Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 34

Chapter 344,042 wordsPublic domain

Voyons, de quoi s'agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et cela vous a déplu? A la bonne heure; mais qu'avez-vous pu en conclure? Ou que c'était l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c'était bien la peine d'écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne raisonne pas. Eh bien! je vais raisonner pour vous.

Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n'en avez pas, il faut encore plaire pour éviter d'en avoir. Dans tous les cas, c'est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? Pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même? Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? Et n'êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous faites tort. Mais ce n'est pas cela, c'est qu'à vos yeux je ne veux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois, du sentiment! Et pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.

Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur l'époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n'est-il pas vrai? Eh bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n'a pas nui au mien.

Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c'est qu'elle n'a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m'intimider, et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.

Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd'hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien amant, ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l'autre à beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y tromper ainsi. Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah! je vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.

Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd'hui ni pour demain. Son _Menechme_ lui a fait un peu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m'y tromper, ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre m'a appris que vous ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu'il faut attendre.

Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n'en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui serait _tendre et sensible, qui n'existerait que pour vous et qui mourrait enfin d'amour et de regret_ n'en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d'être plaisanté un moment; et vous voulez qu'on se gêne? Ah! cela n'est pas juste.

Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès que j'en serai sûre, je m'engage à vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.

_Paris, ce 4 décembre 17**._

LETTRE CLIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d'être clair, ce qui n'est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous dire et il ne l'est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu'il conviendrait mieux de tergiverser, et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l'incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l'exemple, et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union; mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je crois en avoir le droit et les moyens.

J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre; vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.

_Paris, ce 4 décembre 17**._

_Réponse de la Marquise DE MERTEUIL écrite au bas de la même lettre._

Eh bien! la guerre.

LETTRE CLIV

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._

Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire qu'autant qu'il y a d'autres événements que ceux de la maladie. En voici un auquel certainement je ne m'attendais pas. C'est une lettre que j'ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente et même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J'ai renvoyé l'une en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernière et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre malheureuse amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D'abord, faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et jusqu'à la fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien dire qu'il a lui-même fait son bonheur. Je crois qu'il sera peu content de ma réponse, mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.

Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui le deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.

_Paris, ce 5 décembre 17**._

[52] C'est parce qu'on n'a rien trouvé dans la suite de cette correspondance qui pût résoudre ce doute qu'on a pris le parti de supprimer la lettre de M. de Valmont.

LETTRE CLV

_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._

J'ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que vous avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes, vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre m'a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu'il avait ordre de vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j'ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir; mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut vous mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera pas pour vous distraire de vos plaisirs puisqu'au contraire elle n'a d'autre objet que de vous donner le choix entre eux.

Si j'avais eu votre confiance entière, si j'avais su par vous la partie de vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd'hui votre marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.

Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, _et qu'on n'a prise que pour vous_, doit embellir la volupté des charmes de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend, et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas et qu'il faut que je vous dise.

Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher de Mlle de Volanges; je vous l'avais promis, et encore la dernière fois que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses je pourrais dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, mais après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu'elle ait réussi. «Depuis deux jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.

Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette nouvelle elle-même, et malgré l'absence de sa maman, vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle et m'a fait promettre de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis, sur l'honneur et sur l'amitié, que vous auriez la tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.

A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre la coquetterie et l'amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais au Danceny d'il y a trois mois, seulement à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses démarches; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes, courant les aventures et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat, préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d'une femme parfaitement _usagée_?

Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux principes, que j'avoue bien être aussi un peu les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune amante. D'abord c'en est une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, ce serait véritablement l'occasion manquée, et elle ne revient pas toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas, il ne faut qu'un moment d'humeur, un soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes et n'est plus facile à surprendre.

Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture, une brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue que celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.

Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d'en être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l'heure propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l'obstacle insurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s'il le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.

Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie seulement de m'en instruire, et comme je n'y ai pas d'intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.

Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel; c'est que je suis au désespoir d'être séparé d'elle, c'est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moi, on n'est heureux que par l'amour.

_Paris, ce 5 décembre 17**._

LETTRE CLVI

_Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY._

(_Jointe à la précédente._)

Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir quand je ne cesse pas de le désirer? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi? Ah! c'est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres, c'est à présent de vous qu'il me vient, et cela fait bien plus de mal.

