Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres

Part 30

Chapter 304,006 wordsPublic domain

_Paris, ce 3 novembre 17**._

LETTRE CXXX

_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._

Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille? Pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même!

O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible, n'a pas trouvé l'infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?

Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d'emportement, mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l'unique objet est toujours l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que l'abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour, n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.

Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.

J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos peines ou d'en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut racheter une faiblesse.

Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier découragement; n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, et qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.

Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus chères pensées.

_Du château de..., ce 4 novembre 17**._

LETTRE CXXXI

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l'autre; mais à présent, causons de bonne amitié et j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.

N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que, s'il est précédé du désir qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C'est une loi de la nature, que l'amour seul peut changer; et de l'amour en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l'un jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre, et tout s'arrange.

Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l'autre! Vous savez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.

Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être durable.

Vous voyez que je m'exécute à mon tour, et cela sans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je devais avoir la première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n'ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que j'ai eu peut-être dans ma dernière lettre.

A présent, vicomte, il ne me reste plus qu'à vous faire une demande et elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un moment, que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l'époque doit être retardée jusqu'à mon retour à la ville. D'une part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l'autre, j'y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu'un peu de jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà à se battre les flancs pour m'aimer; c'est au point qu'à présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus puissant.

Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c'était de l'amour, j'étais heureuse; et vous, vicomte!... Mais pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez, c'est un retour impossible. D'abord j'exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire, et qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m'occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j'aime bien mieux vous quitter brusquement.

Adieu, vicomte.

_Du château de..., ce 6 novembre 17**._

LETTRE CXXXII

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._

Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière si je n'étais retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admirerai surtout cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y compatir et dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si doux et si fort, même à côté du charme de l'amour.

Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j'en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand je l'éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passion que vous nommez emportement, combien n'est-elle pas surpassée en lui par l'excès de la délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l'amour, et de combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme moi! je l'aime avec idolâtrie et bien moins encore qu'il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire.

Vous allez croire que c'est là _une de ces idées chimériques dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination_: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a plus rien à obtenir? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve, qui l'abandonnait rarement et qui souvent me ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autre! si ce bonheur ne m'était pas réservé d'être nécessaire au sien! Ah! si c'est une illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je peux vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même; ce bonheur qu'on fait naître est le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment délicieux qui anoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment digne d'une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.

Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps: voici l'heure où il a promis de venir et toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.

_Paris, ce 7 novembre 17**._

LETTRE CXXXIII

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement et si je balance à vous les offrir, je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mon sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la personne? Ah! grâce au Ciel, je n'en suis pas encore réduit là, et je m'offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit pas vous rester de doute.

J'ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque temps à une femme qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m'a fait m'y livrer davantage; et encore à présent, qu'à peine le grand courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins et ne m'avait pas tant coûté!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.

Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les premiers temps elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que j'étais pourtant curieux de savoir, et l'occasion ne s'en trouve pas si facilement qu'on le croit.

D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir, et n'est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite et parmi lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.

Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la célébrité de l'amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières; nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nous et non de nous.

Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour même ne vît que son amant; dont l'émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du cœur pour arriver aux sens; que j'ai vue, par exemple (et je ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir toute éplorée et, le moment d'après, retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin il fallait qu'elle réunît encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares et je puis croire que, sans celle-ci je n'en aurais peut-être jamais rencontré.

Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m'y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais, de ce que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.

Je suis tellement libre que je n'ai seulement pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j'ai su assurer mes communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à sa femme en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas su trouver ce moyen si simple? et puis, qu'on dise que l'amour rend ingénieux! il abrutit, au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais pas m'en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu de jours, affaiblir en la partageant, l'impression peut-être trop vive que j'ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit pas, je les multiplierai.

Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret amant dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n'avez plus de raison pour l'en empêcher, et moi je consens à rendre ce service signalé au pauvre Danceny. C'est en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Mme de Volanges; je le calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon ou d'autre je ferai son bonheur au premier jour, et, en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu'il veut reprendre à l'arrivée de _sa Cécile_. J'ai déjà six lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!

Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que je puisse m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d'en douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu'une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n'en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai, comme lui, que j'avais laissé le bonheur pour courir après l'espérance, et je dirai comme d'Harcourt:

Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie[49].

[49] Du Belloi, _Tragédie du siège de Calais_.

Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est comparable à celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore.

Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais pressez-le donc et n'oubliez pas combien je le désire.

_Paris, ce 8 novembre 17**._

LETTRE CXXXIV

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour y ramener mon intention, pour m'y fixer quand je cherche à m'en distraire, et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc généreux, à vous, de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l'arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?

Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Mme de Tourvel? C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais: vous le niez bien de cent façons, mais vous le prouvez de mille. Qu'est-ce par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous fait rapporter à l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n'en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n'est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à ne pas m'y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.

C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir déplu, j'ai vu cependant que peut-être sans vous en apercevoir, vous n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus l'adorable, la céleste Mme de Tourvel, mais c'est _une femme étonnante, une femme délicate et sensible_, et cela à l'exclusion de toutes les autres; _une femme rare enfin_ et telle _qu'on n'en rencontrerait pas une seconde_. Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas _le plus fort_. Eh bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous ne la trouveriez pas davantage à l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait pas moins irréparable. Ou ce sont là, vicomte, des symptômes assurés d'amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun.

Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait devenir un piège dangereux. Croyez-moi, ne soyons qu'amis et restons-en là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu'on sent être mauvais.

Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce mot _exiger_, parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous m'allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec vous que je veux dissimuler, j'en ai peut-être besoin.

J'exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper, ce charme qu'on croit trouver chez les autres, c'est en nous qu'il existe, et c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l'effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l'avoue, je n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l'ensemble de votre conduite.

Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible service jusqu'à nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!

Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier toute seule...

Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup d'_autorités_, comme ils les appellent: mais je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque à redouter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le procureur est adroit, l'avocat éloquent, et la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages!