Part 32
Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la présidente, mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu'aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne sait que c'est là le simple courant du monde et votre usage à tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu'aux _espèces_! Celui qui s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesque, et ce n'est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.
Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre présidente; non pas, à la vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à elle, même alors que vous l'outragez; tel enfin que je conçois qu'un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d'autant plus juste que, comme lui, jamais vous n'êtes ni l'amant, ni l'ami d'une femme, mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre pardon, vous me quittez _pour ce grand événement_.
Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette femme uniquement, c'est que vous ne voulez m'y rien dire _de vos grandes affaires_; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c'est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous demandez tranquillement s'il y a encore _quelque intérêt commun entre vous et moi_? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c'est peut-être déjà en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire. Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d'y faire assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au pis aller, qu'une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bien par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort, mais quoiqu'il en rougît, il n'avait pas le courage de rompre. Son embarras était d'autant plus grand qu'il s'était vanté à ses amis d'être entièrement libre et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après: _Ce n'est pas ma faute_. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d'ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami: _Ce n'est pas ma faute_. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être utile à son mal.
«On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une loi de la nature; ce n'est pas ma faute.
«Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupée entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.
«Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.
«Il suit de là que depuis quelque temps je t'ai trompé, mais aussi ton impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma faute.
«Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute.
«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si la nature n'a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu'elle donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.
«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n'est pas ma faute.
«Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute.»
De vous dire, vicomte, l'effet de cette dernière tentative et ce qui s'en est suivi, ce n'est pas le moment, mais je vous promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon _ultimatum_ sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout simplement...
A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est un article à réserver jusqu'au lendemain du mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.
_Du château de..., ce 24 novembre 17**._
LETTRE CXLII
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet; aussi je l'ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé à la céleste présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, parce que d'abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j'ai pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir et méditer _sur ce grand événement_, dussiez-vous une seconde fois me reprocher l'expression.
J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai jusqu'à cinq heures, et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n'y a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empressé d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?
Je ne désire pas moins de recevoir votre _ultimatum_, comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j'attends tout de vos bontés.
Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu'à deux heures, dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.
_A deux heures après midi._
Toujours rien, l'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps d'ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers d'amour?
_Paris, ce 27 novembre 17**._
LETTRE CXLIII
_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte l'illusion de mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire et ne me laisse voir qu'une mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon existence. Je vous envoie la lettre que j'ai reçue hier, je n'y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de pitié que j'ai besoin, c'est de force.
Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez ma dernière prière; c'est de me laisser à mon sort, de m'oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur où l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m'est étranger que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car, depuis hier, je n'ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n'en fournit plus.
Adieu, madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.
_Paris, ce 27 novembre 17**._
LETTRE CXLIV
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit qu'elle était sortie. Je n'ai vu dans cette phrase, qu'un refus de me recevoir qui ne m'a ni fâché ni surpris, et je me suis retiré dans l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie, à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien trouvé. Étonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé mon chasseur d'aller aux informations et de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a appris que Mme de Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin avec sa femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au couvent de... et qu'à sept heures du soir elle avait renvoyé sa voiture et ses gens, en faisant dire qu'on ne l'attendit pas chez elle. Assurément, c'est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d'une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette aventure.
Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent donc ces critiques sévères qui m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes, mais non, qu'ils fassent mieux: qu'ils se présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai parcourue en entier, et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous que quand j'y mets du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera, et je compterais pour rien tous mes autres triomphes si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.
Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens, mais je suis fâché qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il n'y aura donc entre nous deux d'autres obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne le pas désirer? n'en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc ainsi qu'on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un raccommodement qu'on désire toujours tant qu'on l'espère? Je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d'importance et, par conséquent, sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce ne serait qu'un moyen de plus de renouveler à votre volonté un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à en recevoir le prix et tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des aventures.
Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans mes courses différentes, jusque chez Mme de Volanges. J'ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume de malade, mais en pleine convalescence et n'en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m'a en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.
