Part 31
Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité qu'il y trouve.
Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve.
_Du château de..., ce 11 novembre 17**._
LETTRE CXXXV
_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m'ôte celle de les exprimer.
Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations, je les éprouve, et c'est de lui qu'elles me viennent.
Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...
Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je souffre.
Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et qu'alors je crus sincères.
Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la sortie; j'aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, et c'en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à croire c'est que cette même fille, apparemment instruite par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.
Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester; je me sentais à chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.
En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec ordre de l'attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre chose à faire qu'à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui.
A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter: vous voilà instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.
_Paris, ce 15 novembre 17**._
LETTRE CXXXVI
_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
Sans doute, monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y plus venir, que de vous redemander des lettres qui n'auraient jamais dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l'aveuglement que vous aviez fait naître, ne peuvent que vous être indifférentes à présent qu'il est dissipé, et qu'elles n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit.
Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas mérité d'être livrée par vous, au mépris et à l'insulte. Je croyais qu'en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à l'estime des autres et à la mienne, je pouvais m'attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l'opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre cœur n'entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.
_Paris, ce 15 novembre 17**._
LETTRE CXXXVII
_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j'ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu'il fallait pour les combattre? et ne s'est-il pas révolté à la seule idée qu'il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux?
Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J'avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.
Cependant, qui le croirait? cet événement a pour première cause le charme tout-puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéra, et ma démarche fut pareillement infructueuse. Émilie que j'y trouvai, que j'ai connue dans un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour, Émilie n'avait pas sa voiture et me demanda à la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée à me juger coupable.
La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi qu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même qu'elle me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme toutes celles de son état, à n'être sûre d'un empire toujours usurpé que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire, Émilie se garda bien d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s'accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle gaîté, dont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet, n'avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.
Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces torts, _qui seraient ceux de tout le monde, et les seuls dont vous me parlez_, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre.
Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable égarement, je puisse sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en porter la peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?
Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme délicate, et s'y soutenir que par l'estime, et dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant, sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir, éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante: mais vous détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et, pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez l'offense sans la ressentir.
Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l'idée accablante de m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu'elles me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de vous.
Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit; frappez: mais si plus indulgente, ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l'âme toujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que chacun de nous devait à l'autre; tous ces biens de l'amour et que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C'est à vous à décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu'il dépendrait de vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd'hui à un désespoir éternel!
_Paris, ce 15 novembre 17**._
LETTRE CXXXVIII
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est point ma faute si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. Consentez seulement et revenez; vous verrez bientôt par vous-même, combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.
J'étais donc chez la tendre prude, et j'y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce de Mme V... Le désœuvrement m'avait fait désirer d'abord de prolonger cette soirée, et j'avais même à ce sujet, exigé un petit sacrifice; mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte que je n'éprouvai plus d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous convaincre que c'était, de votre part, pure calomnie.
Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez léger, je laissai là ma belle, toute surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j'allai tranquillement joindre Émilie à l'Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que jusqu'à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs.
J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude si ma parfaite indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais à peine à quatre maisons de l'Opéra, et ayant Émilie dans ma voiture, que celle de l'austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de l'autre. On se voyait comme à midi et il n'y avait pas moyen d'échapper.
Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier à Émilie que c'était la femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-là, et qu'Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne l'avait pas oubliée, et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son aise _cette vertu_, disait-elle, et cela avec des éclats de rire d'un scandale à en donner de l'humeur.
[50] Lettres XLVI et XLVII.
Ce n'est pas tout encore: la jalouse femme n'envoya-t-elle pas chez moi dès le soir même? Je n'y étais pas: mais, dans son obstination, elle y envoya une seconde fois avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais été décidé à rester chez Émilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en arrivant chez moi il y trouva l'amoureux messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l'effet de cette nouvelle, et qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.
Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l'est pas, ce n'est point, comme vous l'allez croire, que je mette du prix à la continuer, c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter; et, de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'honneur de ce sacrifice.
J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments; j'ai donné de longues raisons et je me suis reposé sur l'amour du soin de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux et qui confirme l'éternelle rupture, comme cela devait être, mais dont le ton n'est pourtant plus le même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon chasseur pour s'emparer du suisse, et, dans un moment, j'irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n'y a qu'une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne s'expédie qu'en présence.
Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand événement.
_Paris, ce 15 novembre 17**._
LETTRE CXXXIX
_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d'angoisses ont succédé le calme et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont est innocent, on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul point j'ai eu besoin d'indulgence, n'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?
Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut-être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au cœur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j'appellerais votre jugement à l'appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas l'inconstance.
Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en console, et pourtant combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par l'excès de son amour et celui de mon bonheur!
Ou ma félicité est plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis que j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c'est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. O! ma tendre mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer; mais, en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.
_Paris, ce 15 novembre 17**, au soir._
LETTRE CXL
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches et de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l'événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mme de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j'en étais devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant portier, je n'avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie commode et réglée. Mais l'habitude amène la négligence: les premiers jours nous n'avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l'incident dont j'ai à vous instruire, et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite fille.
Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l'abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s'ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre commune pupille; je m'avance et ne vois personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière, j'ai été à la recherche et n'ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s'était rouverte d'elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s'était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire revenir; mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore m'ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d'abord celui où elle était auparavant, car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à elle, on n'avait conservé tant d'innocence en faisant si bien tout ce qu'il fallait pour s'en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu'il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu'en les prévenant qu'on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu'elle de son côté, sonnerait la femme de chambre; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais qu'elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout qu'on réveillât Mme de Volanges, attention délicate et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère.
J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j'ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas trompé; mais il espère que, s'il ne survient pas d'accident, on ne s'apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s'arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile qu'on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du tout, si le désir que j'en ai ne me faisait chercher tous les moyens d'en conserver l'espoir.
Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.
_Paris, ce 21 novembre 17**._
LETTRE CXLI
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c'est seulement qu'il m'en coûte de vous les dire.
Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?