Part 3
Folio 1.--Une copie des armes de la famille du général de Laclos;
Fol. 2 à 10.--Quelques pièces de vers de Laclos;
Fol. 13 à 15 et 26 à 31.--Un certain nombre de lettres de Mme Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites ci-dessus;
Fol. 16 à 25 et 32 à 34.--Lettres diverses et épîtres en vers;
Fol. 35.--Titre du roman:
LE DANGER DES LIAISONS
_ou_
_Lettres recueillies dans une société_ _et publiées pour l'instruction de quelques autres_ par M. C..... D. L. C.
J'ai vu les mœurs de ce siècle, et j'ai publié ces lettres (J. J. Rousseau, préface de la _Nouvelle Héloïse_).
La première ligne du titre a été biffée pour être remplacée par:
LES LIAISONS DANGEREUSES
Un roman avait paru en 1753 sous le titre _Le Danger des liaisons, ou Mémoires de la Baronne de Blémon_, par Mme de Saint-Aubin.
Fol. 36.--Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire Durand pour la publication de son ouvrage.
«Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit.
«Savoir que moi Delaclos, capitaine d'artillerie etc., auteur du danger des liaisons.
«Donne et cedde la première édition de mon ouvrage à Monsieur Durand libraire aux conditions ci-après.
«1° Qu'il se chargera d'en payer l'impression tirée à deux milles.
«2° Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés, généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains le prix de la vente des douze cent premiers exemplaires.
«3° Qu'il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans (non compris les cinquante que je prélève dès à présent sur l'Edition entière) à raison de trois livres par exemplaire de bénéfice sur lesquels huit cent exemplaires j'aurai les deux tiers, ce qui formera seize cent livres et à M. Durand l'autre tiers faisant huit cent livres.
«Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je promets décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à l'impression, brochure de son ouvrage, et de lui tenir compte des deux tiers de son bénéfice dans les huit cent exemplaires à mesure qu'il en aura été vendu un cent en un billet payable à l'échéance de six mois et ainsi de suite jusqu'à la fin de l'Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil sept cent quatre-vingt-deux.
J'approuve l'écrit cy dessus. DURAND neveu.
J'approuve l'écrit cy dessus. DE LACLOS.
Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et consenti à une seconde édition aux mêmes conditions que la première.
Paris, 21 avril 1782. DE LACLOS.
Approuvé le contenu cy dessus, Fait à Paris le 21 avril 1782. DURAND neveu.
Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première édition le 7 mai 1782. DE LACLOS
Fol. 38.--Note sur les lettres.
Fol. 39.--Avertissement de l'éditeur.
Fol. 40 à 126.--Le texte des _Liaisons dangereuses_, d'une écriture très serrée et presque sans ratures.
Fol. 128 à 142.--Lettres et documents divers.
Nous remarquons qu'au folio 123 (recto), une lettre portant primitivement le n° 155 est biffée de deux traits et suivie d'une nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le texte de la lettre biffée:
_LETTRE CLV_
Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges.
_Je sais, madame, que vous ne m'aimez point, je n'ignore pas davantage que vous m'avez toujours été contraire auprès de Mme de Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus que jamais dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous pouvez les croire fondés; cependant c'est à vous que je m'adresse et je ne crains pas non seulement de vous prier de remettre à Mme de Tourvel la lettre que je joins ici pour elle, mais encore de vous demander d'obtenir d'elle qu'elle la lise, de l'y disposer en l'assurant de mon repentir, de mes regrets et surtout mon amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange. Elle m'étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les calcule pas. Et d'ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui nous est commun, doit écarter toute autre considération. Mme de Tourvel se meurt, Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui rendre la vie, la santé et le bonheur. Voilà l'objet à remplir; tous les moyens sont bons qui peuvent en assurer ou en hâter le succès. Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous resterez responsable de l'événement: sa mort, vos regrets, mon éternel désespoir, tout sera votre ouvrage._
_Je sais que j'ai outragé indignement une femme digne de toute mon adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous les maux qu'elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni les excuser; mais vous, madame, craignez d'en devenir complice en m'empêchant de les réparer. J'ai enfoncé le poignard dans le cœur de votre amie, mais je peux seul retirer le fer de la blessure, seul je connais les moyens de la guérir. Qu'importe que je sois coupable, si je puis être utile! Sauvez votre amie! sauvez-la! Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance._
Paris, ce 5 décembre 17**.
A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le mot _Fin_. Puis vient la note (1): «Des raisons particulières....», écrite sur un papier différent, non pas de la même main, et collée sur le folio du manuscrit.
Au folio 127 (recto) se trouve une lettre de la Présidente T... au Vicomte de V..., qui ne porte pas de numéro, et ne figure dans aucune des éditions antérieures à 1900. En voici le texte:
La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont.
_O! mon ami, quel est donc le trouble que j'éprouve depuis l'instant où vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité me serait si nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à une telle agitation qu'elle va jusqu'à la douleur et me cause un véritable effroi? Le croiriez-vous? Je sens que même pour vous écrire j'ai besoin de rassembler mes forces et de rappeler ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que vous êtes heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez si bien nommée le doux calmant de l'amour en est, au contraire, devenu le ferment et me fait succomber sous une félicité trop forte; tandis que, si j'essaye de m'arracher à cette délicieuse méditation, je retombe aussitôt dans les cruelles angoisses que je vous ai promis d'éviter et dont, en effet, je dois me garantir si soigneusement, puisqu'elles altéreraient votre bonheur. Mon ami, vous m'avez facilement appris à ne vivre que pour vous; apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n'est pas là ce que je veux dire, c'est plutôt que loin de vous je voudrais ne point vivre ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à moi-même, je ne puis supporter ni mon bonheur ni ma peine; je sens le besoin du repos, et tout repos m'est impossible; j'ai vainement appelé le sommeil, le sommeil a fui loin de moi; je ne puis ni m'occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu brûlant me dévore, un frisson mortel m'anéantit; tout mouvement me fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je? Je souffrirais moins dans l'ardeur de la plus violente fièvre, et, sans que je puisse ni l'expliquer ni le concevoir, je sens très bien pourtant que cet état de souffrance ne vient que de mon impuissance à contenir ou diriger une foule de sentiments au charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir livrer mon âme tout entière._
_Au moment même où vous êtes sorti, j'étais moins tourmentée; quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je l'attribuais à l'impatience que me causait la présence de mes femmes qui entrèrent à l'instant et dont le service toujours trop long à mon gré, me paraissait se prolonger encore mille fois plus que de coutume. Je voulais surtout être seule; je ne doutais pas alors, qu'environnée de souvenirs si doux, je ne dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre absence me laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir qu'aussi forte auprès de vous pour soutenir le choc de tant de sentiments divers, si rapidement éprouvés, je ne pourrais seule en supporter la réminiscence. J'ai été bientôt bien cruellement détrompée... Ici, mon tendre ami, j'hésite à vous dire tout... Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes involontaires et que mon cœur ne partage pas: j'avais, suivant mon habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit..._
_Les Liaisons dangereuses_ ont eu un grand nombre d'éditions, et ont été traduites en presque toutes les langues. Il n'est guère de génération qui n'ait voulu avoir son édition de cette œuvre remarquable.
La première date de 1782: elle comprenait quatre parties en quatre volumes in-12 sans gravures. C'est celle que nous avons suivie.
Celle parue avec la rubrique _Londres 1796_, en deux volumes in-8, est une des plus rares et des plus superbement illustrées: 2 frontispices et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard et Fragonard fils, que nous avons reproduits dans notre édition.
A signaler aussi l'édition de 1820, en deux volumes in-8, avec des figures de Dévéria; et récemment:
L'édition du _Mercure de France_, 1903, in-18, «collationnée sur le manuscrit original».
L'édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300 exemplaires in-8, avec 22 lithographies en couleurs, dessinées et gravées par Lubin de Beauvais;
Et l'édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l'Édition, 1908, avec une étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie des «Liaisons dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-fortes originales par Martin Van Maële.
LES LIAISONS DANGEREUSES,
OU
LETTRES
_Recueillies dans une Société, & publiées pour l'instruction de quelques autres._
Par M. C..... de L...
