personne ne pleure sur moi. Toute consolation m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas entendus!
Et toi, que j'ai outragé; toi, dont l'estime ajoute à mon supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance, mais le courage m'a manqué pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation, c'était respect. Que cette lettre au moins t'apprenne mon repentir. Le Ciel a pris ta cause; il te venge d'une injure que tu as ignorée. C'est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu ne me remisses une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa justice.
Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée à celui-là même qui m'a perdue. C'est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit, il est là, il m'obsède sans cesse. Mais qu'il est différent de lui-même! Ses yeux n'expriment plus que la haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche. Ses bras ne m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur?
Mais quoi! c'est lui... Je ne me trompe pas, c'est lui que je revois. O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras, cache-moi dans ton sein; oui, c'est toi, c'est bien toi! Quelle illusion funeste m'avait fait te méconnaître! Combien j'ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur, comme il palpite! Ah! ce n'est plus de crainte, c'est la douce émotion de l'amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? pourquoi prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu? Laisse-moi, je frémis! Dieu! c'est ce monstre encore! Mes amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir, aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux? S'il ne m'est plus permis de vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache que vous m'aimez encore.
Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t'anime? Crains-tu qu'un sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme? Tu redoubles mes tourments, tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m'avez-vous pas mis dans l'impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N'attendez plus rien de moi. Adieu, monsieur.
_Paris, ce 5 décembre 17**._
LETTRE CLXII
_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi que, non content de m'avoir indignement joué, vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre trahison écrite de votre main. J'avoue que mon cœur en a été navré et que j'ai ressenti quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage, je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous également sur moi. J'en serai instruit, si, comme je l'espère, vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.
_Le chevalier_ DANCENY. _Paris, ce 6 décembre 17**, au soir._
LETTRE CLXIII
_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._
MADAME,
C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.
M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. J'ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que j'ai l'honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu'il n'était pas l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât.
J'étais chez M. le vicomte, à l'attendre, à l'heure même où on l'a ramené à l'hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un malheur irréparable!
Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire, et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a appelé son ami, l'a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous ordonne d'avoir pour monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les laissât seuls pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction, et la cérémonie était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir.
Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux appui d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu'il expirerait et que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous demande pardon, madame, d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, qui m'honorait de tant de confiance.
Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n'ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.
Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc., etc.
BERTRAND. _Paris, ce 7 décembre 17**._
LETTRE CLXIV
_Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND._
Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, et j'apprends par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute, j'aurai des ordres à vous donner, et ce n'est que pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma mortelle affliction.
Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien convaincante que c'est lui qui a provoqué le duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce reste de barbarie, qui infecte encore nos mœurs, et je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J'entends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute l'activité dont je vous connais capable et que vous devez à la mémoire de mon neveu.
Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de... de ma part et d'en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette lettre.
Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.
_Du château de..., ce 8 décembre 17**._
LETTRE CLXV
_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été comblée.
En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni l'autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces mots répétés de _M. de Valmont_ et de _mort_, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.
Quoi qu'il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit en s'écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!» J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du médecin qu'il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.
Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j'en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état, elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.
Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m'a priée de l'aider à se mettre à genoux sur son lit et de l'y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et sans autre expression que celle de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d'une voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.
Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me demanda d'envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C'est à présent le seul médecin dont j'aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d'oppression et elle parlait difficilement.
Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une cassette, que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d'attendrissement.
[53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont.
Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d'une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l'Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.
Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.
Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu'à votre dernier voyage ici, il y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile; un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête, je crains d'augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.
Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura pas de suite. A cet âge-là, on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.
_Paris, ce 9 décembre 17**._
LETTRE CLXVI
_Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE._
MADAME,
En conséquence des ordres que nous m'avez fait l'honneur de m'adresser, j'ai eu celui de voir M. le président de..., et je lui ai communiqué votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m'a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M. votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l'arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche, et que s'il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté.
Ces observations m'ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti d'attendre de nouveaux ordres de votre part.
Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l'état de votre santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.
Je suis avec respect, madame, votre, etc.
_Paris, ce 10 décembre 17**._
LETTRE CLXVII
_Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY._
MONSIEUR,
J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l'affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu'il est à craindre que le ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n'y puissiez parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.
Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l'avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence pour ces sortes d'affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.
Cette précaution devient d'autant plus nécessaire, qu'il m'est revenu qu'une Mme de Rosemonde, qu'on m'a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et qu'alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez faire parler à cette dame.
Des raisons particulières m'empêchent de signer cette lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n'en rendrez pas moins justice au sentiment qui l'a dictée.
J'ai l'honneur d'être, etc.
_Paris, ce 10 décembre 17**._
LETTRE CLXVIII
_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mme de Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je suis loin d'y croire et je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l'impression qu'elles laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout qu'elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d'être plus répandues. Mais je n'ai su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on commence seulement à débiter; et quand j'ai envoyé ce matin chez Mme de Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n'a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde femme, que j'ai fait venir me parler, m'a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné ordre de l'attendre jeudi prochain, et aucun des gens qu'elle a laissés ici n'en sait davantage. Moi-même je ne présume pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.
Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à ce que j'espère, me procurer d'ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce. Voici ce qu'on publie, ou, pour mieux dire, ce qu'on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.
On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le chevalier Danceny est l'ouvrage de Mme de Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu'après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres formant une correspondance régulière qu'il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.
On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu'à présent elles courent Paris. On en cite particulièrement deux[54]: l'une où elle fait l'histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu'on dit le comble de l'horreur; l'autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme de Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.
[54] Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil.
J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous savons toutes deux que M. de Valmont n'était sûrement pas occupé de Mme de Merteuil, et j'ai tout lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît démontré qu'elle n'a pu être ni le sujet, ni l'auteur de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Mme de Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu'elle se faisait par là un ennemi irréconciliable d'un homme qui se trouvait maître d'une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s'est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n'y a eu aucune réclamation.