Depuis quelques jours, maman n'est jamais chez elle, vous le savez bien, et j'espérais que vous essayeriez de profiter de ce temps de liberté; mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me disiez tant que c'était moi qui aimais le moins! je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir, vous m'auriez vue en effet, car moi, je ne suis pas comme vous, je ne songe qu'à tout ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout ce que j'ai fait pour ça et qui m'a donné tant de peine; mais je vous aime trop et j'ai tant d'envie de vous voir que je ne peux m'empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien après si vous m'aimez réellement.

J'ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu'il m'a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait toujours entrer comme s'il ne vous voyait pas, et nous pouvons bien nous fier à lui, car c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans la maison, et ça, c'est bien aisé, en n'y venant que le soir et quand il n'y aura plus rien à craindre du tout. Par exemple, depuis que maman sort tous les jours, elle se couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien du temps.

Le portier m'a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu de frapper à sa porte, vous n'auriez qu'à frapper à la fenêtre et qu'il vous répondrait tout de suite, et puis, vous trouverez bien le petit escalier, et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de ma femme de chambre, c'est égal, parce qu'elle m'a promis qu'elle ne se réveillerait pas; c'est aussi une bien bonne fille! Et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent nous verrons si vous viendrez.

Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant! Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur, ou si c'est l'espérance de vous voir qui me trouble comme ça! Ce que je sens bien, c'est que je ne vous ai jamais tant aimé et que jamais je n'ai tant désiré de vous le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais que vous.

J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

_Paris, ce 4 décembre 17**, au soir._

LETTRE CLVII

_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._

Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches; comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elle, elle seule que j'aime, que j'aimerai toujours! son ingénuité, sa tendresse ont un charme pour moi, dont j'ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire, mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans une autre aventure, pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.

J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en croire, ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui a causé mon égarement et qui l'a partagé: je lui dirai: «Lisez dans mon cœur, il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; mais susceptible d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi». Je connais mon amie, elle est honnête autant qu'indulgente, elle fera plus que me pardonner, elle m'approuvera. Elle-même se reprochait souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être plus heureux. O! mes amis, partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en augmente le prix.

Adieu, mon cher vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de songer à vos peines et d'y prendre part. Que ne puis-je vous être utile! Mme de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de l'indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les vœux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour.

Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l'heure me presse et peut-être Cécile m'attend déjà.

_Paris, ce 5 décembre 17**._

LETTRE CLVIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

(_A son réveil._)

Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n'attendiez pas cela de lui, n'est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d'amour, de constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa Cécile, vous n'aurez point de rivales à craindre: il vous l'a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra vous l'enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes, mais un seul mot de l'objet aimé suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus que d'être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.

Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le tact trop sûr pour qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m'a fait désirer pour vous l'épreuve de cette nuit; c'est l'ouvrage de mon zèle; il a réussi, mais point de remerciements, cela n'en vaut pas la peine, rien n'était plus facile.

Au fait, que m'en a-t-il coûté? un léger sacrifice et quelque peu d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de sa maîtresse; mais enfin, il y avait bien autant de droit que moi, et je m'en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c'est bien moi qui l'ai dictée; mais c'était seulement pour gagner du temps, parce que nous avions à l'employer mieux. Celle que j'y ai jointe, oh! ce n'était rien, presque rien, quelques réflexions de l'amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en honneur, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n'a pas balancé un moment.

Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd'hui vous raconter tout, et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous dira: _Lisez dans mon cœur_; il me le mande, et vous voyez bien que cela raccommode tout. J'espère qu'en y lisant ce qu'il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et encore qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

Adieu, marquise, jusqu'à la première occasion.

_Paris, ce 6 décembre 17**._

LETTRE CLIX

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

(_Billet._)

Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me plaindre de quelqu'un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d'avance, et tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui vous serait échappé à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.

_Paris, ce 6 décembre 17**._

LETTRE CLX

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._

Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l'état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le savez, plus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.

Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La femme de chambre m'a informée ce matin qu'environ vers minuit sa maîtresse l'a fait appeler, qu'elle a voulu être seule avec elle et qu'elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppe, Mme de Tourvel avait repris le transport, en sorte que cette fille n'a pas su à qui il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la lettre elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu'elle m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, et que cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ, j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.