J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votre _sentimentaire_ Danceny. D'abord c'était de chagrin; aujourd'hui c'est de joie. _Sa Cécile_ était malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles et n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d'aller la féliciter sur la convalescence d'un objet si cher; Mme de Volanges y a consenti; si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, à un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre.
C'est de lui-même que j'ai su ces détails, car je suis sorti en même temps que lui et je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas l'idée de l'effet que cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j'ai achevé de lui faire perdre la tête en l'assurant que sous très peu de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.
En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-d'œuvre est de tromper son amant, et surtout son premier amant! car, pour moi, je n'ai pas à me reprocher d'avoir prononcé le mot d'amour.
Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l'hommage et m'en payer le prix.
_Paris, ce 28 novembre 17**._
LETTRE CXLV
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme que naguère j'appréciais si peu: point du tout; mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage: c'est sur vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.
Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel et même vous l'aimez encore, vous l'aimez comme un fou; mais, parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur.
Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au couvent, j'en cours les risques et je me rends à mon vainqueur.
Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse, car si je voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire! et peut-être le mériteriez-vous. J'admire par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors, cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous, vous m'offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangement, la céleste dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cœur, tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée: nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste?
C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si peu pour l'exécution et que par une seule démarche inconsidérée vous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.
Quoi! vous aviez l'idée de renouer et vous avez pu écrire ma lettre! Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moi, vicomte, quand une femme frappe dans le cœur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée un moment préférable à moi et qu'enfin vous m'aviez placée au-dessous d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je vous y invite même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.
Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai? Je serai bien aise d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre à un temps éloigné, car je serai à Paris incessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour, mais vous ne doutez pas que dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé.
Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup et je me prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.
_Du château de..., ce 29 novembre 17**._
LETTRE CXLVI
_La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY._
Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale, mais je n'excepterai que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit.
Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ma confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l'adresse, peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas dangereuse à présent: vous avez vraiment bien autre chose à faire! Quand l'héroïne est en scène on ne s'occupe guère de la confidente.
Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n'étaient pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos si je n'avais pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été malade, vous m'avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à présent que celle que vous aimez est à Paris, qu'elle se porte bien et surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout et vos amis ne vous sont plus rien.
Je ne vous en blâme pas: c'est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu'à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais connu l'amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais confiants. Je dirais bien, comme Socrate: _J'aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux_[51], mais, en sa qualité de philosophe, il se passait bien d'eux quand ils ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui et j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme.
[51] Marmontel, _Conte moral d'Alcibiade_.
N'allez pourtant pas me croire exigeante: il s'en faut bien que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait supporter avec courage quand elles sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous, pour demain au soir qu'autant que l'amour vous laissera libre et désoccupé et je vous défends de me faire le moindre sacrifice.
Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir: viendrez-vous?
_Du château de..., ce 29 novembre 17**._
LETTRE CXLVII
_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._
Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma digne amie, en apprenant l'état où se trouve Mme de Tourvel: elle est malade depuis hier; sa maladie a pris si vivement et se montre avec des symptômes si graves que j'en suis vraiment alarmée.
Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une soif qu'on ne peut apaiser, voilà tout ce qu'on remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer encore et le traitement sera d'autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes: c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour la saigner et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours arracher.
Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir et que, pour peu qu'on veuille lui représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu'il n'y ait plus que du délire et que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit.
Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c'est ce qui s'est passé avant-hier.
Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec la femme de chambre, au couvent de... Comme elle a été élevée dans cette maison et qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l'ordinaire et elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la chambre qu'elle occupait étant pensionnaire était vacante, et sur ce qu'on lui répondit que oui, elle demanda d'aller la revoir; la prieure l'y accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambre, que, disait-elle, elle n'aurait jamais dû quitter, et qu'elle ajouta qu'elle n'en sortirait _qu'à la mort_: ce fut son expression.
D'abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n'y firent rien, et dès ce moment, elle s'obstina non seulement à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à sept heures du soir, on consentit qu'elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à prendre un parti.