J'ai vu les mœurs de mon tems, & j'ai publié ces Lettres. J.J. ROUSSEAU, _Préf. de la Nouvelle Héloise_.
PREMIÈRE PARTIE.
A AMSTERDAM; _Et se trouve à PARIS_, Chez DURAND Neveu, Libraire, à la Sagesse, rue Galande.
M. DCC. LXXXII.
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
Nous croyons devoir prévenir le public que, malgré le titre de cet ouvrage et ce qu'en dit le rédacteur dans sa préface, nous ne garantissons pas l'authenticité de ce recueil, et que nous avons même de fortes raisons de penser que ce n'est qu'un roman.
Il nous semble de plus que l'auteur, qui paraît pourtant avoir cherché la vraisemblance, l'a détruite lui-même, et bien maladroitement, par l'époque où il a placé les événements qu'il publie. En effet, plusieurs des personnages qu'il met en scène ont de si mauvaises mœurs qu'il est impossible de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle; dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées.
Notre avis est donc que, si les aventures rapportées dans cet ouvrage ont un fonds de vérité, elles n'ont pu arriver que dans d'autres lieux ou dans d'autres temps, et nous blâmons beaucoup l'auteur qui, séduit apparemment par l'espoir d'intéresser davantage en se rapprochant plus de son siècle et de son pays, a osé faire paraître sous notre costume et avec nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères.
Pour préserver au moins, autant qu'il est en nous, le lecteur trop crédule de toute surprise à ce sujet, nous appuierons notre opinion d'un raisonnement que nous lui proposons avec confiance, parce qu'il nous paraît victorieux et sans réplique: c'est que sans doute les mêmes causes ne manqueraient pas de produire les mêmes effets, que cependant nous ne voyons point aujourd'hui de demoiselle, avec soixante mille livres de rente, se faire religieuse, ni de présidente, jeune et jolie, mourir de chagrin.
PRÉFACE DU RÉDACTEUR
Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera peut-être encore trop volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre des lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle était parvenue et que je savais dans l'intention de la publier, je n'ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d'élaguer tout ce qui me paraîtrait inutile; et j'ai tâché de ne conserver en effet que les lettres qui m'ont paru nécessaires, soit à l'intelligence des événements, soit au développement des caractères. Si l'on ajoute à ce léger travail celui de replacer par ordre les lettres que j'ai laissé subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui des dates, et enfin quelques notes courtes et rares, et qui, pour la plupart, n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques citations, ou de motiver quelques-uns de ces retranchements que je me suis permis, on saura toute la part que j'ai eue à cet ouvrage. Ma mission ne s'étendait pas plus loin[7].
[7] Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous les noms des personnes dont il est question dans ces lettres, et que si, dans le nombre de ceux que je leur ai substitués, il s'en trouvait qui appartinssent à quelqu'un, ce serait seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait tirer aucune conséquence.
J'avais proposé des changements plus considérables et presque tous relatifs à la pureté de diction ou de style, contre laquelle on trouvera beaucoup de fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à couper quelques lettres trop longues, et dont plusieurs traitent séparément, et presque sans transition, d'objets tout à fait étrangers l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été accepté, n'aurait pas suffi sans doute pour donner du mérite à l'ouvrage, mais en aurait au moins ôté une partie des défauts.
On m'a objecté que c'étaient les lettres mêmes qu'on voulait faire connaître, et non pas seulement un ouvrage fait d'après ces lettres; qu'il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité que de huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance, toutes eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j'ai représenté que loin de là il n'y en avait au contraire aucune qui n'eût fait de fautes graves et qu'on ne manquerait pas de critiquer, on m'a répondu que tout lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes dans un recueil de lettres de quelques particuliers, puisque dans tous ceux publiés jusqu'ici de différents auteurs estimés, et même de quelques académiciens, on n'en trouvait aucun totalement à l'abri de ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé, et je les ai trouvées, comme je les trouve encore, plus faciles à donner qu'à recevoir; mais je n'étais pas le maître, et je me suis soumis. Seulement je me suis réservé de protester contre et de déclarer que ce n'était pas mon avis; ce que je fais en ce moment.
Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne m'appartient-il pas de m'en expliquer, mon opinion ne devant ni ne pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui, avant de commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu près sur quoi compter, ceux-là, dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de passer tout de suite à l'ouvrage même: ils en savent assez.
Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis a été, comme j'en conviens, de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin d'en espérer le succès; et qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma part pour la modestie jouée d'un auteur; car je déclare avec la même franchise que, si ce recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert au public, je ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette apparente contradiction.
Le mérite d'un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément, et même de tous deux, quand il en est susceptible; mais le succès, qui ne prouve pas toujours le mérite, tient souvent davantage au choix du sujet qu'à son exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente qu'à la manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant, comme son titre l'annonce, les lettres de toute une société, il y règne une diversité d'intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime, étant feints ou dissimulés, ne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours bien au-dessous de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à l'indulgence et laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y trouvent dans les détails que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul désir qu'on veuille satisfaire.
Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui tient de même à la nature de l'ouvrage: c'est la variété des styles, mérite qu'un auteur atteint difficilement, mais qui se présentait ici de lui-même, et qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand nombre d'observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se trouvent éparses dans ces lettres. C'est aussi là, je crois, tout ce qu'on y peut espérer d'agréments, en les jugeant même avec la plus grande faveur.
L'utilité de l'ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c'est rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu elles sont pratiquées: l'une, que toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime; l'autre, que toute mère est au moins imprudente qui souffre qu'une autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement n'est jamais qu'un piège dangereux et aussi fatal à leur bonheur qu'à leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici trop à craindre et loin de conseiller cette lecture à la jeunesse, il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit. «Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le manuscrit de cette correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce livre le jour de son mariage.» Si toutes les mères de famille en pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de l'avoir publié.
Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble toujours que ce recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur nuire; et, comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.
Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme dévote, que par cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertu et se plaindront que la religion se montre avec trop peu de puissance.
D'un autre côté, les personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces lettres, tandis que le commun des lecteurs, séduit par l'idée que tout ce qui est imprimé est le fruit d'un travail, croira voir dans quelques autres la manière peinée d'un auteur qui se montre derrière le personnage qu'il fait parler.
Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque chose ne vaut qu'à sa place et que si d'ordinaire le style trop châtié des auteurs ôte en effet de la grâce aux lettres de société, les négligences de celles-ci deviennent de véritables fautes et les rendent insupportables quand on les livre à l'impression.
J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés; je crois aussi qu'il me serait possible d'y répondre, et même sans excéder la longueur d'une préface. Mais on doit sentir que pour qu'il fût nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'ouvrage ne pût répondre à rien, et que si j'en avais jugé ainsi, j'aurais supprimé à la fois la préface et le livre.
LES
LIAISONS DANGEREUSES
LETTRE PREMIÈRE
_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY, aux Ursulines de..._
Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m'en restera toujours pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble; et je crois que la superbe Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite, où je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes les fois qu'elle est venue nous voir _in fiocchi_. Maman m'a consultée sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le passé. J'ai une femme de chambre à moi; j'ai une chambre et un cabinet dont je dispose, et je t'écris à un secrétaire très joli, dont on m'a remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m'a dit que je la verrais tous les jours à son lever; qu'il suffisait que je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules, et qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais l'aller joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j'ai ma harpe, mon dessin et des livres comme au couvent, si ce n'est que la mère Perpétue n'est pas là pour me gronder, et qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être toujours à rien faire; mais comme je n'ai pas ma Sophie pour causer et pour rire, j'aime autant m'occuper.
[8] Pensionnaire du même couvent.
Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver maman qu'à sept: voilà bien du temps si j'avais quelque chose à te dire! Mais on ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire et la quantité d'ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne Joséphine[9]. Cependant maman m'a dit si souvent qu'une demoiselle devait rester au couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât que puisqu'elle m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.
[9] Tourière du couvent.
Il vient d'arrêter un carrosse à la porte et maman me fait dire de passer chez elle tout de suite. Si c'était le monsieur? Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la femme de chambre si elle savait qui était chez ma mère: «Vraiment, m'a-t-elle dit, c'est M. C***.» Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit moment.